La Gaule adepte de la cervoise n’avait pas attendu la bataille d’Alésia, en 52 av. J.-C., pour célébrer Sucellos, le dieu celtique des ripailles, inspiré de Bacchus. Un siècle avant la conquête militaire, Rome avait déjà réalisé la conquête économique de la Transalpine (zone qui recouvre toutes les Gaules). Son arme ? Un vin, plutôt bas de gamme, produit dans une région correspondant à la Toscane actuelle, très apprécié dans les banquets celtiques.
Des Gaulois amateurs de vin
Dès le IIe siècle av. J.-C., les Eduens, avaient montré une appétence particulière pour le produit de la vigne, qu'ils imoprtaient depuis l'Italie. Ainsi, Bibracte, leur place forte située dans la région de Chalon-sur-Saône, comprend l’une des plus impressionnantes concentrations de débris d’amphores de tout l’Hexagone. Dans cette seule région, on aurait retrouvé plus d’un million d’amphores !
Débris d'Amphores
Mais après la mainmise de Rome sur la Gaule méridionale, en 120 av. J.-C., et surtout après la conquête de l’ensemble du territoire, soixante-dix ans plus tard, l’extension d'un vignoble gaulois local s’est accélérée. Les grands domaines viticoles s’installèrent d’abord en Narbonnaise, la province du sud qui s’étendait du Languedoc-Roussillon à la Côte d’Azur et remontait jusqu’à la ville de Vienna (l’actuelle Vienne).
On produit d'abord des vins qui avaient fait leur preuve en Italie du Nord. Tels le passum, un liquoreux préparé avec des raisins confits, et le mulsum, un rouge allongé de miel. Si toutes les « appellations » provenaient de la péninsule italique, on tenta très tôt d’acclimater la vigne à des terroirs non méditerranéens !
La plus belle réussite ? L’allobrogica, cultivé entre la vallée du Rhône et la Suisse. Ce cépage faisait l’orgueil de Vienna. Le nom de ce premier grand cru gaulois ? Le picatum : littéralement «le poissé». Son goût de résine calcinée affolait tellement les papilles romaines que le vin se monnayait à prix d’or sur les tables patriciennes.
Après la victoire de César, en 52 avant J.-C., le vignoble gaulois poursuivit son extension dans la « Gaule chevelue » : du Bordelais à la Moselle, en passant par la Loire et la vallée de la Seine. Un changement magistral s’opéra alors dans les échanges commerciaux : la Gaule, jusque-là importatrice, devint l’une des principales puissances exportatrices du monde méditerranéen. De simples consommateurs, les gaulois sont devenus des vignerons, et Rome devient leur principal client.
Un commerce immense
Au début du Ier siècle, la capitale de l’empire comptait plus d’un million de bouches à nourrir, qui consommaient jusqu’à 2 200 000 hectolitres de vin par an (soit plus de 200 litres par an et par habitant) !
Pour acheminer cet «or rouge», l’axe Rhône-Saône devint ce que les archéologues n’hésitent pas à nommer «l’autoroute du commerce antique». Sur ses eaux, les échanges étaient encore plus intenses que sur le Nil !
Au début de l’ère chrétienne, deux comptoirs commerciaux de cette artère ultrafréquentée connurent un essor fulgurant : Lugdunum (Lyon) et Arelate (Arles). Lugdunum, la capitale des Gaules, située à la jonction du Rhône et de la Saône, ouvrait grand les routes du nord, là où Arelate, établie 300 kilomètres plus bas, à l’embouchure du fleuve, captait le gros des échanges méditerranéens.
Aujourd’hui, l’ancien port camarguais recèle tant de tessons d’amphores que les archéologues le surnomment communément le «dépotoir antique» : il y a deux mille ans, l’amphore vinaire était un vulgaire emballage, dont on se débarrassait au déchargement. Son contenu était ensuite reconditionné dans de nouvelles amphores pour être vendu au détail.
Les Gaulois adoptèrent sans ciller cet objet, symbole de l’impérialisme romain, et le refaçonnèrent à leur manière. Le modèle d’amphore gaulois, produit dès le Ier siècle, présentait une version optimisée de ces prédécesseurs gréco-italiques : un col court, un corps pansu et un fond plat adapté au transport fluvial. D’un poids léger –inférieur à 10 kilos – ce récipient standardisé, fabriqué autour de Marseille et sur la rive droite de la basse vallée du Rhône, pouvait recevoir une trentaine de litres. Ells seront remplacés par des tonneaux, au deuxième siècle.
A la fin du Ier siècle, 40 % des amphores acheminées à Rome étaient d’origine gauloise. Mais le vin empruntait aussi le chemin en sens inverse afin d’être commercialisé dans la Gaule intérieure. Malgré les bancs de sable, les crues violentes et les périodes de sécheresse, le trafic fluvial était préféré à la voie terrestre pour des raisons évidentes de coût : la capacité des bateaux dépassait celle des chariots.
Mais le vin gallo-romain voyageait bien au-delà du marché régional : des fragments d’amphores gauloises datées du Ier siècle ont été trouvés en Egypte, dans les ports de la mer Rouge et même au sud de l’Inde, à Pondichéry.
Au IIIe siècle, une crise aux origines multiples – démographiques, économiques et politiques – frappa de plein fouet l'empire, et se repercuta sur le vignoble gaulois. Alors que de nombreuses terres viticoles furent converties en pâturages, le commerce du vin connut une décroissance. Après deux siècles de domination sur le marché méditerranéen, la Gaule perdit son statut de grande exportatrice de vin.
Du moins le croit-on, car l’usage généralisé du tonneau à cette époque brouille passablement les pistes. Hautement biodégradable, le fût en bois passe sous les radars des archéologues. Car à la différence de l’amphore, conçue pour durer, le fût en bois disparut sans laisser de traces. Ainsi, on ne sait pas à quel point la crise du trosième siècle affecta le vignoble gaulois.
Le breuvage des dieux s’est transformé en sang du Christ
Pour autant, l’axe Rhône-Méditerranée resta actif : c’est cette voie que les prédicateurs chrétiens empruntèrent pour atteindre Lugdunum, Vienna et Arelate dès la fin du IIe siècle.
Après la christianisation, cette route amenait jusqu’en Gaule les amphores du Proche-Orient, qui viennent concurencer le vin gaulois. Les plus prisées ? Celles de Gaza. Venues de la Terre sainte, elles fournissaient le plus réputé des vins de messe. En quelques siècles, le breuvage des dieux s’est transformé en sang du Christ.




