La conquête de l'Indochine I



Lorsque la France entame son aventure asiatique au milieu du XIXᵉ siècle, le nom "d'Indochine" ne signifie encore rien. La péninsule, mosaïque de royaumes et de protectorats, se partage alors entre plusieurs pouvoirs :

  • L’empire vietnamien – organisé autour des régions d’Annam, du Tonkin et de la Cochinchine –,
  • Le Cambodge affaibli par les ingérences de ses voisins,
  • Le Laos constitué d’entités plus ou moins autonomes.

Pendant ce temps, en Europe le besoin de prestige, l’appel des marchés asiatiques et la rivalité avec l'Angleterre poussent Paris à regarder vers l’Extrême-Orient.  


Pourquoi l’Indochine ? Ambitions françaises et fragilités locales

Les ambitions françaises

Au milieu du XIXᵉ siècle, la France nourrit de fortes ambitions en Asie. L’expansion rapide de l’Empire britannique, qui domine déjà l’Inde et la route commerciale vers la chine, pousse Paris à chercher sa propre sphère d’influence en Asie.



L'Asie au XIXème siècle, entre les Indes britanniques et la Chine, affaiblie.

Depuis plusieurs décennies, les industriels et négociants français rêvent d’accéder au marché chinois, considéré comme une source immense de profits. Pour s’ancrer durablement dans la région, il devient indispensable de posséder des ports sûrs, des bases navales et des alliances locales.

À ces intérêts économiques s’ajoute la dimension politique. Après le relatif déclin diplomatique du pays sous la Restauration, Napoléon III veut redonner à la France une place centrale sur la scène mondiale. Chaque succès outre-mer devient un moyen de renforcer le prestige du régime.



Portrait de Napoléon III

Un troisième facteur joue un rôle non négligeable : celui des missions catholiques. Depuis le XVIIIᵉ siècle, des missionnaires français évangélisent l’Annam et le Tonkin, mais font souvent face aux repressions des pouvoirs locaux.

Ces persécutions contre les chrétiens fournissent à Paris un argument idéal pour intervenir officiellement au nom de la protection des fidèles et de la «civilisation». Cette dimension religieuse, très valorisée dans l’opinion publique française, accompagne les motivations économiques et politiques, sans toujours en être la cause déterminante.


Les fragilités des États de la région

Face à l'Europe impérialiste, les États d’Asie du Sud-Est traversent une période de tensions et de recompositions.

- L’empire annamite (Vietnam), malgré son lien de vassalité avec la Chine qui lui assure le soutien de Pékin, connaît des difficultés structurelles : rivalités internes, crises financières, contestations locales...



Carte : l'Empire annamite au XIXème siècle

- Le Cambodge, quant à lui, est dans une position encore plus délicate. Depuis des décennies, le royaume subit la pression des deux grands royaumes de la région :

  • Le Siam, à l'Ouest
  • L'Empire annamite, à l'Est

Sa faiblesse rend la protection française attrayante, aux yeux des souverains qui cherchent à s’extraire de cette double tutelle.

- Le Laos, enfin, n’est pas un État centralisé au XIXᵉ siècle, mais une mosaïque de principautés soumises au Laos. L'absence d’unité rend la région vulnérable à toute intervention extérieure.

Une région convoitée au milieu des rivalités asiatiques

L'Indochine est alors un espace stratégique où s’entrecroisent trois influences majeures :

  • Le Siam (actuelle Thaïland), qui cherche à consolider son contrôle sur la péninsule ;
  • La Chine, soucieuse de maintenir son influence sur au Vietnam ;
  • La France, en pleine construction d'un Empire colonial, qui voudrait s'implanter en Asie.

La conquête de la Cochinchine (1858–1867)

Lorsque la France passe à l’action en Indochine, elle ne le fait pas avec une stratégie parfaitement définie. La conquête se déroule à tâtons, au fil des improvisations militaires, des revirements diplomatiques et des opportunités saisies sur le terrain.

En 1859, c'est justement après un échec initial que les français réalisent leur première conquête dans la région, quand une expédition râté en Annam est détournée vers la Cochinchine.

Une expédition mal préparée : l'échec de Tourane (1858)

La première expédition française en Annam date de 1858. Officiellement, Napoléon III veut «punir» l'empereur vietnamien pour les persécutions dont sont victimes les missionnaires catholiques : plusieurs prêtres ont été exécutés, d’autres expulsés.

Mais derrière ce prétexte moral se trouvent des raisons stratégiques plus profondes. Depuis la première Guerre de l’Opium (1839-1842), la Grande-Bretagne domine les routes maritimes asiatiques et renforce son implantation en Chine.



Affrontement entre la flotte britannique et les jonques chinoises, lors de la première guerre de l'Opium.

Napoléon III, soucieux de redonner à la France un rôle majeur sur la scène internationale, cherche à établir une tête de pont en Extrême-Orient. Le Việt Nam, un royaume politiquement fragile et stratégiquement situé, devient alors une cible idéale.

Le plan français est de prendre Tourane (Đà Nẵng), grand port vietnamien. En occupant ce port, les français veulent menacer directement Huế, la capitale, et forcer l'empereur à négocier. En août 1858, une flotte franco-espagnole débarque à Tourane et prend les forts côtiers sans grande difficulté.



Représentation Vietnamienne : les navires franco-espagnols dans la baie de Đà Nẵng

Très vite, pourtant, la situation se retourne. Les Français n’ont pas anticipé le climat, les maladies, ni la résistance vietnamienne. 

L’expédition, censée démontrer la puissance française, s’enlise en quelques semaines. Confrontés à une impasse, les Français changent de stratégie. Plutôt que de s'acharner sur Huế, ils regardent au Sud, vers la Cochinchine, région fertile, ouverte sur les grandes routes commerciales asiatiques, et surtout, bien moins défendue.



La Cochinchine est au sud, en bleu. Au centre de l'Annam, on trouve Đà Nẵng et Huế.

Le basculement vers le Sud : la prise de Saïgon (1859–1862)

En février 1859, une flotte franco-espagnole s’empare de Saïgon, principale ville du Sud. Cette victoire est essentielle : la ville contrôle l’accès au delta du Mékong, région fertile et très peuplée, dont les ressources agricoles sont considérables.

Surtout, Saïgon est un port stratégique situé sur la route commerciale qui relie la Chine à l'Europe.

Face à la conquête française, le Vietnam résiste. À peine sortis des murs de la ville, les troupes coloniales découvrent un paysage qu’elles ne maîtrisent pas : une mosaïque de rizières, de canaux et de villages dispersés, où ils doivent faire face à une résistance locale opiniâtre. 



Soldats vietnamiens

Dans la Cochinchine rurale, la guerre prend une forme nouvelle. La résistance vietnamienne prend la forme d'une guérilla : attaques nocturnes, embuscades, sabotage... Cette guerre irrégulière use les forces françaises, déjà très touchées par les maladies tropicales.

Paris comprend que tenir la Cochinchine exige bien plus de ressources qu’anticipé. Dans ce contexte, une conquête totale apparaît irréalisable. Pour l'instant, il faut surtout conserver ce qui a été pris.

Des négociations s'ouvrent avec l'empereur vietnamien. En 1862, celui ci signe avec l'envahisseur le traité de Saïgon. La France y obient : 

  • La cession de trois provinces de Cochinchine,
  • L’ouverture de ports au commerce international,

  • La liberté de culte pour les catholiques.

Grâce à ce traité, la France s'établit d'un pied ferme en Indochine.



La signature du traité de Saïgon (1862)

La consolidation de la conquête : 1862–1867

Les années qui suivent ne sont pas celles d’une domination tranquille. Malgré le traité, la résistance vietnamienne persiste : guérillas rurales, révoltes paysannes... La France doit multiplier les efforts pour maintenir un contrôle encore précaire.



Des pêcheurs vietnamiens s'attaquent à un navire français. Les premières années d'occupation sont marquées par une forte résistance populaire.

Finalement, en tenant compte de la culture locale, et aidé par des auxiliaires vietnamiens, les français finissent par écraser la résistance et stabiliser la région. 

La Cochinchine devient ainsi le premier pilier de la présence française en Indochine, un point d’appui politique, économique et militaire à partir duquel s’organisera la suite de la conquête.



La progression française en Indochine (en bleu foncé, la Cochinchine).

​Des aventuriers au Tonkin (1873–1883)

Avec la prise de la Cochinchine, la France dispose d’une base solide pour projeter son influence vers le Cambodge, qui accepte de passer sous protectorat français dès 1863. Le sud Indochinois est alors sous contrôle, mais les colons français ne s'arrêteront pas là. Rapidement, c'est vers le nord qu'ils regardent. Vers le Tonkin.

Cette région frontalière avec la Chine devient en quelques années le centre d’une crise internationale qui débouche sur une guerre ouverte contre l'empire Qing.

L’aventure de Francis Garnier : 1873

La première intervention française au Tonkin est l’œuvre d’un homme : le commandant Francis Garnier. En 1873, celui-ci est envoyé à Hanoï, principale ville du nord-vietnam, pour régler un littige commercial.

Mais, convaincu que le Tonkin doit être placé sous influence française, il dépasse largement ses instructions. Une fois sur place avec une poignée de soldats, il s’empare de la citadelle d’Hanoï, prend plusieurs postes fortifiés dans la région, et se comporte en gouverneur de facto, dans cette région où l'autorité impériale est faible.



Le Tonkin, au Nord.

Cette audace surprend non seulement les Vietnamiens, mais aussi le gouvernement français lui-même, qui n’avait pas ordonné un tel coup de force. Garnier va trop loin. Il est immédiatement désavoué par son gouvernement, qui n'est pas encore prêt à mener une guerre au Tokin, qui impliquerait potentiellement le Viet Nam et la Chine.

Isolé dans Hanoï avec 180 hommes, Garnier est tué quelques mois plus tard dans une embuscade tendue par les Pavillons Noirs, des bandes armées originaires du sud de la Chine.

Sa mort entraîne le rappel des troupes françaises, et Paris désavoue officiellement son initiative. Pourtant, l’idée que le Tonkin pourrait devenir un espace d’influence française fait son chemin.



Garnier est tué par les Pavillons Noirs

Le retour de la France : Henri Rivière (1881–1883)

Quelques années plus tard, un autre officier, le commandant Henri Rivière, se retrouve dans une position similaire. Envoyé protéger les intérêts français à Hanoï, il reprend les méthodes de Garnier. À son tour, il occupe la ville et gouverne la région face à un pouvoir vietnamien incapable de s'opposer à lui.

Pourtant, il fait l'erreur de sous-estimer les Pavillons Noirs, cette milice alliée officieusement aux autorités vietnamiennes. Il les prends pour de simple brigands, alors que ce sont des combattants aguerris, qui lui opposent une résistance bien plus farouche que prévue.



Combattants des Pavillons Noirs

Rivière tombe à son tour dans une de leurs embuscades en 1883. Sa mort provoque un choc en France. L’opinion publique, mobilisée par la presse, qui relaye massivement l'affaire, réclame de la République une réponse énergique.

Cette émotion populaire, jointe à la volonté politique de défendre l’honneur national, pousse le gouvernement à s’engager plus profondément dans la région : la conquête du Tonkin devient un objectif officiel.