En 1856, l'Empire chinois des Qing travers l'une des pires crises de son histoire. Alors que la sanglante révolte des Taiping déchire le pays de l'intérieur, le Royaume-Uni et la France saisissent le prétexte de l'affaire de l'Arrow pour forcer l'ouverture totale du marché chinois.
Ce conflit, paroxysme de la « diplomatie de la canonnière », dépasse largement la seule question du commerce des stupéfiants. Il s'agit d'une démonstration de force visant à intégrer, par la contrainte, le premier marché du monde dans les rouages du libre-échange occidental. Du bombardement des forts de Dagu au sac tragique du Palais d'Été, cette seconde Guerre de l'Opium scelle le début du «Siècle d'humiliation».
Un contexte explosif : frustrations occidentales et affaiblissement chinois
Un traité déjà contesté
Le traité de Nankin, signé en 1842, a mis fin à la première guerre de l’opium sans apaiser durablement les tensions. Pour le Royaume-Uni, il s’agit d’un compromis insuffisant.
Certes, plusieurs ports ont été ouverts, Hong Kong a été cédée et des indemnités ont été versées, mais l’essentiel manque encore : le commerce continu d'être encadré par les autorités chinoises, qui restent hostiles aux marchands étrangers. Leur résistance freine les échanges et créer un climat d'incertitudes économiques.
Le port de Hong Kong au XIXème siècle
Dans les années qui suivent, les revendications britanniques s’élargissent. Londres souhaite :
- L’établissement d’ambassades permanentes à Pékin,
-
Une protection juridique complète pour ses ressortissants,
-
L’ouverture de nouveaux ports
- Une révision des tarifs douaniers
L’expérience de la première guerre a montré que la pression militaire fonctionne. Les britanniques ont alors la tentation d’y recourir à nouveau.
Destruction de la flotte chinoise à l'embouchure de la rivière des perles, pendant la première Guerre de l'opium
L'empire pris dans la guerre civile : la révolte des Taiping
Au même moment, la situation intérieure de la Chine se dégrade. À partir de 1850, l’empire Qing est confronté à l’une des plus grandes insurrections de son histoire : la révolte des Taiping.
Ce mouvement, dirigé par Hong Xiuquan, un paysans chinois qui affirme être le frère de Jesus Christ, mêle revendications sociales et messianisme religieux. Les Taiping accusent l'empereur d'être responsable des malheurs du pays. Ils le surnomment "Yao" : le démon.
Les rebels contrôlent bientôt de vastes territoires dans le sud de la Chine et font de Nankin leur capitale. La guerre civile est d’une violence extrême. Entre famine, épidémies et massacres, elle fera, de 1850 à 1864, entre 20 et 30 millions de morts.
Le territoire contrôlé par les Taiping
Cette insurrection fragilise profondément l’État impérial.
Les finances sont épuisées, l’armée régulière est occupée contre les rebels, et le pouvoir central s'effrite de plus en plus dans les provinces. Dans ce contexte, la capacité de l’empire à résister à une nouvelle intrusion européenne est sérieusement compromise.
L'Occident impérialiste
À cet affaiblissement interne s’ajoute une évolution du contexte géopolitique mondial. Le milieu du XIXᵉ siècle est marqué par une intensification des rivalités impériales entre les puissances européennes.
Sur ce dessin, les principaux souverains européens, notamment : la reine Victoria ; Napoléon III ; Alexandre Ier de Russie
Aux côtés du Royaume-Uni, la France de Napoléon III, désireuse de restaurer le prestige international du pays, développe une politique active en Asie.
Les missions catholiques, ces expéditions menées par des prêtres pour convertir les chinois au catholicisme, fournissent à Paris un réseau d’influence dans l'empire.
D’autres acteurs observent la situation avec attention. Les États-Unis cherchent à bénéficier de privilièges commeriaux. La Russie, quant à elle, étend son influence au nord, depuis la Sibérie.
Caricature américaine : l'occident prêt à se partager la Chine.
Dans ce jeu international, la Chine n’apparaît plus comme un empire puissant, mais comme un État vulnérable et malade. Un château de cartes prêt à s'écrouler.
Le déclenchement du conflit : prétextes et intérêts
L'Angleterre
En 1856, le Royaume-Uni cherche depuis plusieurs années un moyen de rouvrir les négociations avec la Chine. Le prétexte survient avec l’arraisonnement du navire Arrow par les autorités chinoises à Canton.
L'équipage, soupçonné de piraterie, est arrêté et le navire est saisi. Le bâtiment appartient à un riche marchand chinois, mais est il est immatriculé à Hong Kong, ce qui en fait techniquement un navire britannique dépendant de la juridiction anglaise.
Le Arrow était un petit navire aux voiles chinoises, comme celui-ci.
En Angleterre, cet incident, pourtant mineur, est largement amplifié. Il est présenté comme une violation des traités de 1842 et une atteinte à l’honneur britannique. Très vite, il est utilisé pour justifier une intervention armée contre la Chine.
L’affaire offre à Londres ce qu’elle attendait : un motif officiel pour rouvrir le dossier chinois. Derrière le prétexte du Arrow, les objectifs britanniques sont clairs : Londres veut imposer de nouvelles conditions à la Chine pour sécuriser définitivement ses intérêts économiques, alors son commerce d'opium est toujours officiellement interdit en Chine.
La France
La France entre dans le conflit pour un pretexte différent, mais avec le même objectif. Officiellement, Paris invoque la protection de ses missionnaires en Chine, après l’exécution d'Auguste Chapdelaine, un prêtre français, en 1856.
Auguste Chapdelaine est torturé par les autorités chinoises, qui cherchent à empêcher la diffusion du christianisme dans l'empire.
À cette époque, Napoléon III se présente comme le défenseur du catholicisme. Depuis 1849, ses soldats occupent Rome pour défendre le Pape contre une invasion italienne. Cette posture de défenseur de l'Église lui permet de peser en Europe, mais sert donc aussi ses interêts en Extrême-orient.
Au-delà de la protection des missions, la France poursuit des objectifs plus larges : Une intervention en Chine permettrait à Napoléon III d'asseoir l'influence du pays sur la scène internationale, tout en obtenant des concessions économiques et diplomatiques.
Pour la France, l'empire Qing représente donc à la fois un espace d’expansion religieuse, un marché potentiel et un enjeu de prestige impérial.
Napoléon III, empereur des français de 1852 à 1870
Les rapports de force : une guerre profondément asymétrique
Une asymétrie militaire écrasante
Comme lors de la première guerre de l’opium, le déséquilibre militaire est flagrant. Les forces britanniques et françaises disposent de flottes modernes, propulsées à la vapeur. Leur artillerie est précise, puissante et bien servie.
Dessin de presse : Napoléon III présente un canon à la reine Victoria
Face à cela, la Chine aligne des forces nombreuses mais mal équipées et mal coordonnées. Les fortifications côtières, inadaptées à l'artillerie moderne, sont incapables de résister aux bombardements, tandis que la marine impériale est détruite dès les premiers affrontements.
La guerre ne se joue pas à effectifs égaux : elle oppose des puissances industrielles à un empire dépassé technologiquement. Cette asymétrie ne laisse guère de place à l’incertitude.
Soldats chinois
La stratégie de la canonnière : la guerre comme diplomatie armée
La seconde guerre de l’opium illustre parfaitement la logique de la «stratégie de la canonnière». Les opérations militaires ne visent pas la conquête territoriale, mais l’intimidation politique.
Les campagnes sont rapides et ciblées, pour éviter un engagement prolongé. Il ne s’agit pas de vaincre l’armée chinoise dans son ensemble, mais d'immobiliser le pays en occupant les points stratégiques, pour forcer l'empereur à la négociation.
Prise d'un fort par les européens
Réactions internationales
- Les États-Unis restent neutrent, mais espèrent bénéficier des concessions obtenues par les Européens.
- La Russie, quant à elle, adopte une approche différente. Sans participer aux combats, elle profite de la faiblesse chinoise pour avancer ses intérêts en Asie du Nord. Par une diplomatie opportuniste, elle obtient des concessions territoriales importantes. La guerre menée par d’autres devient ainsi un levier pour sa propre expansion.
Le sac du Palais d’Été : la fin symbolique d’un monde
La marche sur Pékin
À l’automne 1860, la campagne touche à son terme.
- Les forces franco-britanniques ont progressé sans rencontrer de grande résistance.
- Les défenses chinoises ont cédé les unes après les autres.
- Les tentatives de négociation ont échoué.
Fin septembre, les alliés ne sont qu'à quelques kilomètres de Pékin.
Face à l’avancée ennemie, la cour impériale choisit la fuite. L’empereur quitte sa capitale et se replie vers le nord. L’Empire du Milieu se révèle incapable de protéger son propre cœur politique.
L'empereur Xianfeng fuit Pékin devant les européen
Le Palais d’Été, résidence impériale située aux abords de la capitale, est investi par les soldats européens. Il ne s’agit pas d’un objectif militaire. Aucun canon, aucun état-major n’y est installé. Le lieu est un symbole : c'est le coeur du pouvoir impérial.
Le pillage commence méthodiquement. Œuvres d’art, objets précieux, bibliothèques, des trésors accumulés depuis des siècles sont détruits ou saisis pour être emportés vers l’Europe.
Les soldats européens investissent le Palais d'été
Après 10 jours de pillage, les soldats incendient le palais. Pendant que le feu consume les dernières ruines de la résidence impériale, les européens se mettent en marche vers Pékin, 15 kilomètres au sud.
Une déchéance impériale
Le sac du Palais d’Été est vécu comme un traumatisme en chine. Il marque le déclin irreversible de l'empire, qui n'est plus ni souverain, ni intouchable, ni sacré. Ce qui brûle n’est pas seulement un palais, mais l'idée de la suppériorité de la civilisation chinoise.
Le Palais d’Été, en ruines, devient le témoin silencieux de cette défaite. Il n'incarne plus la grandeur impériale, mais l'effondrement chinois face à l'occident.
Les ruines du Palais d'été
Les conséquences de la seconde guerre de l’opium
La Chine
La guerre s’achève par les traités de Tianjin, confirmés et aggravés par les conventions de Pékin en 1860.
Pour la Chine, les concessions sont lourdes.
- De nouveaux ports sont ouverts au commerce étranger,
-
Les puissances occidentales obtiennent le droit d’installer des ambassades à Pékin,
- L’opium est légalisé, entérinant officiellement un commerce que l’État chinois avait tenté, en vain, de supprimer.
Fumeurs d'opium
Sur le plan politique, la défaite est tout aussi lourde. L’empire apparaît incapable de défendre son territoire, ses lois et ses symboles.
La fuite de la cour impériale et la destruction du Palais d’Été entament profondément l’autorité de la dynastie Qing. Cette perte de prestige alimente les contestations internes et renforce l’idée que l’État impérial est entré dans une phase de déclin irréversible.
Les puissances européennes
Pour le Royaume-Uni, la seconde guerre de l’opium constitue une réussite stratégique. Les objectifs poursuivis avant le conflit sont atteints, voire dépassés. Londres obtient l’élargissement de l’ouverture commerciale, la sécurisation juridique de ses ressortissants et l’installation d’une ambassade à Pékin.
Les ambassades française et allemandes à Pékin, dans le quartier des légations.
Surtout, la légalisation de l’opium garantit la stabilité d’un commerce essentiel à l’équilibre économique de l’empire. L’Empire britannique consolide sa position dominante en Asie orientale.
La France, de son côté, renforce la protection de ses missionnaires, obtient des avantages commeriaux comparables à ceux du Royaume-Uni, mais surtout elle augmente son influence en Asie, ce qui conduira bientôt à la conquête coloniale de Indochine.
Les autres puissances occidentales profitent aussi de la situation. Les États-Unis obtiennent des droits similaires aux britanniques, tandis que la Russie annexe Vladivostok et l'île de Sakhaline. La défaite chinoise devient une opportunité pour l’ensemble du monde occidental.
Carte : les guerres de l'opium et leurs conséquences
Conclusion
La Seconde Guerre de l'Opium ne fut pas une simple escarmouche coloniale ; elle fut le séisme qui acheva de briser l'isolement millénaire de la Chine. En forçant les portes de Pékin et en réduisant en cendres le Palais d'Été, les puissances alliées n'ont pas seulement ouvert le marché chinois, elles ont bousculé un ordre millénaire.
Le bilan de ce conflit est tragique pour la Chine :
Un Empire humilié : La dynastie Qing ressort du conflit exsangue, contrainte de légaliser le commerce de l'opium et d'accepter la présence permanente d'ambassadeurs étrangers au seuil de la Cité Interdite.
L'impérialisme triomphant : Pour l'Europe industrielle, cette victoire valide la "diplomatie de la canonnière" et confirme la supériorité de sa technologie, et de son modèle.
Un héritage de ressentiment : Le traumatisme de 1860 demeure un point culminant de ce que l'historiographie chinoise nomme le «Siècle d’Humiliation».

















