L'expédition du Tonkin : escalade avec la Chine
Situation régionale
Depuis des siècles, la Chine impériale considère le Việt Nam comme un État tributaire, lié à son orbite politique. Même si cette suzeraineté est surtout symbolique au XIXᵉ siècle, Pékin continue de voir le Tonkin – région frontalière essentielle – comme un espace tampon garantissant la sécurité de sa frontière sud.
L’arrivée des Français change brutalement cet équilibres. Lorsque Rivière occupe Hanoï en 1882, avant d'être tué en 1883, Paris se retrouve face à un choix : se retirer et perdre la face, ou intervenir massivement pour annexer la région.
Sous la pression de l’opinion publique, des milieux économiques et surtout de la presse, le gouvernement décide d’envoyer un corps expéditionnaire de près de 10 000 hommes. L'objectif est assumé : il s’agit désormais d’imposer la domination française sur le Tonkin.
Couverture du Petit Journal représentant un soldat français prisonnier des Pavillons Noirs. La presse joue un grand rôle dans le Troisième République, mobilisant l'opinion et faisant pression sur le gouvernement, notamment lors de cette crise du Tokin.
Outre la pression politique, la géographie de la région justifie aussi la détermination de la France. Le Tonkin est un territoire stratégique :
C’est l’embouchure du fleuve Rouge, qui ouvre une route fluviale directe vers le Yunnan chinois, riche en minerais. Son delta, fertile et densément peuplé, peut fournir ressources et main-d’œuvre. De plus, le contrôle de Hanoï et du port d'Haiphong donnerait à la France un véritable pied dans le sud de la Chine, capable de rivaliser avec la domination britannique à Hong Kong.
Navires marchands dans la baie de Hong Kong vers 1880.
Paris voit donc dans le Tonkin bien plus qu’une aventure militaire : une opportunité géopolitique majeure en Asie.
Mais cette avancée se heurte directement la Chine. À Pékin, les ambitions françaises sont très mal perçues. C'est une atteinte au prestige chinois, déjà fragilisé par les guerres de l’opium, et une menace à la sécurité de l'Empire. Le Tonkin devient une ligne rouge.
Le Tokin, frontalier de la Chine
Pour éviter un conflit frontal, la Chine commence par soutenir les Pavillons Noirs, ces milices qui combattent déjà les français, en leur fournissant armes, argent et appui logistique. Mais l'avancée rapide des français force bientôt Pékin à s'engager davantage, sans pour autant l'admettre ouvertement.
Après la prise spectaculaire du fort de Bắc Ninh, en mars 1884, des drapeaux, uniformes et documents chinois sont découverts par les français. Ils sont la preuve que des troupes chinoises participent aux combats.
La prise de Bắc Ninh
Après leurs victoires dans le Tonkin, les Français imposent au Việt Nam deux traités qui établissent leur protectorat sur l’Annam et le Tonkin. Dix ans après la prise de Saïgon, c'est tout l'Empire du Việt Nam qui passe sous domination française.
Pour Paris, la question vietnamienne est alors réglée. Mais la Chine refuse cette situation. Elle nie la validité des traités et refuse d'évacuer ses troupes du Tonkin. Lorsque des soldats chinois attaquent une colonne française à Bắc Lệ en juin 1884, l’affrontement devient inévitable.
Soldats chinois dans le Tonkin
La guerre franco-chinoise (1884–1885)
En 1884, les deux puissances s’engagent dans une véritable guerre, marquée par des combats terrestres au Tonkin et des batailles navales en mer de Chine. Si les opérations sont parfois incertaines et les pertes lourdes, les Français finissent par établir leur supériorité.
La campagne est coûteuse, mais elle débouche sur un résultat décisif : la Chine, vaincue, accepte de négocier. Le traité de Tianjin, signé en 1885, marque une étape capitale : Pékin reconnaît officiellement le protectorat français sur l’Annam et le Tonkin, et renonce à toute prétention sur le Vietnam.
Des bateaux-torpilles français s'apprêtent à exploser sur des navires à vapeur chinois, développés depuis les Guerres de l'opium.
Avec ce traité, le cadre politique est désormais clair : la France domine la péninsule vietnamienne.
La conquête du Tonkin, entamée par les initiatives individuelles de Garnier et de Rivière, se termine par la reconnaissance internationale de la présence française sur toute l'Indochine. Elle montre à quel point la colonisation de l’Indochine fut un processus souvent improvisé, façonné bien plus par les événements et les imprévus, que par un projet de conquête bien définie.
Du Cambodge au Laos (1863–1893)
Si la domination française s’est affirmée en Cochinchine puis au Tonkin, elle ne prend tout son sens que lorsque Paris parvient à intégrer dans sa sphère d’influence les deux autres royaumes de la péninsule : le Cambodge et le Laos.
Entre 1863 et 1893, la France transforme ces deux territoires en protectorats, complétant ainsi la carte d’un ensemble colonial appelé à devenir l’Indochine française.
La prise de contrôle dans ces territoires n’est pas le fruit d’une offensive militaire directe comparable à celle menée au Vietnam, mais d’une succession d’alliances, de pressions diplomatiques et d’affrontements régionaux, notamment avec le Siam.
Le Cambodge : un protectorat accepté avant d’être imposé
Le Cambodge du milieu du XIXᵉ siècle est un royaume affaibli, pris en étau entre deux puissances : le Siam à l’ouest et l’Annam à l’est. Dans ce contexte, l’arrivée de la France en Cochinchine offre au roi une occasion unique de desserrer l’étau.
En 1863, le roi cambodgien Norodom signe avec la France un traité de protectorat. Le royaume conserve sa monarchie et son administration interne, mais abandonne à Paris ses relations extérieures et sa défense.
Norodom Ier, roi du Cambodge
Le protectorat est d’abord perçu comme une protection utile contre les ambitions siamoises. Cependant, au fil des années, l’influence française s’approfondit.
Dans les années 1880, face à l’instabilité régionale et à la montée des tensions avec le Siam, la France accroît encore son contrôle. Le Cambodge devient, de fait, un territoire intégré à l'espace colonial français.
Le Laos : une marge lointaine qui devient enjeu diplomatique
La situation du Laos est différente. À la fin du XIXᵉ siècle, il n'est pas un territoire unifié, mais comme un ensemble de principautés sous l'influence du Siam.
La France, désormais solidement installée au Vietnam, souhaite sécuriser la vallée du Mékong, axe stratégique qui relie le delta à l’intérieur de la péninsule, et potentiellement à la Chine.
Carte : le long fleuve Mékong, qui trouve sa source en Chine et traverse la péninsule.
Mais le Siam réagit vivement à toute tentative de pénétration française sur les rives du Mékong. Cette tension finit par dégénérer en crise.
En 1893, un incident majeur éclate : la France accuse le Siam d’avoir attaqué ses postes installés sur la rive gauche du Mékong. Une escadre française jette l'ancre devant Bangkok, forçant le gouvernement siamois à négocier sous la menace.
Le cuirassier français envoyé à Bangkok, pour menacer la ville d'un bombardement
Le traité de 1893 impose au Siam l’abandon de toute prétention sur la rive gauche du Mékong. Ce territoire devient un ensemble de protectorats français regroupés sous le nom de Laos.
Cette annexion diplomatique, presque sans combats directs, marque une étape décisive : la France contrôle désormais une bande continue depuis le delta du Mékong jusqu’aux montagnes du nord.
Carte : la colonisation de la rive gauche du Mékong
Conclusion
Avec la Cochinchine, l’Annam, le Tonkin, le Cambodge et le Laos, la France domine désormais la quasi-totalité de la péninsule. En quelques decennies, elle s'est imposée face aux trois puissances traditionnelles de la région :
- L'Empire d'Annam (le Viet Nam)
-
L'Empire Chinois
- Le royaume du Siam
Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est l’absence initiale de vision d’ensemble. Ni Napoléon III ni les gouvernements de la Troisième République n’avaient conçu, avant les années 1890, le projet d'une colonisation totale de l'Indochine. C’est l’enchaînement des circonstances, des besoins militaires, et de l’ambition des généraux français sur place qui ont permis cette conquête progressive.
À partir de 1893, cependant, les choses changent. Les frontières sont fixées, l’espace est contrôlé, et l’idée d’un ensemble colonial structuré s’impose à Paris. Il ne reste plus qu’à organiser et administrer : l'État colonial indochinois s'apprête à voir le jour.











