​L'Agonie du Dragon : Le Crépuscule de l'Empire Céleste



Imaginez un géant. Un géant qui, pendant deux mille ans s’est cru immortel, persuadé d'être le centre de la civilisation, et qui découvrirait brusquement qu'il n'est qu'un colosse au pieds d'argile.

À l'aube de XXème siècle, l'Empire chinois n'est plus qu'un corps malade, dévoré de l'intérieur par une corruption purulente et attaqué l'extérieur les puissances impérialistes. Après les Guerres de l’Opium qui ont ouvert la plaie, la Chine s'apprête à vivre soixante ans d'une agonie spectaculaire. 


La première Guerre sino-japonaise (1894-1895)

Pendant des siècles, la hiérarchie en Asie était simple : la Chine était le centre du monde et les autres nations n'étaient que des satellites gravitant autour d'elle. Les japonais ? Les Chinois les appelaient avec dédain les Woren : les "nains".

Mais au tournant du XXème siècle, les nains ont sorti des dents d'acier. Depuis plus de deux décennies, le Japon se transforme à toute vitesse en imitant les standarts occidentaux. En 1894, c'est l'ultime test : le pays est-il enfin capable de s'opposer à la puissante Chine ?

Le Duel de la Modernisation

Depuis l'arrivée des européens et le choc des guerres de l'opium, l'Asie prend conscience de son retard face à l'occident. Les deux principales puissances de la région, la Chine et le Japon, vont alors prendre deux chemins différents.

- La Chine, sous l'impulsion de conseillers comme Li Hongzhang, lance le mouvement "d'auto renforcement" : le pays achète les armes et les technologies européennes mais renonce à réformer en profondeur le système impérial. Pour les réformateurs, la Chine n'a pas besoin de changer son système mais simplement d'acquérir les technologies occidentales. 



Cuirasser de la nouvelle flotte chinoise (qui sera capturé par les japonais)

- Le Japon, lui, fait une mue totale. En trente ans, les Samouraïs troquent le sabre pour le fusil, la féodalité est abolie, et le pays s'industrialise. Le vieux japon féodal devient en quelques décennies un État-nation moderne calqué sur le modèle européen : nouvelle constitution, centralisation, militarisation de la société, et révolution industrielle.

Cette petite nation insulaire, que l'empire chinois avait toujours regardé avec dédain, est bientôt prête à se retourner contre son immense voisin.



L'Empereur japonais habillé à l'européenne, symbole de l'occidentalisation de la société.

Les tensions explosent en Corée, royaume vassal de la Chine que le Japon convoite. Pour Pékin, c'est l'occasion de montrer que sa toute nouvelle flotte de guerre est la plus puissante d'Asie. Sur le papier, elle doit écraser le Japon.

La Bataille du fleuve Yalou : L'illusion se brise

Le 17 septembre 1894, les deux flottes se font face dans le premier grand combat de cuirassés modernes. Mais, alors que la flotte chinoise flambant neuve ne devrait faire qu'une bouchée de la flotte japonaise, la corruption de l'armée éclate au grand jour et provoque une catastrophe :

  • Les obus de sable : Au moment de charger les énormes canons Krupp importés de rhénanie, les mariniers chinois découvrent avec horreur que certains obus sont remplis de sciure de bois ou de sable. Les fonctionnaires impériaux chargés de l'armement ont revendu la poudre au marché noir.
  • Le charbon de mauvaise qualité : Les navires chinois crachaient une fumée noire et épaisse, visible à des kilomètres, car on leur avait fourni un charbon bas de gamme, la différence de prix ayant été empochée par des intermédiaires.

En face, la marine japonaise est disciplinée et équipée d'obus fonctionnels. Elle envoie la flotte chinoise par le fond.



La destruction de la flotte chinoise à la bataille du fleuve Yalou

Le Traité de Shimonoseki : Le dépeçage

La défaite est totale. En 1895, la Chine doit signer une paix humiliante qui lui impose : 

  • La perte de Taïwan : L'île est cédée au Japon (elle le restera jusqu'en 1945).

  • Une indemnité de guerre : La Chine doit payer la somme titanesque de 200 millions de taëls d'argent (près de trois fois le budget annuel de l'empire Qing).

L'humiliation est aussi psychologique : pour les lettrés chinois, voir les "nains" japonais dicter leur loi à la Cité Interdite est un traumatisme pire que les Guerres de l'Opium.



La redditon des chinois face aux japonais.
La différence entre les habits traditionnels des émissaires Qing et les uniformes occidentaux des amiraux japonais illustre parfaitement les approche des deux empires face à l'arrivée des européens : le japon choisi d'imiter l'occident, la Chine se réfugie dans la tradition.

Ce traité a aussi des conséquences économiques désastreuses : pour pouvoir payer les indemnités au Japon, Pékin doit recourir à d'immenses emprunts auprès des banques européennes. Des établissements comme HSBC, ou encore Paribas (aujourd'hui BNP-Paribas), fournissent des prêts de plusieurs millions, en francs et en livre-sterling. 

Mais les européens ne prêtent pas par gaité de coeur; ils exigent des garanties concrètes. Ainsi, ils se remboursent en captant eux-même les taxes sur le commerce, et obtiennent des concessions pour la construction de chemins de fer, et l'exploitation de mines. La Chine doit également céder des ports à d'autres puissances européeennes, comme elle l'a fait à Hong Kong pour les britanniques.



L'armée allemande défile à Tsingtao, port que la Chine a cédé à l'Allemagne en contrepartie d'un prêt.
Les allemands vont y établir une brasserie pour leur consommation personnelle. L'établissement sera repris par des chinois dans les années 1920 pour produire la célèbre bière "Tsingtao". 

La victoire du Japon est ainsi exploitée par tous les adversaires de la Chine. Pour une grande partie de la population, cette situation est un scandale. Ils voient leur pays bradé aux entreprises étrangères.



Caricature du XIXème siècle : les puissances occidentales et le Japon se partagent le "gâteau" chinois.

Cixi : L’Araignée de la Cité Interdite

Pendant que le Japon et l’Occident aiguisent leurs lames, la Chine est dirigée par une femme au destin de tragédie grecque : Cixi. Ancienne concubine de l'empereur Xianfeng (1850-1861), elle a grimpé les échelons par le sang et les complots pour devenir la véritable maîtresse du pays, sur lequel elle régnera pendant près de 50 ans.



L'impératrice Cixi en 1902

Cixi ne gouverne pas pour la Chine, mais pour elle même. Elle fera toujours passer ses interêts personnels avant ceux du pays, pour conserver son pouvoir et sa richesse.

Liang Qichao, intellectuel chinois partisan de la réforme, écrit en 1898 : 

«Tant que la vieille femme sera au pouvoir, la Chine ne pourra pas bouger un pied ou une main.

Elle préfère que le pays périsse plutôt que de perdre ses privilèges.»

Le Bateau de Marbre : Un caprice à prix d’or

Un scandale illustre à merveille le règne de Cixi. En 1893, pour son soixantième anniversaire, l'impératrice décide de reconstruire le Palais d’Été, la résidence impériale ravagé par les européens en 1860. Le problème ? Les caisses de l'État sont vides.

Cixi aurait alors pioché environ 30 millions de taëls d’argent (une fortune colossale) initialement prévus pour moderniser la marine nationale. À la place d’une flotte de combat, elle se fait sculpter un pavillon en forme de bateau... entièrement en marbre.



Le bateau de marbre. La Chine paiera très cher l'extravagance de son impératrice.

Tandis que les marins chinois sont massacrés un an plus tard par la flotte japonaise, l'Impératrice prend son thé sur ce vaisseau de marbre. C'est le triomphe de l’apparence sur la véritable puissance.

L’Espoir Assassiné : Les Cent Jours de Réformes (1898)

En 1898, un vent de panique souffle sur la jeunesse chinoise. Le pays, qui vient de perdre la guerre contre le Japon,  est sur le point d'être dépecée par les occidentaux qui profitent de sa faiblesse pour imposer leur domination économique.

Le neveu de Cixi, le jeune empereur Guangxu, décide de réagir. Pendant cent jours, il signe décret sur décret : modernisation des écoles, fin de la corruption, création d'un système bancaire...  C'est "la Réforme des 100 jours", l'ultime espoir d'un redressement chinois.



L'empereur Guangxu

Mais l'Araignée veille. Cixi, voyant son influence menacée par ce souffle de modernité, sort de sa retraite comme une prédatrice.

Elle fait arrêter l'Empereur et l'enferme sur une île minuscule au sein de la Cité Interdite. Il y restera prisonnier, dans le silence et la solitude, jusqu'à la fin de ses jours.

L'Impéractrice ordonne l'exécution immédiate des principaux conseillers réformateurs : les "six gentlemen". L'un d'eux, Tan Sitong, qui a eu l'occasion de s'enfuir, choisi d'affronter son destin. Il espère mourir en martyre.

"Toutes les nations ont eu besoin de sang pour se réformer. Que le mien soit le premier versé en Chine." 

Cixi lui fait trancher la tête sur la plus grande place de Pékin, en septembre 1898. En balayant les réformes, l'Impératrice vient de fermer la dernière porte de sortie de l'Empire. Désormais, le changement ne se fera plus par les lois, mais par la poudre et le sang.



Cixi entourée de servantes. L'Impératrice défendra la tradition impériale -ainsi que ses propres privilèges- contre toute tentative de réforme.

La révolte des Boxers (1900)

L'arrivée des technologies modernes

À l’aube du XXe siècle, la Chine est une cocotte-minute sur le point d'exploser. Les campagnes sont ravagées par une sécheresse. Les paysans sont affamés, tandis que des régions entières sont occupées par les étrangers, et que les ressources sont bradées aux grandes compagnies occidentales.

Mais c'est aussi une crise spirituelle qui secoue les campagnes : les paysans voient les rails de chemin de fer balafrer leurs terres sacrées et les fils télégraphiques "emprisonner le ciel". Ils ne comprennent pas ces technologies. La modernité, que les occidentaux apportent avec brutalité pour exploiter le pays, bouscule les croyances et les traditions millénaire de la Chine rurale. 



Station de télégraphe à Qingdao. Pour certains chinois, les fils télégraphiques empêchaient la curculation des esprits et des souffles célestes à travers le ciel.

Les Poings de la Justice

Dans le Shandong, une société secrète commence à recruter massivement : les Yihequan, ou "Poings de la justice et de la concorde". Les Occidentaux les surnomment les Boxers, car ils pratiquent les arts martiaux. C'est un mouvement réactionnaire qui s'oppose aux technologies modernes et exige le départ des étrangers.

Les boxer sont emplis de mysticisme. Ils croient dur comme fer qu'après avoir pratiqué certains rituels et respiré l'encens sacré, ils deviennent possédés par les esprits et obtiennent des pouvoirs surhumains. Ils pensent que les balles de fusil et les obus passeront à travers eux sans les toucher, ou "s'écraseront sur leur peau comme de la pluie".

Leur cri de guerre : 

"Protégez les Qing, détruisez les étrangers !"

Pour une fois, le peuple ne se révolte pas contre l'Empereur, mais contre ceux qui l'humilient : les étranger, les "démons".



Guerriers boxers

La traque des "traîtres de l'intérieur"

Les Boxers ne s'attaquent pas qu'aux Européens ; ils réservent leurs traitements les plus cruels aux Chinois chrétiens, qu'ils considèrent comme des traîtres à la solde de l'ennemi.

Les massacres perpétrés par ces anciens paysans reconvertis en miliciens fanatisés sont d'une brutalité sauvage. On ne se contente pas de tuer : on décapite, on éventre, on brûle des églises remplies de fidèles. Des milliers de convertis qui refusent d'abjurer leur foi sont passés au fil de l'épée, avec le soutien tacite de certains gouverneurs de province.  

Le mouvement, né dans les campagnes en 1898, se diffuse rapidement dans le nord du pays jusqu'à atteindre Pékin, la capitale, deux ans plus tard.



Massacre de chrétiens par les boxers

Le Pari Fou de Cixi : De la Révolte Paysanne à la Guerre Totale

Au printemps 1900, les Boxers ne sont plus confiné aux campagnes : ils marchent sur Pékin. Cixi hésite. D’un côté, ces fanatiques menacent l’ordre public. De l’autre, ce sont des milliers de combattants prêts à mourir pour l'empire en chassant les étrangers. Finalement, pourquoi ne pas utiliser ces patriotes plutôt que de les écraser ?

En juin, l'atmosphère dans la capitale devient électrique, presque irrespirable. Des milliers de Boxers, reconnaissables à leurs écharpes rouges, entrent dans la ville avec la bénédiction des autorités chinoises. Ils brûlent les églises et s'approchent dangereusement du quartier des légations où siègent les ambassades européennes.



Les boxers entrent à Pékin

Le 19 juin 1900, le gouvernement impérial lance un ultimatum : tous les étrangers ont 24 heures pour quitter Pékin. C’est un arrêt de mort, car les routes sont infestées de Boxers prêts à les massacrer.

Le lendemain, le 20 juin, le Baron von Ketteler, ambassadeur d'Allemagne, décide d'aller protester en personne auprès du ministère des Affaires étrangères. Von Ketteler circule dans Pékin'sans escorte, quand il est intercepté par un capitaine de l'armée impériale. 

Sans sommation, l'officier tire à bout portant. L'ambassadeur meurt sur le coup d'une balle dans la tête. Ce n'est plus une émeute paysanne : un militaire de l'Empereur qui vient d'abattre le représentant d'une puissance occidentale.



Von Ketteler est massacré dans les rues de Pékin

Au lieu de s'excuser, Cixi choisit la fuite en avant. Persuadée que les puissances étrangères veulent la détrôner pour remettre son neveu Guangxu au pouvoir, elle publie un édit impérial stupéfiant : elle déclare la guerre simultanément aux huit plus grandes puissances du monde (Angleterre, France, Allemagne, Russie, USA, Japon, Italie, Autriche-Hongrie).



Soldats russes dans le quartier des légations

Les 55 Jours de Pékin : Un siège au goût de cendres

Pendant près de deux mois, le quartier des ambassades est en état de siège. Un petit groupe de soldats et de civils européens y sont barricadés, prisonniers des boxers et de l'armée chinoise.

C'est un huis clos terrifiant. On manque de nourriture, tandis que les tirs de fusils et les explosions de mines rythment les nuits. À l'extérieur, les boxers exhibent des têtes sur des piques. 



Les boxers prennent d'assaut les barricades érigés par les européens pour protéger le quartier.

Les grandes puissances oublient leurs querelles pour monter une expédition de secours. Deux mois plus tard, en août, ce sont plus de 20 000 soldats coalisés qui marchent sur Pékin.

Le viol de Pékin et la fuite de l'Araignée

Quand l'Alliance des Huit Nations entre dans Pékin, les Boxers réalisent que leur magie n'arrête pas les balles. C'est un massacre. Les soldats alliés, ivres de vengeance, exécutent les combattants et pillent la capitale chinoise pendant plusieurs jours. 

L'impératrice doit abandonner la Cité Interdite déguisée en paysanne, cachée dans une charrette à bœufs. Elle fuit vers l'Ouest tandis que ses palais sont piétinés par des bottes étrangères.



Des soldats américains pénètrent dans la Cité interdite, résidence de l'empereur à Pékin. 

Pour sauver son trône, Cixi va trahir les Boxers en ordonnant à ses propres généraux de les exterminer.

Battue, la Chine est contrainte de signer le "Protocole des Boxers" en 1901, qui impose l'exécution des résponsables de l'insurrection de 1900 ainsi qu'une amende équivalente à douze ans de revenus de l'État. L'Empire est désormais en faillite totale, ruiné moralement par la trahison de l'Impératrice, et financièrement par le traité de paix.



Des européens assistent à l'exécution d'un boxer par les soldats impériaux.

1912 : Le dernier acte de l'Empire Qing

Le Crime de l'Île de Jade

En novembre 1908, une pluie glaciale tombe sur Pékin. Dans un pavillon isolé entouré d'eau, l'empereur Guangxu se meurt. Cela fait dix ans qu'il est le prisonnier personnel de sa tante, la terrible Cixi. À 37 ans, l'homme qui voulait moderniser la Chine n'est plus qu'une ombre pâle, tremblante, dont on ignore s'il a encore toute sa raison.

Le 14 novembre, Guangxu expire dans d'atroces douleurs. Moins de 24 heures plus tard, le 15, l'Impératrice Cixi, qui l'avait humilié et séquestré, meurt à son tour. Comment le neveu et la tante, ennemis jurés, ont-ils pu s'éteindre presque en même temps ?

Pendant un siècle, les historiens officiels ont parlé de "mort naturelle". Mais en 2008, la science a rattrapé la légende. Des analyses médico-légales sur les cheveux et les os de l'Empereur ont révélé une vérité glaçante : ses restes contenaient des niveaux d'arsenic 2 000 fois supérieurs à la normale.



Le cercueil de l'empereur Guangxu

La conclusion est sans appel : se sachant mourante, Cixi n'aurait pas supporté l'idée que Guangxu puisse lui survivre et reprendre le pouvoir pour transformer l'Empire. Elle a ordonné son exécution depuis son lit de mort, préférant assassiner l'Empereur plutôt que de le laisser réformer la Chine, après sa mort.

Elle s'éteint après une ultime conspiration, laissant derrière elle un trône vide et un pays en ruine.



Cixi en 1905

Le Sacre d'un enfant

Le testament de Cixi est son dernier coup de poignard : elle désigne pour lui succéder un enfant de deux ans et dix mois, son petit-neveu Puyi.



L'empereur Puyi

Le 2 décembre 1908, par un froid polaire, se déroule la cérémonie du sacre dans la Cour de la Suprême Harmonie. C'est une scène surréaliste :

Le petit Puyi est juché sur le trône du Dragon, écrasé sous des couches de robes impériales trop grandes pour lui. Devant lui, des milliers de dignitaires et d'eunuques se prosternent en cadence, le front contre la pierre glacée.

Effrayé par la musique stridente des hautbois et l'immensité de la foule, le petit empereur éclate en sanglots. Il ne comprend pas ce qui se passe, il s'agite, hurle et veut descendre du trône. Son père, le Prince Régent Chun, s'agenouille à ses pieds pour essayer de le maintenir en place.



Le jeune empereur dans la Cité interdite

Pendant que l'enfant-empereur joue avec ses serviteurs dans les jardins impériaux, il ignore qu'il est le dernier souverain d'un empire plurimillénaire. Le "Mandat du Ciel" est devenu un lambeau de papier que le vent de la révolution s'apprête à emporter.


La Révolution de 1911

En 1911, la Chine est une poudrière. La goutte d'eau ? La crise des chemins de fer : le gouvernement veut nationaliser les rails possédés par des propriétaires chinois pour les vendre aux étrangers. Le peuple hurle à la trahison.

Le 9 octobre 1911, dans la ville de Wuhan, une bombe explose par accident dans une planque de révolutionnaires. La police débarque, trouve des listes de noms... et réalise que la moitié de l'armée impériale locale fait partie du complot.

Pour les soldats impliqués, c’est soit la révolte, soit la décapitation. Le 10 octobre, ils se mutinent. Les officiers fidèles à l'Empereur sont massacrés dans leurs lits, et les mutins prennent le contrôle de la ville.



Les soldats insurgés de Wuhan

En apprenant la chute de Wuhan, les garnisons d'autres villes se mutinent à leur tour. Les gouverneurs impériaux, terrifiés à l'idée d'être lynchés par la foule, s'enfuient ou déclarent l'indépendance de leur province pour sauver leur tête.

En seulement six semaines, 15 des 18 provinces chinoises font sécession. L'Empire perd 80 % de son territoire sans que l'Empereur, enfermé dans sa Cité Interdite, ne comprenne vraiment ce qui lui arrive. La République de Chine est proclamée à Nankin quelques mois plus tard, le 1er janvier 1912.

Acculé, la Cour rappelle l'homme qu'elle avait exilé quelques années plus tôt : Yuan Shikai. C’est le général le plus puissant de Chine. Yuan est un pur opportuniste, un homme au visage de pierre qui ne sert qu’un maître : lui-même.



Le général Yuan Shikai

Il va jouer sur les deux tableaux : 

  • D'un côté, il fait comprendre à la cour que s'il n'obtient pas les pleins pouvoirs, il ne lèvera pas le petit doigt contre les rebelles. 

  • De l'autre, il dit aux rebelles que s'ils ne le nomment pas Président de la nouvelle République, les anéantira avec son armée

Les Républicains, craignant que Yuan n'écrase la révolution et installe une dictature militaire en Chine, décident d'accepter son marché. Pragmatiques, ils espèrent sauver la république en acceptant ce compromis.

Assuré d'être à la tête du nouvel État républicain, Yuan convainc la cour impérial d'abdiquer. Il prétend aux régents qu'il n'a pas les moyens de défendre Pékin contre les forces républicaines (ce qui était complètement faux !), et que les révolutionnaires viendrait assassiner le jeune empereur, s'il ne renonçait pas au trône. 

Il manipule l'Impératrice Longyu, la mère du petit Puyi, qui, terrifiée à l'idée de ce qui pourrait arriver à son fils, accepte l'abdication pour sauver la vie de l'enfant. 



l'Impératrice Longyu

L'abdication de Puyi

Le dénouement se joue dans la Cité interdite. Là, dans un silence de plomb uniquement rompu par les sanglots des femmes de la cour, l'Empire Qing vit ses derniers instants.

Puisque Puyi n'a que six ans, c'est sa mère qui doit trancher. Le 12 février 1912, elle signe l'édit qui reconnaît l'abdication de l'empereur Puyi, et fait de la Chine une république. 

Le document énonce : 

"Conformément à la volonté du Ciel et au sentiment du peuple, nous remettons aujourd’hui le pouvoir suprême au peuple de la nation."

Il met fin à 268 ans de règne mandchou et à 2 132 ans d'Empire.



La Cité interdite, centre de l'État chinois depuis 500 ans, n'est plus que le vestige de l'ancien empire.

Épilogue : le Crépuscule d'un Monde

L’effondrement de l’Empire chinois en 1912 n’est pas seulement la fin d’une dynastie ; c’est la mort d’une certaine conception de l’humanité. Pendant deux millénaires, la Chine ne s'est pas vue comme un pays parmi d'autres, mais comme la Civilisation elle-même. En moins d'un siècle, ce géant a été empoisonné par l'opium, déchiré par des prophètes révolutionnaires et humilié par des puissances étrangères.

L'Empire meurt dans une abdication silencieuse. Mais la proclamation de la République est loin de signifier la fin des crises pour la Chine. Le pays entre dans "l'ère des Seigneurs de la Guerre" : un siècle de guerres, d'occupation étrangère et de révolutions encore plus radicales.

Le petit Puyi, lui, après des décennies de tribulation, finira sa vie paisiblement en 1967, comme simple jardinier sous le régime communiste de Mao, arrosant les fleurs du jardin botanique de Pékin, la capitale de son Empire, là où il était autrefois un dieu.