Le Dragon Écorché (1850-1864) : la révolte des Taiping



Le Mandat du Ciel s'effrite

Pour comprendre pourquoi la Chine a basculé dans l'apocalypse, il faut oublier nos concepts occidentaux de "démocratie" ou de "constitution". En Chine, depuis deux mille ans, tout repose sur une seule idée : le Mandat du Ciel (Tianming).

Le Contrat Divin : Régner ou périr

L'Empereur n'est pas un homme ordinaire ; il est le pivot entre le monde des dieux et celui des hommes.



Portrait de l'empereur chinois

S'il est juste et fort, le Ciel lui accorde sa protection : les récoltes sont bonnes, les fleuves restent dans leur lit, et les ennemis reculent. Mais si l'Empereur devient faible ou corrompu, le Ciel envoie des avertissements : tremblements de terre, famines ou encore défaites militaires.

À ce moment-là, le peuple a non seulement le droit, mais le devoir de se révolter. En 1850, après l'humiliation des Guerres de l'Opium, le message envoyé par les cieux semble clair pour chaque paysan chinois : les Qing ont perdu le Mandat du Ciel. Le trône est à prendre.



Les défaites chinoises face aux étrangers marquent profondément la société chinoise. 

Une Nation de Fantômes : L'Héritage de l'Opium

Bien que les batailles soient finies, l'opium, ce poison, continue son travail de sape. 

Économiquement, le commerce de l'opium provoque la fuite de l'argent chinois vers l'étranger, ce qui déstabilise profondément l'économie de l'Empire. Mais les conséquences les plus désastreuses sont sanitaires et sociales.

L'addiction touche toutes les couches de la société. Dans les campagnes, on voit des pères vendre leurs filles à des bordels pour une pipe d'opium, et des soldats impériaux si intoxiqués qu'ils sont incapables de tenir un fusil. La Chine est devenue une nation de "fantômes" aux yeux vitreux, empoisonnés par la drogue.



Un fumeur d'opium

Quand la Nature s'en mêle : L'Ombre de la famine

Comme pour confirmer que le Ciel est en colère, une série de catastrophes naturelles frappe la Chine dans les années 1840 et 1850.

Le Fleuve Jaune sort de son lit, inondant des régions entières. Les digues, mal entretenues par des fonctionnaires corrompus, cèdent partout. Des millions de paysans perdent tout, et n'ont plus aucun moyens de subsistance. Ils errent sur les routes, mangeant de l'herbe et des racines. Cette masse déclassée n'a plus rien à perdre.



Paysans ruinés

C'est dans ce terreau de faim et de dénuement, que vont grandir la haine et la superstition. Un homme s'apprête à allumer l'étincelle qui fera de ces masses misérables, des masses révoltées,  en convaincant des millions de Chinois qu'il est temps de purger le pays par le sang.

Un vieux proverbe chinois dit : 

"Le peuple est comme l'eau : il peut porter le bateau, mais il peut aussi le renverser."

Dans cette periode troublée de l'histoire chinoise, le flot populaire s'apprête à se déchaîner dans la violence.


Le Messie des ténèbres : Hong Xiuquan

L'étincelle s'appelle Hong Xiuquan. C’est un étudiant raté qui a échoué quatre fois aux examens impériaux, qui devaient lui ouvrir une carrière dans l'administration. Après une dépression nerveuse, il a une vision. Il se réveille en hurlant qu’il est le frère cadet de Jésus-Christ.

Son obsession ? Nettoyer la Chine des "démons" (la dynastie mandchoue au pouvoir) pour instaurer le Taiping Tianguo : le Royaume Céleste de la Grande Paix.



Hong Xiuquan

C’est le début d’une secte qui devient progressivement une armée. Hong promet la fin de la propriété privée et l’égalité des sexes. Pour les paysans qui n'ont plus que la peau sur les os, il n'est pas un fou, il est un sauveur.

La Grande Boucherie

En 1853, les rebelles Taiping s'emparent de Nankin, la deuxième ville du pays. Les rebelles transforment la ville en un véritable abattoir à ciel ouvert.

En entrant dans Nankin, les rebelles massacrent systématiquement les 30 000 Mandchous qui y vivent. Cette éthnie originaire du nord de la Chine domine le pays, formant la noblesse chinoise. Ils sont accusés par les Taiping d'être des "démons" qui détruisent la Chine, et doivent donc être exterminés. Hommes, femmes, vieillards : personne n'est épargné. Le sang coule littéralement dans les caniveaux. 


Installé dans Nankin comme un pacha, Hong Xiuquan s'enferme dans les palais impériaux avec son harem de femmes, pendant qu'il interdit les rapports sexuels à ses fidèles sous peine de mort.



Carte : les territoires contrôlés par les Tainping

La réponse impériale est extrêmement brutale. Pour écraser la révolte, l'armée de l'Empereur pratique la politique de la terre brûlée. On brûle les récoltes pour affamer les rebelles. Résultat ? La Chine devient un immense charnier. Dans les provinces dévastées, la famine atteint des sommets d'horreur. Un missionnaire témoinge :

"On a vu des hommes vendre la chair de leurs propres enfants sur les marchés pour quelques poignées de riz.

On l'appelait la 'viande de mouton à deux pattes'." 

Entre les famines, les épidémies et les massacres des deux camps, on estime qu'entre 20 et 30 millions de chinois trouvent la mort entre 1851 et 1864. C'est plus que la totalité des victimes de la Première Guerre mondiale, concentrées sur une seule guerre civile.



Ville en feu pendant la guerre civile

L'intervention étrangère

Pendant que l'Empire se vide de son sang à l'intérieur, les étrangers reviennent frapper à la porte : c'est la seconde Guerre de l'opium, qui débute en 1856. En 1860, les troupes franco-britanniques atteignent la capitale, Pékin.

C’est ici que l’histoire devient ironique. Les Anglais et les Français, pourtant en guerre contre la Chine, réalisent que si l’Empire s'effondre totalement face aux rebelles Taiping, le commerce de l'opium et du thé s'arrêtera.

Ils décident donc d'aider l'Empereur qu'ils viennent de battre ! Ils arment des mercenaires, comme le célèbre général britannique Gordon Pacha, pour diriger "l'Armée Toujours Victorieuse".  Avec l'aide occidentale, la révolte Taiping est finalement écrasée en 1864.



L'armée impériale chinoise en marche

Hong Xiuquan meurt dans son palais, probablement empoisonné, et ses derniers fidèles sont massacrés lors de la reprise de Nankin, à l'été 1864.

Conclusion

En 1864, le calme revient, mais c'est le calme d'un cimetière. L'Empire Qing a survécu, mais il est ruiné, humilié et dépendant des puissances étrangères qui l'ont sauvé. Le Mandat du Ciel a perdu beaucoup de son sens et de sa légitimité, en pactisant avec les étrangers contre son propre peuple. Sans un redressement et des réformes, l'Empire semble condamné.

Dans l'ombre des couloirs de la Cité Interdite, une jeune femme, une ancienne concubine de l'empereur nommée Cixi, s'apprête à prendre les rênes du pouvoir. Elle va diriger la Chine pendant près de 50 ans, navigant entre les complots et les révoltes, jusqu'à l'effondrement final.