Le Japon et l'Occident : des Jésuites aux Navires noirs



Le Siècle Chrétien (1543-1639)

Pour comprendre la fermeture du Japon au début du XIXème siècle, il faut d'abord analyser l'ouverture qui l'a précédée.

Le XVIe siècle japonais, appelé période Sengoku, est une ère de guerres civiles permanentes entre les différents clans du pays. C’est dans ce chaos qu’intervient la première rencontre avec l'Occident.

L'arrivée des "Barbares du Sud" et le commerce des armes

En 1543, une jonque chinoise prise dans une tempête dérive jusqu'à l'île deTanegashima, où le navire s'échoue sur la plage. À son bord, une centaine de marins chinois et trois marchands Portugais.



Carte : l'île de Tanegashima

Pour les japonais, ces derniers sont une véritables curiosité, avec leurs vêtements étranges, leurs barbes et leur façon de manger dégoûtante, avec les mains, car ils ne connaissent pas les baguettes. Ils sont bientôt désignés comme les "Nanban" : les barbares du sud.

Ces trois barbares s'apprête pourtant à boulverser l'histoire d'un pays tout entier, car ils ont échoués sur l'archipel avec plusieurs arquebuses à mèches, une arme à feu jusqu'alors inconnue des japonais, et qui peut percer n'importe quelle armure de Samouraï.

Pour les seigneurs de guerre locaux, les Daimyos, le calcul est vite fait. S’allier aux "Barbares du Sud", c’est obtenir l'accès à cette nouvelle technologie qui peut leur donner un avantage décisif sur leurs ennemis.



Soldats japonais équipés d'arquebuses

Jusqu'au début du XVIIème siècle, le sud du Japon s'ouvre au commerce extérieur. Les portugais vendent d'abord des armes à feu, mais également des soies chinoises, du vin européen, du sucre...

Ce commerce devient très vite extrêmement rentable pour les européens, qui s'installent à Nagasaki, un minuscule village de pêcheur appelé à devenir l'un des plus grand ports de l'époque. 



Un navire portugais accoste dans le port de Nagasaki

Avec les marchands européens, arrivent rapidement des missionnaires jésuites, envoyés par Rome pour propager le message du christ. En 1549, Saint François-Xavier arrive au Japon, où il fonde les premières communautés chrétiennes.

Le Catholicisme se propage à une vitesse impressionnante : en moins de cinquante ans, on compte près de 300 000 convertis. À Nagasaki, on voit des samouraïs porter des croix sur leurs kimonos et des églises s’élever là où trônaient des temples bouddhistes.



Saint François-Xavier débarque au Japon

Le Sakoku : l'archipel se referme (1639-1853)

L'instauration du Shogunat

Au XVIIème siècle, après la victoire du clan Tokugawa à la bataille de Sekigahara (1600), le Japon entre dans l'ère Edo, qui marque la fin des guerres civiles et une centralisation du pouvoir autour du Shoguna. À mesure que le pouvoir central se stabilise, l'attitude envers les chrétiens bascule.

Les autorités perçoivent trois menaces majeures :

La double loyauté : Un chrétien obéit à Dieu et au Pape. Pour un Shogun qui exige une obéissance absolue, cela représente un défi à son autorité.

La menace coloniale : Le Japon observe la colonisation des Philippines par l'Espagne. Le Shogun soupçonne les missionnaires d'être l'avant-garde d'une invasion militaire espagnole ou portugaise.

L'Idéologie : le christianisme prône l'égalité de tous devant Dieu. Pour un régime japonais fondé sur une hiérarchie de fer où l'on doit pouvoir couper la tête d'un paysan simplement parce qu'il a mal salué un samouraï, ça n'est pas compatible.

Les missionnaires européens sont chassés et les chrétiens japonais sont persécutés pendant des décennies. Ces persécutions culminent avec le massacre de Shimabara, durant lequel 37 000 chrétiens japonais sont décapités par l'armée du Shogun.



Chrétiens brûlés vifs à Nagasaki

L'instauration du Grand Verrouillage

Suite au massacre de Shimabara, le gouvernement Tokugawa prend des mesures définitives pour purger l'influence étrangère :

1638 : Expulsion définitive des Portugais.

1639 : Interdiction totale du christianisme sous peine de mort.

Les décrets tombent comme des couperets. Il est désormais interdit de construire des navires capables de naviguer en haute mer : quiconque tente de quitter l'archipel est exécuté. De même, tout étranger qui tenterait de s'y introduire, sera également condamné à mort. 

L'édit d'expulsion énonce :

«Désormais, tant que le soleil éclairera le monde, que personne n'ose accoster au Japon. 

Que cette loi soit connue de tous : si quelqu'un contrevient à cet ordre, il paiera de sa tête.»

 L'archipel devient hermétique, c'est la periode Sakoku.



Le Shogun Tokugawa, maître du Japon.

Pour s'assurer que le christianisme est bien mort, le gouvernement instaure le rite du Fumi-e. Chaque année, chaque japonais doit marcher sur une plaque de bronze représentant le Christ : un blasphème.

Ceux qui refusent sont crucifiés, ceux qui hésitent sont envoyés à la torture.



Rite du fumi-e

L'illusion du temps suspendu

En se fermant, le Japon ne cherche pas seulement à rejeter une religion, mais à stabiliser son pouvoir politique en éliminant toute influence extérieure. Le pays entre alors dans une période d'isolement qui durera plus de deux siècles, rompant tout contact avec le progrès technologique et scientifique de l'Occident.

Pendant que l'Europe s'entre-déchire, découvre l'électricité, invente la machine à vapeur et théorise la démocratie, le Japon reste figé dans une bulle médiévale.

C'est une ère de paix, mais c'est une paix payée par l'immobilisme. Les samouraïs, n'ayant plus de guerres à mener, deviennent des bureaucrates ou des poètes. Ils polissent leurs sabres qui ne servent plus qu'à l'apparat, inconscients que de l'autre côté de l'océan, l'Europe continue d'avancer, sans eux.



Représentation des "trois plaisirs d'Edo" : le théâtre ; la prostitution ; les combats de sumo, qui divertissent les habitants de la capitale.

1853 : Le Réveil Brutal des "Navires Noirs"

Le 8 juillet 1853, le Japon se réveille avec la gueule de bois. Dans la baie d'Edo (l'actuelle Tokyo), quatre silhouettes monstrueuses apparaissent à l'horizon. Ce ne sont pas les jonques de bois habituelles. Ce sont des navires de guerre américains en fer, peints en noir, qui avancent contre le vent en crachant des colonnes de fumée grasse et sombre.

L'Apparition du Dragon de Fer

Pour les Japonais qui observent la scène depuis la côte, c'est une vision d'apocalypse. Ils croient voir des châteaux flottants ou des dragons mécaniques.



Les "navires noirs"

À bord, le Commodore Matthew Perry n'est pas venu pour négocier autour d'un thé. Il apporte une lettre du président des États-Unis exigeant l'ouverture des ports japonais au commerce. Pour appuyer sa demande, il fait pivoter ses canons géants — les plus modernes au monde — vers la ville.

À ses généraux, Perry dit : 

« Le Japon ne pourra pas résister longtemps à l'influence de la civilisation moderne.

S'ils n'ouvrent pas leurs portes, nous devrons les briser. »



Le commodore Perry

L'Humiliation Nationale

Face aux canons américains, le Shoguna doit s'incliner. Les samouraïs, avec leurs arcs et leurs mousquets vieux de deux siècles, réalisent qu'ils sont totalement impuissants. Si une guerre éclate, Tokjo sera rayé de la carte en quelques jours par l'artillerie moderne.

Contraint et forcé, le Shogun signe les "Traités Inégaux", en 1854 et 1858. Le Japon doit : 

  • Ouvrir ses ports,
  • Accepter des tarifs douaniers fixés par les étrangers, 

  • Admettre que les Occidentaux ne sont plus soumis aux lois japonaises sur le sol nippon.

Pour un peuple dont l'honneur est la valeur suprême, ce traité est un crachat au visage.



L'armée américaine face aux envoyés de l'empereur avant la signature de la convention de Kanagawa

Le Cri de Guerre : "Sonnō Jōi"

La colère gronde dans les provinces. Les jeunes samouraïs sont furieux contre ce gouvernement qui a accepté la soumission face aux occidentaux. Un slogan commence à circuler :

"Sonnō Jōi !" 

(Révérez l'Empereur, expulsez les barbares !)



Un sumo japonais renverse un marin occidental

Le Japon est à un carrefour de son histoire. Il a le choix : mourir avec dignité en s'accrochant à ses traditions ou se transformer en profondeur pour devenir aussi puissant que ses ennemis. Le choix est bientôt fait, et une révolution est en marche.

En moins de 15 ans, le système des Shoguns va s'effondrer car il s'est montré incapable de protéger le pays. Les samouraïs vont ranger leurs sabres, enfiler des costumes trois-pièces et transformer leurs rizières en usines sidérurgiques.