L'Ère Meiji : le Japon se transforme



En 1860, le Japon est une nation humiliée. Les « Navires Noirs » américains ont forcé l'ouverture du pays, et ont dictés leurs lois au Shogun. Pour les Japonais, le constat est atroce : soit ils se soumettent à l'Occident, comme l'Inde ou la Chine, soit ils se réforment, pour renaître en tant que puissance moderne.

En moins de quarante ans, le Japon réalise une métamorphose brutale : il va briser ses structures sociale, arracher le sabre des mains de ses guerriers et bâtir des usines sur ses vieilles rizières.

C’est l’ère Meiji, le « Gouvernement éclairé », une période de transformations frénétiques durant laquelle le Japon va, en quelques décennies, rattraper ses siècles de retard sur l'Occident.

​La Révolution Meiji : la fin des Samouraïs

La fin du Shogunat

En 1868, le Japon est au bord du chaos. Le Shogunat Tokugawa, au pouvoir depuis plus de deux siècles, s'effondre après l'arrivée des étrangers. Il avait pourtant réussi à préserver la paix entre les différents clans japonais, depuis le XVIIème siècle. 



Tokugawa Ieyasu, fondateur du shogunat Tokugawa

Le Shogunat fonctionnait selon un principe de partage des pouvoirs, entre l'Empereur, figure sacrée, et le Shogun, sensé gouverner le pays en son nom. En réalité, l'Empereur, isolé dans son palais de Kyoto, n'a pas son mot à dire. C'est le clan Tokugawa, à la tête du Shogunat, qui décide de tout, ne se servant de l'empereur que pour légitimier son pouvoir.

Alors, lorsque le Japon est humilié par les traités occidentaux, c'est donc naturellement le Shogun que l'on blâme. Une guerre civile brève mais sanglante déchire le pays de 1868 à 1869 : c'est la guerre de Boshin. 

Elle oppose les partisans du Shogunat aux réformateurs, qui veulent rendre le pouvoir à l'Empereur. Ces derniers l'emportent, et le jeune Mutsuhito, 15 ans, est installé sur le trône. 



La bataille d'Ueno (1868)

Le sabordage des privilèges (1869-1873)

Pour l'Empereur, le chantier est titanesque : il faut démanteler tout le système féodal, avec ses clans et ses samouraïs, pour bâtir un état centralisé.

Le Japon est alors divisé en plus de 250 domaines tenus par des seigneurs de guerre, les Daimyos. Pour unifier le pays, le nouveau gouvernement décide de réformes radicales :

L'abolition des domaines : On force les seigneurs à rendre leurs terres à l'Empereur. Le Japon est redécoupé en "préfectures" administrées par l'État, comme en France.

L'égalité des classes : En 1871, le système des quatre classes (guerriers, paysans, artisans, marchands), qui structurait une hiérarchie sociale depuis des siècles, est supprimé. Les samouraïs perdent leur statut de caste supérieure. Désormais, devant la loi, un guerrier n'a pas plus de droits qu'un vendeur de poisson.



Samouraïs japonais. La modernisation du pays passera par l'éradication de cette classe guerrière millénaire.

Le choc de la conscription : le sang n'a plus de couleur

En 1873, le gouvernement instaure le service militaire obligatoire. Jusqu'ici, faire la guerre était un privilège de sang réservé aux samouraïs. Désormais, n'importe quel paysans peut porter un fusil, et apprendre à tirer.

Pour ces guerriers ancestraux, c'est une hérésie, mais cette réforme dote l'état japonais d'une armée nationale obéissante, plus loyale que les samouraïs.



Les sabres des samouraïs face aux balles de l'armée japonaise.

L'Édit Haitōrei : le désarmement de l'âme

En 1876, le gouvernement porte le coup de grâce : l'interdiction de porter le sabre dans l'espace public. Pour un samouraï, le sabre n'est pas qu'une arme, c'est sa raison d'être, mais aussi le marqueur de son statut social. Lui retirer, c'est le castrer socialement. 

On supprime également leurs pensions d'État. Du jour au lendemain, des milliers de guerriers se retrouvent ruinés. Beaucoup deviennent policiers, instituteurs ou petits fonctionnaires, troquant leurs armures pour des costumes trois pièces.

L'Empereur lui-même devient le symbole de cette mue. On le photographie non plus en robe impériale traditionnelle, mais sanglé dans un uniforme militaire à la prussienne, portant la moustache.



L'Empereur Meiji habillé à l'européenne. 

La dernière charge : La Rébellion de Satsuma (1877)

Ces transformations créent un profond ressentiment chez les samouraïs. Ce mécontentement explose lors de la révolte menée par Saigō Takamori, en 1877. Saigō, l'un des architectes de la révolution de 1867, ne supporte pas la tournure que prend le régime. Pour lui, le Japon, en voulant copier l'occident sur tout les points, sacrifie sa culture et son honneur. Il lève une armée de 40 000 samouraïs rebelles.

À la bataille de Shiroyama, les rebelles, retranchés et à court de munitions, lancent une dernière charge suicidaire au sabre contre les lignes de l'armée impériale. Ils sont fauchés par les mitrailleuses Gatling, achétés aux américains par l'armée japonaise.



La dernière chages des samouraïs, à la bataille de Shiroyama

L'honneur et le courage médiéval ne peuvent rien contre la cadence de tir industrielle. Le Japon moderne massacre ses anciens héros. Saigō, blessé, se donne la mort par seppuku, marquant la fin définitive des samouraïs.


L'Usine-Nation : Copier, Voler, Dépasser (1870-1895)

Le Japon de l'ère Meiji est pris d'une véritable frénésie. Le pays s'est réformé politiquement,il doit maintenant se transformer économiquement. Le mot d'ordre :

"Fukoku kyōhei"

"Enrichir le pays, renforcer l'armée". Le Japon s'attèle alors à la contruction d'une économie industrielle solide, qui pourra supporter le développement d'une armée moderne capable de faire face aux flottes européennes. 

Cette politique industrielle est marquée par un rôle actif de l'État dans l'économie, une importation des technologies occidentales, et surtout une indépendance financière, refusant de s'appuyer sur les capitaux européens pour financer ces transformations.

Le Vol des Cerveaux

Le gouvernement japonais n'a pas de temps à perdre avec la recherche fondamentale. Il veut du concret, tout de suite.

Lors de la célèbre mission Iwakura, l'empereur envoie des émissaires faire le tour du monde pendant deux ans. Ils visitent les usines de Manchester, les banques de Paris, les écoles de Berlin. Ils notent et analysent tout, pour rammener ces connaissances au Japon.



Les envoyés de la mission Iwakura

Dans le même temps, l'Empire recrute à prix d'or plus de 3 000 experts étrangers. Des ingénieurs britanniques pour construire les chemins de fer, des juristes français pour rédiger le Code civil, des instructeurs prussiens pour l'armée. 

Ces experts sont payés des fortunes, mais ils ont une mission : former leurs remplaçants japonais le plus vite possible, puis repartir.

La naissance des conglomérats : les Zaibatsus

Pour permettre l'émérgence d'une économie industrielle moderne, l'État s'allie à de grandes familles marchandes. C'est la naissance des Zaibatsus, d'immenses conglomérats industriels et financiers, qui deviendront le coeur battant du complexe militaro-industriel japonais.

L'État construit des usines (filatures, aciéries, mines) avec de l'argent public, puis les revend pour une bouchée de pain à ses alliés privés. Mitsubishi, fondée en 1870 par un ancien samouraï, devient en quelques décennies l'un des piliers de l'industrie japonaise, investissant aussi bien dans les chantiers navals, les mines, ou encore la construction immobilière.



La grue éléctrique Mitsubishi du port de Nagasaki, importée d'Europe en 1909.

En 1872, la première ligne de chemin de fer relie Tokyo à Yokohama. En 1880, le pays est quadrillé par le télégraphe. Le Japon se modernise à une vitesse impressionnante.



Inauguration de la ligne Tokyo-Yokohama

L'école comme champ de bataille

La transformation passe aussi par les cerveaux. On rend l'école obligatoire. Mais attention, l'école Meiji n'est pas là pour former des penseurs libres : elle est là pour créer des soldats et des ouvriers dévoués au Japon.

On enseigne l'arithmétique et la physique, mais on y ajoute le culte fanatique de l'Empereur, devant le portrait duquel les écoliers doivent s'incliner chaque matins.

Pour le gouvernement Meiji, l'éducation n'était pas un droit de l'individu, mais un devoir envers l'État. L'école Meiji forme bientôt des cerveaux brillants qui serviront leur pays comme ingénieurs, médecins, ou officiers.



L'université impériale de Tokjo, fondée en 1877

1905 : Le Verdict du Sang (Tsushima)

À l’aube du XXe siècle, le Japon n'est plus une petite nation autarcique à la merci des canons étrangers. C'est un état moderne doté d'une industrie et d'une armée capable de rivaliser avec l'Occident.

Il a déjà écrasé la Chine en 1894, mais l’Occident refuse toujours de le traiter comme un égal. Pour obtenir le respect, il lui faut une victoire contre une "grande" puissance. La proie est toute désignée : l'Empire du Tsar Nicolas II, la Russie.


Les causes du conflit : Un duel pour la Mandchourie

Le conflit éclate autour de la Corée, un royaume sous influence chinoise depuis des millénaires mais que le Japon et la Russie, profitant de la faiblesse de l'Empire Qing, aimeraient tous deux contrôler. 

Le sous sol coréen est riche en ressources (fer, charbon), dont le Japon a besoin pour son industrie. De plus, la péninsule est stratégiquement placé, à moins de 200 kilomètres de côtes japonaises. Si une puissance étrangère s'en empare, elle pourrait facilement menacer l'archipel. Il faut donc "sécuriser" la Corée.

La Russie, de son côté, developpe son influence en Asie depuis la Sibérie. Elle cherche à mettre la main sur un «port en eaux chaudes» dans le Pacifique, car son port principal, Vladivostok, est bloqué par les glaces en hiver. En 1897, la flotte du Tsar a pris le contrôle de Port-Arthur, en Chine, où elle fait à présent mouiller sa flotte de guerre.



Carte : l'Asie du Nord-Est, avec le chemin de fer Transsibérien

Depuis cette prise, elle renforce sa présence en Mandchourie, et s'atèle à la construction du chemin de fer Transsibérien, qui doit relier ces confins asiatiques au coeur européen de l'Empire Russe.

Pour le Japon, c'est une menace : laisser les Russes consolider leur présence dans la région, c'est permettre le developpement d'une puissance rivale en Asie du Nord-Est. Des pourparlers sont engagés. Les japonais proposent un partage : la Corée pour eux, la Mandchourie pour les Russes.



Caricature japonaise : la pieuvre Russe étend ses tentacules en Asie

Mais à Saint-Pétersbourg, on ne prend pas le Japon au sérieux. Nicolas II appelle les Japonais les «macaques» et reste convaincu qu’une puissance européenne ne peut être défaite par une nation asiatique.

Il fait traîner les négociations et multiplie les exigences, certain que le Japon n'osera jamais s'attaquer à l'immense Empire des Tsar.



Caricature européenne : l'ogre russe dans le ring, face au nain japonais

De Port-Arthur à Tsushima

En février 1904, devnant l'impasse des négociations, la flotte japonaise attaque Port-Arthur par surprise, sans déclaration de guerre préalable (une stratégie que le Japon réutilisera à Pearl Harbor).

C’est une préfiguration des massacres de la Première Guerre mondiale. Le général japonais Nogi Maresuke lance des vagues humaines contre les mitrailleuses russes. Les soldats japonais fanatisés ne semblent pas craindre la mort. Ils sont fauchés par dizaines de milliers dans ces assauts frontaux, se sacrifiant pour le Japon, pour leur empereur.



Assaut japonais sur des tranchées russes en Mandchourie

Alors que la flotte russe est immobilisée à Port-Arthur, des combats d'une rare violence ont lieu en Madchourie, et l'armée Russe est forcée à la retraite. Humilié sur terre, le Tsar joue sa dernière carte : il envoie la flotte de la Baltique en renfort, depuis l'Europe.

Après un voyage exténuant de sept mois autour du monde, les navires russes entrent dans le détroit de Tsushima, entre le Japon et la Corée. Ils y trouvent l'amiral Tōgō Heihachirō, le "Nelson de l'Orient", qui les attend.



Carte : le voyage de la flotte russe

La flotte russe, exténuée par le voyage, est totalement surclassé par la précision du tir et la vitesse des navires japonais, construits sur le modèle britannique. Elle est anéantie en moins de 24 heures. 

Les cuirassés russes sont envoyés par le fond l'un après l'autre. La marine du Tsar perd 21 navires et 4 000 hommes. Les Japonais, eux, n'en perdent que 3 petits torpilleurs et 117 marins. C'est une humiliation totale. Cette ultime défaite force la Russie à demander la paix.



Le cuirassé "Misaka", navire amiral de la flotte japonaise en 1905

Un séisme mondial

Le traité de Portsmouth, conclut grâce à la médiation américaine, est signé le 5 septembre 1905. Il redéfinit les sphères d'influences en Asie du Nord-Est : 

  • La Corée passe sous influence japonaise, préparant son annexion en 1910.
  • La Russie évacue la Mandchourie, et cède Port-Arthur au Japon

  • Le Japon annexe la partie sud de l'île de Sakhaline


Carte : le traité de Portsmouth

Mais la plus grande conséquence de cette guerre est psychologique : pour la première fois dans l'histoire moderne, une nation "non-blanche" vient de terrasser un empire européen. À Londres, Paris et New York, c'est la stupéfaction : en une seule journée, le Japon vient de prouver que l'Occident n'est pas invincible.

Les États-Unis et l’Europe réalisent qu’ils ont créé un monstre de puissance qu’ils ne pourront plus contrôler.

L'ivresse de la puissance

Pour le Japon, cette victoire agit comme une drogue dure. Le traumatisme de l'humiliation de 1853 est enfin effacé, mais il est remplacé par une arrogance démesurée.

Fort de sa victoire, le Japon ne se contente plus de sa propre défense. Il devient colonisateur à son tour, annexant brutalement la Corée en 1910 et étendant bientôt ses griffes sur la Chine.

La victoire de 1905 valide les théories des militaires les plus radicaux. Ils sont désormais convaincus que l'esprit japonais couplé à la technologie moderne, est invincible, et que la "race" japonaise est destinée à dominer l'Asie.



Marins japonais sur un croiser

Conclusion

​Le Japon de 1905 n'a plus rien à voir avec celui de 1853. En cinquante ans, il a franchi cinq siècles :

  • Il a balayé un ordre social millénaire, rétalissant l'Empereur et écartant les samouraïs.
  • Il s'est approprié les technologies occidentales.

  • Il a bâtie une économie industrielle moderne et indépendante de l'Occident.

  • Il a rassemblé le peuple autour d'un projet nationaliste.

Ces réformes porteront leurs fruits, permettant, en 1905, la victoire face à l'Empire Russe, qui fait entrer le Japon dans le cercle des grandes puissances. Mais cette réussite fulgurante a un prix : le pays s'est injecté un poison, celui d'un nationalisme ultra-violent et d'une certitude de supériorité raciale. 

Si la victoire de 1905 vient couronner les efforts de transformation du pays, elle porte aussi en elle les germes de la tragédie de 1945.