La guerre de la Conquête, nommée French and Indian War dans le monde anglophone, a embrasé l’Amérique du Nord au milieu du XVIIIᵉ siècle.
Ce théâtre militaire de la guerre de Sept Ans (1756-1763) oppose la France et la Grande-Bretagne pour le contrôle des immensités sauvages de l’Amérique.
Les Forces en Présence
La Nouvelle-France
Le Nouvelle France était un empire immense mais faiblement peuplé, s'étendait du Saint-Laurent jusqu'au golfe du Mexique. Avec environ 90 000 habitants, elle reposait sur un fragile équilibre entre l’exploitation des fourrures, les alliances avec les tribus autochtones et des fortifications clefs réparties sur le territoire (Louisbourg, Québec, Montréal, Fort Duquesne).
Ce vaste espace était peuplé de communautés dispersées et très autonomes, excellant dans la « petite guerre » (embuscades, raids), grâce à une adaptation à l’environnement nord-américain.
Carte : les territoires contrôlés par la Nouvelle France.
Il ne faut pas prendre cette carte au pied de la lettre, en dehors de l'Acadie, de la Valée du St-Laurent de de l'embouchure du Mississippi, les grandes étendues américaines étaient largement dépeuplés, en dehors de quelques forts sur les fleuves et sur la route des fourrures.
La France ne contrôle pas vraiment ces territoires, elle y fait seulement construire des forts, avec l'aval des nations indiennes.
Les Treize Colonies britanniques,
Concentrées sur la côte atlantique, les Treize Colonies étaient beaucoup plus peuplées (près de 2 millions d’habitants) et économiquement très dynamiques.
Le commerce maritime, les plantations et les manufactures en faisaient un espace en plein essor. Cependant, ces colonies souffraient de divisions internes (différentes religions, gouvernements autonomes) et d’une méfiance envers la Couronne britannique.
L'amérique à la veille de la guerre de conquète
Les disparités démographiques et économiques étaient flagrantes : les Britanniques disposaient d’une puissance militaire et logistique écrasante, tandis que les Français s’appuyaient sur la mobilité de leurs troupes, l'expertise de leurs miliciens et surtout leurs alliances avec les Autochtones.
Les Alliances avec les Nations Autochtones : Une Force Décisive
Pour les peuples autochtones, cette guerre était un double jeu dangereux. Choisir un camp signifiait à la fois espérer préserver leurs territoires si celui-ci gagnait (mais rien n'était moins sûr) et risquer de tout perdre s'il était battu. Pour les Autochtones, la victoire d’un camp sur l’autre déterminait l’avenir de leurs terres.
La France et ses Alliés Autochtones
Les Français avaient patiemment tissé des relations avec les nations autochtones depuis le XVIIᵉ siècle, notamment grâce au commerce des fourrures et à leur respect des traditions locales.
Les Algonquins, Abénaquis, Hurons et les tribus de la vallée de l’Ohio voyaient dans la France un allié respectueux de leur autonomie. Les Français fournissaient armes, vêtements et produits manufacturés en échange de fourrures, et participaient régulièrement à des conseils diplomatiques et à des cérémonies rituelles, comme le calumet.
Cérémonie du calumet, aujourd'hui
Les Britanniques et la Confédération Iroquoise
Les Britanniques, eux, s’appuyaient sur la puissante Confédération iroquoise, qui dominait la région des Grands Lacs. Cependant, leur mépris envers les autres nations autochtones et leur politique d’expansion territoriale agressive compliquaient leurs relations. Contrairement aux Français, ils refusaient toute mixité ou intégration culturelle.
Les Grandes Batailles de la Guerre de la Conquête
La Bataille de la Monongahela (9 juillet 1755)
- Objectif :
Le général britannique Edward Braddock, à la tête de 2 200 hommes, vise à capturer Fort Duquesne, clé du contrôle de la vallée de l'Ohio. Les Français et leurs alliés autochtones, bien que moins nombreux (environ 850 hommes, dont une majorité d'Autochtones), adoptent une tactique d’embuscade.
- Déroulement :
Braddock avance lentement dans les forêts épaisses, traçant une route pour son artillerie.
Le 9 juillet, à proximité du fort, ses troupes tombent dans une embuscade tendue par les Français. Les Britanniques, surpris, sont incapables de s’adapter à la guerre en milieu boisé. Braddock est mortellement blessé, et son armée subit une déroute totale.
Gravure : le général Braddock s'effondre, lors de la bataille de Monongahela
- Conséquences :
Les Français consolident leur emprise sur l’Ohio, et leur victoire impressionne les nations autochtones, qui se rallient massivement à leur cause. Cette bataille souligne l’efficacité de la « petite guerre » face aux tactiques classiques européennes, dans un territoire encore très sauvage, où la nature empêche les grands mouvements de troupes.
Le Siège de Louisbourg (2 juin - 26 juillet 1758)
- Objectif :
Louisbourg est une forteresse stratégique à la pointe nord de l'Acadie, protégeant l'accès au fleuve Saint-Laurent. Sa capture est une priorité pour les Britanniques, car une victoire ici ouvrirait la route vers Québec.
- Forces en présence :
- Britanniques : 14 000 soldats réguliers, 27 000 marins et une flotte colossale de 150 navires (dirigée par Edward Boscawen et Jeffrey Amherst).
- Français : 3 000 défenseurs dirigés par le chevalier Drucourt et une petite flotte de 6 navires.
Vue de Louisbourg assiégé
- Déroulement :
Les Britanniques débarquent et encerclent la forteresse. La Royal Navy empêche tout ravitaillement. Les Français, malgré une résistance acharnée, manquent de renforts.
La forteresse capitule après un mois de siège, marquant le début de la fin pour la Nouvelle-France : l'embouchure du Saint-Laurent n'est plus défendu, les anglais contrôlent le fleuve. Après la chute de Louisbourg, les anglais vont remonter le fleuve pour attaquer Québec.
- Conséquences :
Louisbourg ouvre la voie du Saint-Laurent. C’est le premier grand succès britannique, annonçant l’invasion de Québec.
Carte : les grands mouvements de la guerre de la Conquète
La Bataille de Fort Carillon (8 juillet 1758)
- Objectif :
Les Britanniques, avec une armée de 16 000 hommes sous James Abercrombie, veulent s’emparer de Fort Carillon (Ticonderoga), qui défend l’accès au Canada depuis le lac Champlain.
- Forces en présence :
- Français : 3 600 hommes, sous les ordres de Montcalm.
- Britanniques : Une armée trois fois plus nombreuse, équipée d’artillerie lourde.
- Déroulement :
Abercrombie, mal renseigné, lance une attaque frontale sans attendre son artillerie. Les soldats britanniques se heurtent aux fortifications improvisées des Français, qui résistent vaillamment toute la journée. Les Britanniques battent en retraite après de lourdes pertes (2 000 hommes), contre seulement 400 pour les Français.
- Conséquences :
Cette victoire retarde l’avancée britannique, mais l’isolement croissant des Français dans leurs forts périphériques rend leur position de plus en plus précaire.
Les français, victorieux à Fort Carillon
La Bataille des Plaines d’Abraham (13 septembre 1759)
- Objectif :
Québec, cœur de la Nouvelle-France, est l’objectif final des Britanniques. James Wolfe, dont la flotte arrive depuis le golf du Saint-Laurent, mène une attaque audacieuse pour forcer les Français à un combat en terrain découvert, où les anglais ont l'avantage.
- Forces en présence :
- Britanniques : 4 400 hommes débarqués au pied des falaises de Québec.
- Français : 4 500 hommes sous Montcalm, appuyés par 3 000 miliciens et Autochtones.
- Déroulement :
Wolfe monte un raid nocturne pour établir une tête de pont sur les plaines. Montcalm, refusant un siège prolongé, ordonne une attaque précipitée. La ligne française, affaiblie par l’inexpérience des miliciens, se disloque sous le feu discipliné des Britanniques.
- Conséquences :
Québec capitule quelques jours plus tard. La situation devient intenable pour les français, qui sont coupés de leur accès à la mer. Montréal, isolée, tombe l'année suivante.
Québec est prise
La Fin de la Guerre de la Conquête
La guerre de la Conquête s’acheva avec la capitulation de Montréal le 8 septembre 1760, signée entre le gouverneur Pierre de Rigaud de Vaudreuil et le général britannique Jeffrey Amherst.
Avec cette reddition, la France perdit la totalité de ses possessions en Amérique du Nord, à l’exception des îles Saint-Pierre-et-Miquelon. Trois ans plus tard, le traité de Paris (1763) officialisa cette perte, scellant la victoire de l’Empire britannique.
La capitulation de Montréal
Pour les Britanniques, cette victoire marquait l’apogée de leur domination impériale, mais elle porte aussi les germe des futures tensions entre la Couronne et les colons américains. Les Treize Colonies, débarrassées de la menace française, commencèrent à remettre en question l’autorité britannique, un facteur décisif dans l’éclatement de la Révolution américaine en 1775.
Pour la France, la guerre fut une humiliation. Pourtant, à l'époque, le choix fut offert aux français de choisir entre les territoires nord américains et les antilles. Les besoins immédiats de la couronne, qui avait contracté une dette immense, imposaient la preservation des Antilles, bien plus lucratives avec leur commerce de sucre, que la nouvelle France, moins rentable à court terme.
Esclaves cultivant le sucre
L'amérique anglo-saxonne se dessine, tandis que la France vaincu attendra plus d'un siècle avant de se reconstruire un empire coloniale.
Au-delà des conséquences pour les européens, la guerre marqua également un tournant pour les peuples autochtones. Abandonnés par leurs alliés français, ils furent confrontés à une domination britannique qui se montra impitoyable dans son expansion coloniale.
Rencontre entre alliés français et amérindiens
Tragédie pour les Autochtones
La guerre de la Conquête ne fut pas qu’un affrontement entre grandes puissances européennes ; elle scella aussi le sort des nations autochtones de l’est de l’Amérique du Nord. Alliées de longue date de la France, des nations comme les Algonquins, les Hurons et les Abénaquis, avaient misé sur le soutien des Français pour préserver leurs terres et leurs modes de vie face à l’expansion des colonies britanniques.
Une Alliance Rompue
Leur expertise en guerre d’embuscade et en terrain boisé avait désorienté les troupes britanniques, et joué un rôle central dans les victoires françaises. La reddition de Montréal fut vécue comme une trahison par les Autochtones.
Le chef Pontiac, un leader influent des Outaouais, dénonça l’abandon des Français et appela à une rébellion contre la domination britannique, ce qui déclencha la guerre de Pontiac (1763-1766). Mais ce soulèvement ne put inverser le cours de l’histoire.
Massacre de la communauté amérindienne de Paxton (Pennsylvanie) pendant la guerre de Pontiac.
Déportations et Dépossession
Contrairement aux Français, moins de 100 000 sur le continent, les Britanniques étaient déjà très nombreux et bien implantés. Ils n’avaient donc aucun intérêt à entretenir des alliances équilibrées avec les Autochtones, comme avaient pu le faire les français : ils étaient assez puissants pour s'imposer par la force.
Rapidement, les terres indiennes furent massivement confisquées pour faire place à de nouveaux colons venus des Treize Colonies.
La Proclamation royale de 1763, bien qu’interdisant la colonisation des terres à l’ouest des Appalaches, fut largement ignorée par les colons américains, avides de s’installer sur les terres fertiles de l’Ohio. Les nations autochtones furent repoussées toujours plus loin à l’ouest, souvent au prix de massacres ou de déportations brutales.
Conclusion
La guerre de la Conquête marque un basculement décisif dans l’histoire de l’Amérique du Nord. Ce conflit, qui dépasse largement le cadre local pour s’inscrire dans la logique plus vaste de la guerre de Sept Ans, scelle la fin de la présence coloniale française au Canada. La capitulation de Montréal en 1760 et le traité de Paris en 1763 confirment la victoire britannique et redessinent profondément la carte géopolitique du continent.
Mais au-delà du changement de drapeau, la guerre de la Conquête a laissé une empreinte durable sur les populations concernées. Pour les Canadiens francophones, c’est le début d’une cohabitation forcée avec un nouvel empire, et le point de départ d’une adaptation identitaire, linguistique et politique complexe. Pour les Nations Indiennes, c’est le début d’un recul progressif de leur autonomie, après avoir été des acteurs majeurs du conflit.
Ainsi, la guerre de la Conquête ne fut pas seulement une lutte entre deux métropoles européennes pour des territoires lointains : elle fut aussi une rupture historique pour les sociétés locales, qui allaient devoir survivre, résister ou s’adapter dans un monde impérial désormais dominé par la puissance britannique.













