1830-1848 : La Conquête de l'Algérie



Le 14 juin 1830, un corps expéditionnaire français de 35 000 hommes débarque sur la presqu'île de Sidi-Ferruch, 30km à l'ouest d'Alger.  

Officiellement, il s’agit d’une opération punitive contre le Dey d’Alger, qui a insulté un émissaire français trois ans plus tôt. Derrière ce prétext, le roi de France Charles X, décide de cette expédition pour détourner l'attention de l'opinion publique, qui lui est de plus en plus hostile. La prise d'Alger doit sauver son trône.

L’affaire devait être rapide : débarquer, soumettre la ville, rentrer en France. Mais très vite, les choses dérapent. Charles X est renversé en juillet et son successeur, Louis-Philippe Ier, ne sait pas quoi faire de cette conquête. Petit à petit, la domination française, qui ne devait être que temporaire, s'installe durablement. Personne ne s'imagine encore que le débarquement de 1830 marque le début de plus d'un siècle de colonisation française en Algérie.

Pourtant, la prise d’Alger ne suffit pas à soumettre le pays. Loin d’être une terre vide, l’Algérie de 1830 est un territoire peuplé, avec de nombreux pouvoirs locaux. La conquête française va se heurter à une résistance tenace. 

L’Algérie avant 1830 : une terre fragmentée

Une Régence ottomane autonome

En 1830, l’Algérie n’est pas un État unifié.

Sur la côte s'étend la Régence d'Alger, une province de l’Empire ottoman, mais qui administre en réalité le territoire indépendamment de l'Empire depuis plus d'un siècle.

À sa tête : le Dey, élu par un corps militaire (les janissaires). Le Dey exerce un pouvoir fort autour de quelques villes clés (Alger, Oran, Constantine), mais son autorité se dilue rapidement à mesure qu’on s’éloigne de la côte, et le pouvoir reste très instable : conflits internes, coups d’État fréquents, pressions tribales... 

Un territoire morcelé, des pouvoirs concurrents

Au-delà des villes, le territoire est divisé entre zones tribales et confréries religieuses. Les régions montagneuses (Kabylie, Aurès) échappent largement au contrôle du Dey. Les tribus y vivent selon leurs propres règles, sous l’autorité de caïds, d’assemblées ou de chefs religieux.

Les confréries soufies jouent aussi un rôle central, notamment dans le sud et l’ouest. Elles assurent une cohésion sociale, enseignent, rendent parfois la justice. Ce monde obéit à des logiques propres : allégeances, rivalités, formes de solidarité...

Un développement inégal face à l’Europe industrielle

L’Algérie de 1830 reste loin du niveau d’industrialisation de l’Europe. L’économie repose surtout sur l’agriculture (blé, orge, olives), l’élevage et le commerce caravanier. Les infrastructures sont limitées, les villes en déclin, et l’analphabétisme élevé.

1830 : Une expédition improvisée

Le coup de l’éventail : prétexte ou provocation ?

Tout commence officiellement en 1827. Le consul français rencontre le Dey Hussein pour régler un différent financier : la France avait acheté de grandes quantités de blé algérien pendant la Révolution, qu'elle n'avait jamais fini de payer. 

L'entrevue est houleuse. Rapidement, le ton monte, le Dey Hussein s’emporte et frappe le consul français avec son chasse-mouches. L’affaire, massivement relayée dans la presse française, fait scandale : un envoyé du roi a été humilié.



Le consul français reçoit le "coup d'éventail".

Charles X saisit l’occasion pour lancer une expédition : il s’agit de punir l’insulte et d’imposer le respect. Mais en réalité, l’enjeu est ailleurs. En France, le roi est impopulaire et le régime monarchique vacille. Une victoire à l’étranger pourrait rallier l’opinion derrière le roi.

Une expédition montée dans l’urgence

En juin 1830, après trois ans de blocus d'Alger par la marine française, corps expéditionnaire de 37 000 hommes est envoyée en Algérie, escortée par près de 600 navires. Le 14 juin, les troupes débarquent à Sidi-Ferruch, à l’ouest d’Alger.

Le 5 juillet, après quelques batailles, la ville tombe. Le Dey capitule et quitte le pays. Les soldats français s’emparent du trésor d’Alger.



Alger est bombardé par la marine royale.

C’est un succès militaire rapide, mais rien n’a été prévu pour la suite. L’objectif était atteint : venger l'affront. Mais le roi Charles X est renversé quelques semaines plus tard, et son successeur Louis-Philippe hérite d’un territoire conquis, sans savoir quoi en faire.

1830–1834 : Résistances immédiates

Pourtant, la chute d’Alger ne signifie pas la prise de l’Algérie. La majorité du territoire n’est pas occupé par l'armée française. Très vite, les tribus de l’intérieur réagissent à l’occupation étrangère. La guerre ne fait que commencer.

Partir ou rester ?

Entre 1830 et 1834, Paris tergiverse. Certains veulent abandonner cette aventure coûteuse. D’autres prônent une occupation restreinte à la côte. Dans ce flou, les troupes françaises tiennent Alger, Oran et Bône (Annaba), mais rien de plus.



La prise de Bône

Autour de ces villes, les Algériens harcèlent les convois et lancent des embuscades. Les troupes françaises sont mal préparées au terrain, et les pertes s’accumulent, notamment à cause des maladies.

Malgré cette situation instable, la France décide finalement de rester en Algérie, et d'y poser les bases d’une occupation durable. En 1834, l’Algérie devient officiellement une "possession française", administrée par le ministère de la Guerre. 

Des avant-postes militaires sont construits, de premières terres confisquées, quelques colons installés. Mais la conquête est loin d’être achevée. À l’ouest, un adversaire de taille organise la résistance : l’émir Abd el-Kader.



Des cavaliers berbères combattent l'armée française.

L’organisation de la résistance tribale

Dans plusieurs régions, des chefs locaux prennent les armes. Les tribus forment des coalitions, appuyées parfois par des marabouts ou des caïds. La résistance n'est pas unifiée, mais elle est féroce. Les Français ne peuvent sortir des villes sans de lourdes escortes.

En 1832, dans l’ouest du pays, une figure charismatique émerge : Abd el-Kader, jeune chef religieux qui va transformer la révolte en guerre organisée.



Abd el-Kader


1834–1837 : la résistance d'Abd el-Kader

Abd el-Kader, chef religieux devenu chef de guerre

En 1832, dans l’ouest algérien, les tribus de la région de Mascara élisent un jeune marabout comme émir : Abd el-Kader, à peine âgé de 24 ans.

Fils d’un chef religieux respecté, formé à la théologie et aux armes, il incarne à la fois l’autorité spirituelle et la légitimité politique. Charismatique, cultivé, excellent orateur, il appelle à l’union contre l’occupant chrétien.

Mais son projet va au-delà de la simple résistance. Abd el-Kader veut bâtir un État islamique souverain, capable de rivaliser avec la puissance coloniale.



Abd-el-Kader en Kabylie

Un État algérien organisé face à l’Empire français

Entre 1834 et 1837, Abd el-Kader structure son pouvoir. Il établit une capitale à Mascara, met en place une fiscalité, une justice islamique, une administration locale. Il forme une armée régulière et établit des manufactures pour fabriquer des armes modernes (canons, fusils, poudre...).

En quelques années, il contrôle l’intérieur de l’Algérie occidentale, de Tlemcen à Médéa. En face, les Français restent cantonnés aux villes côtières.



Carte : l'Algérie d'Abd-el-Kader

Français et musulmans s'affrontent dans d'innombrables escarmouches, Abd el-Kader utilisant sa cavalerie pour frapper vite, et se replier dans les montagnes.



Cavalier d'Abd el-Kader

Le traité de la Tafna (1837) : un compromis ambigu

Affaiblie par des troubles internes et lassée de la guerre, la France choisit de négocier avec Abd-el-Kader. En juin 1837, le général Bugeaud signe avec Abd el-Kader le traité de la Tafna, qui reconnaît à l’émir le contrôle de l’ouest et du centre de l’Algérie, sauf quelques villes (Alger, Oran, Mostaganem).

Abd el-Kader est maître de deux tiers du pays. C’est une reconnaissance de fait de son autorité. Mais cette paix n'est que temporaire, et les deux camps se préparent à la reprise des hostilités.



La partition de l'Algérie selon le traité de la Tafna

1839–1847 : La guerre totale contre Abd el-Kader

La rupture : les « Portes de Fer » et la reprise de la guerre

En 1839, l’armée française organise une démonstration de force en traversant les Portes de Fer, un passage montagneux stratégique reliant Alger à Constantine, mais qui est situé sur le territoire d'Abd el-Kader.

Pour l’émir, c’est une provocation et une violation du traité. Le 3 novembre 1839, il écrit une lettre au commandement français où il déclare la reprise des hostilités : 

"Je vous préviens que je vais recommencer la guerre.
Préparez-vous donc, prévenez vos voyageurs, vos isolés, en un mot, prenez toutes vos précautions comme vous l’entendrez."

Abd-el-Kader reprend les armes. La guerre entre dans une nouvelle phase : plus étendue, plus violente, plus systématique.



Le passage des Portes de Fer

Bugeaud prend les commandes

En 1840, le général Bugeaud devient gouverneur général d'Algérie. Pour vaincre Abd-el-Kader, il applique une stratégie radicale : il ne s’agit plus seulement de vaincre l’armée de l’émir, mais de détruire ses bases sociales, logistiques et humaines.

Les méthodes sont brutales : razzias, villages incendiés, récoltes brûlées, déportations de population... La méthode la plus brutale reste les enfumades, durant lesquelles l'armée française allume des feux devant des grottes dans lesquelles sont réfugiés des civils, les condamnant à une mort par asphyxie.

Malgré la brutalité de ce procédé, qui n'épargne ni les femmes ni les enfants, les enfumades se multiplient tout au long de la conquête, selon les ordres de Bugeaud :

"Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, fumez-les à outrance comme des renards. "



Des Algériens réfugiés dans une grotte sont asphyxiés par la fumée.

Cette politique de terre brûlée vise à couper l’émir de ses soutiens, en apprenant aux algériens la peur de l'armée française. Épinglé à Paris pour la brutalité de ses méthodes, il se justifie froidement devant le parlement, en 1845 : 

"On ne fait pas la guerre avec de l'eau de rose." 



Le général Bugeaud

Pendant ce temps, Abd el-Kader continue de résister, adoptant une tactique de guerre mobile : il harcèle les troupes et se réfugie dans le désert. Mais inéxorablement, l’étau se resserre autour de lui.

La chute de l’émir et la fin d’une résistance organisée

Isolé, affaibli, Abd el-Kader perd le soutien de certaines tribus, lassées par la guerre et les représailles françaises. En 1843, les français attaquent et détruisent sont campement, dispersant ses forces.

C'est une défaite fatale. L'émir poursuit la lutte encore quelques années, mais les ressources manquent, les routes sont contrôlés par les français, et ses hommes sont épuisés.



L'attaque du campement d'Abd el-Kader

En décembre 1847, dos au mur, il se rend au duc d'Aumal. Il est exilé et emprisonné en France. 

Sa chute marque la fin de la résistance structurée et étatique mais elle ne signifie pas la pacification de l’Algérie.



La reddition d'Abd-el-Kader

Conclusion : une conquête plus rude que prévue

En 1830, la France pensait frapper fort, puis repartir. Pourtant, elle s’est retrouvée entraînée dans une guerre longue, violente, coûteuse, contre une société qu’elle ne comprenait pas.

Face à elle, l’Algérie n'est pas une terre vide, mais un territoire peuplé, traversé de pouvoirs locaux et de réseaux religieux qui s'opposeront avec force à la venue des envahisseurs. L’émir Abd el-Kader a su incarner cette résistance, en soutenant un véritable projet d’État musulman.

La France s’est imposée dans la brutalité, s'appuyant sur une politique de la terre brûlée et de la terreur, et profitant de sa supériorité technologique écrasante. En 1847, Abd-el-Kader est battu, la France tient les villes et les plaines, mais de nombreux territoirs restent à conquérir.