1848-1871 : La Colonisation de l'Algérie



Quand Abd el-Kader se rend à la fin de l’année 1847, la France croit avoir mis fin à la résistance. Après la conquête, le temps est venu pour Paris d'administrer et d'organiser l'Algérie. Le régime colonial se met en place dans la continuité de la violence : expulsions, pillages, appropriation des terres.

Mais derrière l'apparent contrôle de colons, le feu couve. Les algériens n'attendent qu'une bonne occasion pour se soulever contre l'occupant.

1848 : L’Algérie devient officiellement française

L'annexion d'un pays encore sous tension

Le 22 juillet 1848, un décret de la Deuxième République intègre officiellement l’Algérie au territoire français : elle est divisée en trois départements — Alger, Oran et Constantine — administrés comme n’importe quelle région de métropole. L’idée est claire : il ne s’agit plus d’une colonie mais d’une extension du territoire national.

Mais cette intégration de l'Algérie n'est que partielle : les indigènes musulmans, bien que vivant sur un territoire devenu français, ne sont pas citoyens. Ils ont le statut de "sujets français". En clair, ils sont exclus du suffrage, du droit commun, des institutions.

Seule option pour obtenir la citoyenneté : reconnaître la primauté du droit civil français sur la charia. Mais pour la plupart des musulmans, abandonner le cardre juridique islamique équivalait à une trahison religieuse.



Tribunal musulman d'Alger. Les musulmans avaient leur propre système juridique, et réglaient leur différents entre eux selon leur propres lois.

Une colonisation de peuplement organisée par l’État

La Deuxième République rêve d’une Algérie prospère, cultivée et modernisée. Une politique d'installation massive de colons européens est lancée. On envoie ainsi en Algérie des ouvriers sans travail, des paysans ruinés, parfois même des prisonniers, tous ceux que rien ne retient en métropole. Beaucoup échouent à s'intégrer— certains meurent, d'autres repartent — mais la machine coloniale est lancée.

Pour faire place aux colons, les autorités françaises confisquent massivement les terres des tribus algériennes. Ils s'appuient sur deux  principes

  • La non-cultivation des terres : une terre qui n'est pas exploitée est déclarée vacante, et peut être confisqué par les européens.

  • Le “droit d’État” : il considère que toute terre sans titre de propriété enregistré revient par défaut à l’État colonial. Ces mécanismes juridiques permettent de déposséder légalement des communautés entières, dont les droits de propriétés, bien que reconnus localement, n'ont pas été couchés sur papier, et ne sont donc pas reconnus par l’administration française.

En 1851, plus de 100 000 hectares sont déjà pris dans les régions de Blida et Sétif. Les colons installés sont français, mais aussi espagnols, italiens, maltais. La "petite Europe" s’installe en Algérie, avec le soutien logistique de l’armée.



Café européen : "le rendez-vous des colons", en Algérie.

1848–1857 : Le feu couve

La guerre n’est pas finie

Après 1847, les grandes campagnes militaires s’arrêtent officiellement. Pourtant, les insurrections locales se multiplient. Dans les Aurès, dans le sud constantinois, dans le Dahra, des tribus refusent l’impôt, s’attaquent aux convois militaires, harcèlent les garnisons isolées. Les autorités parlent de "banditisme", mais, il s'agit bien de résistance.

La réponse est toujours la même : intervention de l’armée, représailles collectives, villages incendiés.

La Kabylie, dernier bastion de l’insoumission

La Kabylie, région montagneuse et escarpée, est peuplée de tribus fières et autonomes qui échappent au contrôle français. Depuis les premières années de la conquête, elle résiste à toute pénétration coloniale.

En 1851, le maréchal Jacques Louis Randon est nommé gouverneur général. Il fait de la soumission de la Kabylie sa priorité militaire et politique. Il prépare une offensive de grande ampleur.



Le maréchal Randon

Les troupes françaises pratiquent la terre brûlée : ils brûlent les greniers, confisquent le bétails, détruisent les récoltes. Résultat : des milliers de morts, des villages rayés de la carte.  

En trois ans, la guerre est guerre est gagnée. La Kabylie tombe définitivement en 1857 avec la prise de Tizi-Ouzou. Les chefs rebels sont pendus ou déportés. La "pacification" est achevée.



Prise de Tizi-Ouzou

Les années 1860 : un projet impérial

Napoléon III, entre rêve arabe et réalité coloniale

Après le coup d'État de 1851, qui met fin à la Deuxième République, la France entre dans le Second Empire. L'empereur Napoléon III prend le contre-pied de ses prédécesseurs. Il veut se poser en protecteur des peuples colonisés. Il parle du "royaume arabe", et rêve d'une coexistence entre Arabes, Berbères et Européens en Algérie. Il va jusqu'à déclarer : 

"Je suis l'Empereur des Arabes aussi bien que l'Empereur des Français"

Il accorde des faveurs aux algériens : reconnaissance de certaines terres inaliénables aux musulmans, mise en place de bourses pour les enfants indigènes, ouverture de certaines magistratures à des musulmans. Il effectue même une visite en Algérie en 1865, saluée par les tribus.



Napoléon III visite l'Algérie

Mais, si la politique d'ouverture de Napoléon III donne de l'espoir aux algériens, elle est très mal perçue par les colons. Pour eux il n'est pas question de "cohabitation" dans la colonie  : les algériens ne sont qu'une main d'oeuvre subordonnée, et leurs terres doivent être saisies et redistribuées aux européens.

Ainsi, après sa visite, l'empereur est largement désavoué par les colons européens, et la région vire au républicanisme ! La volonté de Paris rencontre la résistance de la société coloniale. Léonce de Lavergne, économiste influent, fustige contre l'octroi par Napoléon III de terres inaliénables aux tribus nomades : 

"En consacrant le droit des tribus sur des territoires immenses qu'elles ne cultivent pas, l'Empereur condamne l'Algérie à la stérilité"

Malgré la bonne volonté de Napoléon III, la colonisation des terres se poursuit et l’administration locale, contrôlée par les colons, freine toutes les réformes imposées depuis Paris. Le rêve impérial se heurte à la réalité du terrain.



Napoléon libère Abd-el-Kader en 1852. Sa vision utopique d'un royaume arabe et multiculturel en Algérie se heurtera malheureusement à la réalité du terrain.

La pression coloniale s’intensifie

Entre 1850 et 1870, le nombre de colons double, atteignant plus de 250 000 Européens. Les terres les plus fertiles sont désormais entre leurs mains. Les indigènes sont repoussés vers les zones pauvres et rocailleuses. Cette situation va provoquer un drame.


En 1867–1868, une terrible famine frappe le Constantinois et la Kabylie. Des mauvaises récoltes et des spéculation sur le blé, conjuguées à l'inaction des autorités entraînent plusieurs centaines de milliers morts. L’armée n’intervient que pour maintenir l’ordre, sans venir en aide à la population.

En dépit des promesses de Napoléon, la situation des algériens se dégrade sous l'Empire, à mesure que la colonisaiton s'intensifie.  



La famine en Algérie.

1871 : L’insurrection de Mokrani

Le moment opportun

1870 est une année terrible pour la France. Après la défaite de Sedan, l'Empire s'effondre et la Troisième République est proclamée à Paris. Mais le nouveau régime entre immédiatement en crise, alors que les prussiens assiègent la capitale et occupent tout le nord du pays

Pour les chefs kabyles, l’heure est venue. Cheikh El Mokrani, ancien gouverneur de province fidèle à la France, se retourne contre elle. Il s’allie à Cheikh El Haddad un puissant chef religieu. Leur but : renverser l’ordre colonial.



Cheikh El Mokrani

Une révolte fulgurante

Entre mars et mai 1871, plus de 250 tribus se soulèvent. Les insurgés attaquent les routes, les fermes coloniales, incendient les villages européens. À Bordj Bou Arréridj, Sétif, Médéa, les garnisons tombent une à une.



Incendie d'un village par les insurgés 

Mais les insurgés manquent d’armement moderne. En face, l’armée française, se réorganise et revient en force. Les combats sont brutaux. Les exécutions sommaires se multiplient.

Répression brutale et spoliation finale

En juin 1871, la révolte est écrasée. El Mokrani est mort au combat, El Haddad est capturé et déporté. La répression est féroce :  

  • Plus de 30 000 arrestations.  
  • Plus de 250 condamnations à mort.  

  • Environ 2000 Kabyles envoyés en Nouvelle-Calédonie, où les descendants vivent encore.


Kabyle en Nouvelle-Calédonie

Mais surtout, 450 000 hectares de terres sont confisqués à titre de punition collective. Ces terres sont aussitôt attribuées à de nouveaux colons européens. La révolte n'aurait que renforcer encore plus le système colonial. 

L’insurrection de 1871 ferme un cycle. L’armée a définitivement gagné. Les colons sont solidement installés en Algérie. Mais sous l’ordre imposé, la fracture reste ouverte. L’Algérie est soumise — mais pas pacifiée. Et l’Histoire est loin de s'arrêter là.