1871–1904 : Verrouiller l’Algérie



En 1871, l’armée française écrase la dernière grande insurrection indigène du XIXe siècle. Le soulèvement kabyle, dirigé par Cheikh El Mokrani et El Haddad, est brutalement réprimé. Les chefs sont morts ou déportés, les villages sont ruinés, les terres confisquées. Sur le papier, la conquête est achevée. Il n’y a plus d’émir, plus de grandes tribus en guerre, plus de siège à lever. La France pense avoir mis fin au cycle des soulèvements.

Une nouvelle phase commence. L’heure n’est plus aux campagnes militaires d’envergure, mais à l’installation d’un ordre colonial total. Il ne s’agit plus simplement d’occuper : il faut désormais gérer, contrôler, exploiter, et surtout empêcher toute résurgence de la contestation. L’Algérie française entre dans une période de consolidation. En quelques décennies, la domination coloniale passe du champ de bataille à l’administration.

Répression, dépossession et quadrillage colonial

La répression qui suit l’insurrection de 1871 est massive, planifiée et durable. Des milliers d’Algériens sont arrêtés, jugés, condamnés à mort ou envoyés au bagne en Nouvelle-Calédonie. Les chefs de tribus sont neutralisés, les confréries religieuses persécutées, les familles influentes soumises. Mais la conséquence principale de la révolte de 1871, c'est bien la confiscation des terres.

En guise de punition collective, plus de 450 000 hectares sont confisqués, notamment en Kabylie. Ces terres, souvent parmi les plus fertiles, sont immédiatement redistribuées à des colons européens, à des sociétés de colonisation ou à des spéculateurs venus de métropole.



Couverture de "l'almanach du petit colon" : un européen cultive la terre.

Cette confiscation de masse est un point de bascule : elle anéantit les fondements économiques de nombreuses tribus. Les familles dépossédées sont contraintes de s’exiler, de louer leur propre terre, ou de devenir ouvriers agricoles pour les européens qui ont pris leur terre. En quelques années, l’équilibre foncier du pays est bouleversé. La terre, source première de pouvoir, de sécurité et d’autonomie, passe aux mains d’une minorité coloniale.

Parallèlement, l’administration coloniale s’installe au cœur du territoire. L’armée reste présente partout, assurant un rôle de surveillance.



Corps de Zouaves algériens.


1881 : Le Code de l’indigénat

Jusqu’à la fin des années 1870, la domination française s’exerce surtout par la force et le contrôle militaire. Mais en 1881, un nouveau cap est franchi. Cette année-là, la Troisième République vote le Code de l’indigénat.

Le code donne à l’administration coloniale des pouvoirs exorbitants : elle peut infliger des amendes, des peines de prison, des travaux forcés sans passer par un tribunal. Un simple fonctionnaire ou officier français peut décider qu’un village sera puni collectivement, qu’un chef sera relevé de ses fonctions, qu’un homme sera emprisonné. L’arbitraire devient la norme en Algérie.

Ce système est défendu au nom du "réalisme" colonial. On explique qu’il faut maintenir l’ordre, que les indigènes ne sont "pas prêts" à exercer les droits des citoyens français, car ils ne sont pas assez "éduqués". En réalité, c’est une loi de discipline sociale, conçue pour éviter une nouvelle révolte et briser toute contestation.



Colon en balade (à cheval) avec des indigènes

L’effet est immédiat : l’encadrement s’intensifie. La frontière entre colons et indigènes se creuse. Dans les villes, les Algériens sont séparés des colons par des barrières invisibles mais concrètes — quartiers distincts, horaires différents dans les écoles, files séparées à l’hôpital.

L’accès à la citoyenneté est pourtant possible, à une conditon. Deux régimes juridiques coexistent en Algérie : le Code civil, qui s'applique aux européens et aux juifs, et la loi coranique, qui s'applique aux musulmans. Pour devenir citoyen, un musulman doit changer de régime juridique, en se soumettant à la loi française.

Cela semble facile, mais pour la majorité des Algériens de l'époque, renier la loi coranique équivalait à une apostasie. Ainsi, entre 1865 et 1915, seuls 3000 musulmans sont naturalisés français ! 


1880–1900 : Une Algérie en plein développement 

Tandis que le Code de l’indigénat structure l’inégalité juridique, la colonisation économique bat son plein. L’Algérie n’est plus seulement un territoire à contrôler : c’est une ressource à exploiter ! 

À mesure que la métropole investit, l’économie coloniale prend forme. Les Européens sont désormais bien installés.



Affiche de propagande : la métropole investit dans ses colonies au nom de sa "mission civilisatrice".

Dans les années 1880, des milliers de nouveaux colons arrivent de France, d’Espagne et d’Italie. Ce ne sont pas les misérables des premières colonies agricoles de 1848 : ce sont souvent des familles rurales ambitieuses, prêtes à cultiver, commercer, spéculer, faire fortune. C'est l'esprit de la conquète de l'Ouest américain qui s'articule dans le context français : l'Algérie, c'est la terre de toutes les possibilités. Ainsi, en 1900, l'Algérie compte déjà 600 000 européens, pour 4 millions d'indigènes. 

Des grands domaines agricoles apparaissent dans les plaines : vigne, blé, agrumes, parfois élevage intensif. Des sociétés coloniales privées investissent massivement, avec le soutien de l’administration. Les Algériens sont exclus de ce circuit : ils deviennent ouvriers agricoles sur leurs propres terres, une main d'oeuvre mal payé et précaire. Ils n’ont pas le droit de vote, ils n'ont plus de terre : ils participent par leur travail au developpement économique de l'Algérie, mais n'en retirent pas les bénéfice.  



Affiche : vision idéalisée de l'Algérie française. Un colon et un indigène observent leur oeuvre. Pourtant, un seul d'entre eux pourra profiter du fruit de son travail.

Pendant ce temps, les colons prennent la main sur la politique locale. Dans les communes, ils contrôlent les élections, les conseils municipaux et les finances. À Paris, ils font entendre leur voix par des députés, qui défendent leurs intérêts, bloquent les réformes et protègent leur domination. Un véritable "parti colonial" se forme, hostile à toute reconnaissance des droits indigènes, et qui propage son influence à Paris.

Ainsi, à la fin du siècle, l’Algérie est verrouillée : économiquement  et politiquement dominée par une minorité, socialement divisée le code de l'indigénat. La colonisation est soutenu par un système bien organisé.



Le port d'Alger



Le premier chemin de fer d'Algérie. Derrière cette facade d'une Algérie qui se développe à grande vitesse, c'est une société divisée et profondément inégalitaire qui compose le pays.

Le sud, dernière cible de la conquête

Si la majeure partie du nord algérien est désormais sous contrôle, il reste un vide sur la carte : les confins sahariens. Ce sont des zones immenses, faiblement peuplées, structurées autour d’oasis, de routes caravanières et de confréries religieuses. Pour la France, ce sont des zones à annexer et à sécuriser dans la course aux colonies — surtout face aux Britanniques qui progressent depuis l’Égypte et le Soudan.


Entre 1880 et 1904, plusieurs expéditions sont envoyées dans le Sahara. Les Touaregs, qui résistent farouchement dans les montagnes du Hoggar, sont finalement battus et dispersés.



Paysage des monts Hoggards, en territoire Touareg

L’armée mène des campagnes de "pacification" : sièges, pillages, représailles. Les confins sahariens sont civilisés, la France mettant notamment fin au commerce d'esclaves, dont les réseaux traversaient le désert depuis l'Afrique noire.

Le Sahara est intégré administrativement au reste de l’Algérie. En 1902, la prise de Tamanrasset marque une étape décisive. En 1904, la France considère que le territoire est entièrement conquis.



Carte : la conquète du Sahara

Conclusion

En 1904, l’Algérie est sous contrôle. Que ce soit sur le plan militaire, administratif, économique ou politique, la France tient le territoire dans toute son étendue. Elle a écrasé les révoltes, réduit les autonomies locales, imposé ses lois. Elle a déplacé des populations, confisqué des terres, écrit un droit sur mesure pour protéger les colons et surveiller les colonisés.

L’Algérie se modernise selon les besoins de la colonisation. Des routes, des ports et des lignes de chemin de fer sont construits pour faciliter l'exploitation des richesses. Les grandes plaines sont mises en culture avec des exploitations viticoles et céréalières bien équipées. Les villes se transforment : écoles, postes, hôpitaux apparaissent. L’économie coloniale se développe, mais elle exclut les indigènes, réduits à un rôle main-d’œuvre sous-payée.

La société algérienne, si elle se modernise à grande vitesse, se bâtit sur le principe d'inégalité. La majorité est privée de citoyenneté, de représentation et d’accès à la terre. Mais ce fonctionnement injuste ne saurait perdurer éternellement.