Lorsque les navires espagnols touchent les rivages du Nouveau Monde aux prémices de la conquête, ce ne sont ni de puissantes armées impériales ni de pieux missionnaires qui en descendent, mais une poignée d’hommes déracinés, souvent sans avenir en Europe, projetés sur un continent inconnu par une soif insatiable de gloire et de fortune.
Le temps des croisades avait vu des seigneurs sans terres se tailler des royaumes en orient. Ici, les conquérants sont des paysans, des cadets de famille sans héritage, des valets sans maître, des bandits en fuite. Et pourtant, en l’espace de quelques décennies, ils allaient renverser les plus grands empires du continent, taillant dans le sang un royaume aussi vaste que l’Empire romain. Leur histoire est d’une brutalité sans borne, et d’une audace insensée, à l'issue de laquelle peu atteindront leur rêve de richesse.
La Génération des Conquérants : Des Hommes de Rien, Devenus Seigneurs
La fin du XVe siècle marque l’apogée de la Reconquista, cette guerre séculaire où les rois catholiques chassent les Maures d’Espagne. Dans cet esprit guerrier et fanatique, les Espagnols ont été élevés dans l’idée que l’épée et la croix sont indissociables.
Prise de Grenade
Ils voient le Nouveau Monde comme un champ de bataille sacré, un prolongement de leur croisade contre les infidèles, où ils doivent apporter la foi chrétienne à des âmes encore plongées dans les ténèbres païennes.
Mais derrière ce vernis religieux se cache une réalité plus brutale. L’Amérique est une promesse d’or et de pouvoir. Pour beaucoup d’Espagnols, c’est l’unique chance de s’extraire de leur condition misérable.
- Hernán Cortés, par exemple, n’était qu’un étudiant en droit raté avant de devenir le conquérant du Mexique.
- Francisco Pizarro, le bourreau de l’Empire inca, gardait des porcs en Espagne avant de partir vers le Nouveau Monde.
- Pedro de Alvarado, qui tailla un royaume personnel au Guatemala, était qu’un simple mercenaire sans fortune.
L’Amérique, pour ces hommes, était l'espoir d'un ascension social, interdite en Europe par la stricte séparation des classes.
Les Destins des Conquistadores
L’histoire des conquistadores est emplie de trahisons et de fins brutales.
Francisco Pizarro, après avoir conquis l’Empire inca, devient seigneur absolu du Pérou. Il vit dans un palais somptueux à Lima, distribuant des richesses et des terres à ses hommes.
Mais il se heurte à son ancien compagnon d’armes, Diego de Almagro, qui voudrais une plus grande part du butin. Les deux hommes se livrent une guerre fratricide, et Almagro finit capturé et étranglé sur ordre de Pizarro.
Mais la vengeance ne tarde pas. Trois ans plus tard, des partisans d’Almagro s’introduisent dans le palais de Pizarro et l’assassinent à coups d’épée. Avide de richesse et de gloire, Pizarro aura renversé un Empire, mais c'est l'avidité de ses lieutenants qui l'emporte dans la mort.
Pizarro, à l'agonie, dessine une croix catholique sur le sol
Hernán Cortés, lui, finit humilié. Après la conquête du Mexique, il retourne en Espagne, espérant être reçu en triomphe. Mais Charles Quint, méfiant, ne lui accorde ni gloire ni pouvoir. L’ancien maître de Tenochtitlán meurt dans l’ombre, amer et oublié.
Lope de Aguirre incarne à lui seul la folie, l’audace et la violence des conquistadores, assoifés de richesse. Surnommé "El Loco", il est l’archétype du conquistador brisé par ses propres ambitions, sombrant dans la paranoïa et le meurtre.
Croquis : Lope de Aguirre
Ce deuxième né, exclu de tout héritage, embarque pour le Nouveau Monde et va errer pendant des décennies à travers le Pérou, s’engageant dans toutes les guerres civiles des conquistadores, avant d’être publiquement fouetté pour avoir enfreint les lois sur la protection des Indiens.
Blessé dans son honneur, il passe trois ans à traquer son juge à travers les Andes, parcourant 6 000 kilomètres pour l’égorger dans son sommeil. Mais Aguirre n’est pas qu’un tueur. Il rêve d’un destin grandiose et, en 1559, il embarque pour la plus insensée des expéditions : la quête d’El Dorado.
Naviguant sur l’Amazone, il fomente une mutinerie et se déclare "Prince du Pérou, de la Terre Ferme et du Chili", défiant l’autorité du roi d’Espagne. Son règne n’est que terreur : il assassine son propre chef, massacre ses hommes, brûle villes et villages, et, dans un dernier acte de démence, poignarde sa propre fille pour qu’elle ne tombe pas entre les mains de ses ennemis.
Cerné par les Espagnols à Barquisimeto, il succombe sous les balles de ses propres soldats. Son cadavre est décapité, mutilé, et envoyé aux quatre coins du Venezuela pour servir d’exemple. On dit que son nom fut maudit à jamais, et que dans l’histoire des conquistadores, nul autre ne surpassa jamais sa cruauté et sa folie.
Cabeza de Vaca, naufragé sur les côtes du Texas avec quelques compagnons. Pendant huit ans, il erre dans les plaines et les forêts américaines, survivant parmi les indigènes, devenant guérisseur chez les indiens et explorateur malgré lui. Lorsqu’il retrouve enfin la civilisation espagnole, plus personne ne reconnaît en lui le noble qu’il était autrefois.
Le voyage de Cabeza de Vaca
Buste de Cabeza de Vaca, à Houston (Texas)
Francisco de Orellana est le premier Européen à descendre intégralement le fleuve Amazone. Parti en 1541 à la recherche d'or et de canelle, il se retrouve bientôt perdu dans l’immensité de la jungle, affamé et traqué par des tribus hostiles.
Il découvre l’immensité du plus grand fleuve du monde, rencontre des tribus inconnues, et décrit de puissantes guerrières indigènes (peut-être simplement des indiens aux longs cheveux), qui donneron au fleuve son nom d’Amazonas, en référence aux amazones de la mythologie grecque.
La descente de l'Amazone par Orellana
En 1545, il entreprend une seconde expédition, déterminé à coloniser l’Amazonie, mais cette fois, la jungle ne lui laisse aucune chance. Son équipage meurt de faim, de maladie et se révolte. L'explorateur et ses hommes disparaissent dans la jungle, s'évanouissant à jamais dans les eaux du fleuve. Francisco de Orellana meurt comme il a vécu : perdu dans l’inconnu, emporté par l’Amazonie.
Buste, patibulaire, d'Orellana
Vasco Núñez de Balboa, le premier Européen à voir l’océan Pacifique, croit avoir ouvert la porte vers des royaumes fabuleux. Mais son rival, le gouverneur Pedrarias Dávila, voit en lui une menace. Balboa est arrêté et condamné à mort pour trahison. En 1519, il est décapité sur une place publique, tandis que Pedrarias s’empare du pouvoir.
Monument à la gloire de Vasco Núñez de Balboa, à Panama
Hernando de Soto est encore adolescent quand il participe à la conquète de l'Amérique centrale, avant de participer, aux côtés de Pizarro, à la prise de l'Empire Inca. Mais c'est pour son expédition sur le Mississippi que l'on se souvient de lui. L'explorateur va découvrir le fleuve après une longue exploration du sud-est des États-Unis.
Malheureusement, Hernando ne profitera jamais de la gloire de sa découverte. Il meurt de maladie dans village Indien, qui se situerait dans l'actuel Arkansas. Son équipage, pour éviter que les indigènes ne profanent son corps, l’immerge dans le fleuve, où il disparaît à jamais.
La découverte du Mississippi
La Fin des Grandes Conquêtes et le Poids de l’Histoire
Les conquistadores ont marqué l’histoire du Nouveau Monde d’une empreinte indélébile, mêlant exploit et destruction, courage et cruauté.
Parti d’un continent où ils n’étaient souvent rien, ils ont bâti des empires sur les ruines des civilisations qu’ils ont anéanties, repoussant les limites du monde connu au prix du sang et du feu. Ils étaient des hommes sans héritage, devenus rois, des aventuriers au destin tragique, dont la gloire s’est souvent achevée dans la trahison et la violence.
Leurs noms résonnent encore aujourd’hui, tantôt glorifiés comme des pionniers, tantôt maudits comme des bourreaux. Ils ont ouvert les portes de l’Amérique à l’Europe, mais ont aussi scellé la fin de civilisations millénaires. Ils incarnent le génie et la brutalité de leur époque, des hommes obsédés par la fortune et la gloire, et dont l’histoire ne pouvait se conclure que dans le sang.
Le massacre de Cholula, lors de la conquète de l'Empire Aztèque
L’Amérique qu’ils ont conquise ne leur a jamais vraiment appartenu. Leur rêve de grandeur a sombré avec eux, et les royaumes qu’ils ont arrachés sont devenus des colonies aux mains de la couronne espagnole. Mais leurs aventures, faites de trahison, d’or, de fièvre et de fureur, continuent de hanter l’histoire et l’imaginaire, témoignant de ce que l’homme est capable de faire pour une poignée de richesse et un nom gravé dans le marbre du temps.










