Les guerres entre la République de Venise et l’Empire ottoman incarnent l’un des affrontements les plus longs et les plus complexes de l’histoire de la Méditerranée. Ces conflits, qui s’étendent sur plusieurs siècles, mêlent enjeux commerciaux et tensions religieuses.
Du XIVe au XVIIIe siècle, ces deux puissances s’affrontèrent à travers sept guerres majeures, marquées par des batailles décisives et des sièges mémorables. Venise, puissante cité-État marchande, voyait dans ses colonies et routes commerciales la clé de sa prospérité. De leur côté, les Ottomans, après avoir conquis Constantinople, cherchaient à dominer la Méditerranée orientale et à repousser l’influence chrétienne.
Un affrontement initial : La perte de Négrepont et les débuts des hostilités
La première guerre vénéto-ottomane, qui débute en 1463, s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes entre les deux puissances. La chute de Constantinople dix ans plus tôt avait consolidé la domination ottomane dans les Balkans et renforcé leur contrôle sur les routes commerciales reliant l’Europe et l’Asie.
Le chute de Constantinople
Venise, avec ses colonies en mer Égée, ressentit directement cette pression. La puissance thallasocratique s'était enrichie et étendue avec les croisades des siècles précédents, sur les carcasses de l'Empire Byzantin, et s'était alors érigé comme la première puissance navale de la méditerranée. Les ottomans comptaient bien renverser ce rapport de force.
L’île d’Eubée, appelée Négrepont par les Vénitiens, devint le théâtre d’un affrontement décisif. Après plusieurs années de combats, les Ottomans s’emparèrent de l’île en 1470, infligeant une humiliation à la République. Malgré une résistance acharnée, Venise fut contrainte, en 1479, de signer un traité de paix désavantageux.
Elle dut céder plusieurs territoires stratégiques et accepter de payer un lourd tribut annuel à la Sublime Porte. Ce premier conflit révéla la montée en puissance des Ottomans en Méditerranée et annonça une rivalité durable.
Carte : la thalassocratie vénitienne
Une guerre pour la mer Égée : L’artillerie navale et les premiers revers
Le début du XVIe siècle confirma l’expansion ottomane et la difficulté croissante pour Venise de maintenir son emprise sur ses colonies.
La deuxième guerre, de 1499 à 1503, fut marquée par des affrontements navals où l’innovation technologique joua un rôle déterminant. Les Ottomans, dotés d’une flotte puissante, mirent en déroute les Vénitiens lors de la célèbre bataille de Zonchio.
Cet affrontement, également connu sous le nom de bataille de Sapienza, fut l’une des premières batailles où l’artillerie navale fut largement utilisée. Venise, malgré son expérience maritime, subit une série de défaites qui aboutirent à la perte de positions importantes, notamment la forteresse de Lépante, située dans le golfe de Corinthe. Ce conflit marqua un nouveau recul de l’influence vénitienne et renforça le contrôle ottoman sur la mer Ionienne.
La bataille de Zonchio
L’expansion ottomane et la guerre de Corfou
Au XVIe siècle, sous le règne de Soliman le Magnifique, les Ottomans poursuivirent leur avancée en Méditerranée.
La troisième guerre vénéto-ottomane, qui se déroula entre 1537 et 1540, fut déclenchée par les ambitions ottomanes de s’emparer des îles ioniennes. Corfou, bastion vénitien d’une importance stratégique majeure, devint le centre des hostilités.
Bien que les Ottomans ne parvinrent pas à conquérir l’île, les pertes subies par Venise furent importantes. En 1540, un traité de paix mit fin au conflit, mais il obligea la République à céder plusieurs îles de la mer Égée, accentuant ainsi son déclin territorial. Cette période illustre la difficulté croissante pour Venise de contenir la puissance ottomane, qui dominait désormais la Méditerranée orientale.
La guerre de Chypre et le choc de Lépante
Le conflit le plus emblématique entre Venise et l’Empire ottoman fut la guerre de 1570-1573, centrée sur l’île de Chypre. Cette possession vénitienne, riche en ressources, attisait les convoitises ottomanes.
En 1570, les troupes ottomanes envahirent l’île, s’emparant de Nicosie dans un bain de sang. La résistance héroïque des défenseurs vénitiens à Famagouste ne put empêcher la chute de la ville en 1571.
Cette défaite provoqua une réaction européenne majeure. Sous l’égide du pape Pie V, la Sainte-Ligue, une coalition de puissances chrétiennes incluant Venise, l’Espagne et les États pontificaux, fut formée.
La bataille navale de Lépante, qui suivit en octobre 1571, fut un événement historique retentissant. La flotte chrétienne, commandée par Don Juan d’Autriche, infligea une défaite écrasante aux Ottomans. Cependant, malgré cette victoire décisive, Venise perdit définitivement Chypre. La bataille de Lépante reste aujourd’hui un symbole de la résistance chrétienne face à l’expansion ottomane, bien qu’elle n’ait pas inversé, mais seulement stoppé la domination turque en Méditerranée.
La guerre de Candie : Un siège interminable
Le XVIIe siècle fut marqué par le plus long et le plus coûteux des conflits entre Venise et l’Empire ottoman : la guerre de Candie, de 1645 à 1669.
Cette guerre, centrée sur l’île de Crète, reflète l’importance stratégique de cette possession vénitienne. Les Ottomans, désireux de s’emparer de cette île clé pour leur contrôle de la Méditerranée orientale, lancèrent une invasion massive.
Le siège de Candie, la capitale de la Crète, dura plus de vingt ans, faisant de cette guerre un symbole d’endurance et de sacrifice. Malgré l’aide de puissances européennes comme la France, Venise ne parvint pas à repousser les assauts ottomans.
Attaque contre les murailles de Candie
En 1669, les Vénitiens capitulèrent, cédant la Crète à l’Empire ottoman. Ce conflit marqua un tournant dans l’histoire de la République, qui perdit l’une de ses possessions les plus précieuses.
Une dernière revanche et un échec final : La guerre de Morée
À la fin du XVIIe siècle, Venise connut un bref regain de puissance lors de la guerre de Morée, déclenchée dans le cadre de la Grande Guerre turque.
Entre 1684 et 1699, sous la direction de Francesco Morosini, la République réussit à reconquérir le Péloponnèse, infligeant plusieurs revers aux Ottomans. Le traité de Karlowitz en 1699 confirma cette victoire, mais elle fut de courte durée.
Le péloponnèse, objet de la guerre de morée
Lors de la dernière guerre vénéto-ottomane, entre 1714 et 1718, les Ottomans reconquirent la Morée, scellant définitivement le déclin de Venise en Méditerranée orientale.
Conséquences et héritage
Les guerres vénéto-ottomanes laissèrent une empreinte durable sur l’histoire méditerranéenne. Pour Venise, ces conflits marquèrent un lent mais inexorable déclin.
Jadis puissance commerciale et maritime dominante, la République perdit progressivement ses territoires stratégiques, tout en s’endettant lourdement pour financer ses guerres. Les Ottomans, bien qu’affaiblis par leurs défaites face aux coalitions chrétiennes, consolidèrent leur emprise sur la Méditerranée orientale, tout en maintenant une suprématie navale jusqu’au XVIIIe siècle.
Ces conflits incarnent une époque où le contrôle des mers était essentiel à la prospérité des nations. Ils illustrent également la lutte acharnée entre deux cultures, deux religions et deux visions du monde, dans un théâtre géopolitique marqué par des alliances fluctuantes et des rivalités économiques. La Méditerranée, jadis dominée par Venise, devint, après ces guerres, un espace partagé, annonçant la montée de nouvelles puissances comme l’Espagne, la France et l’Angleterre.







