La Société des Nations : l'espoir d'un monde nouveau



Après l’horreur de la Première Guerre mondiale, un espoir sans précédent naît parmi les nations : celui de bâtir un monde où les conflits seraient réglés par le dialogue, non par les armes. Cet espoir prend un nom : la Société des Nations.

Imaginée comme une garantie contre une nouvelle guerre, la SDN veut incarner une paix durable fondée sur le droit international et la solidarité entre États. Elle est la première tentative de gouvernance mondiale, ambitieuse mais fragile — et très bientôt remise en question.

Pourquoi cette organisation n’a-t-elle pas tenu ses promesses ? Et qu’a-t-elle vraiment légué à l’histoire ? 

Garantir la paix : la naissance de la SDN

Les origines intellectuelles et politiques

La Société des Nations (SDN) naît d’un traumatisme sans précédent : celui de la Première Guerre mondiale. L’ampleur des destructions, le bilan humain effroyable, et l’impuissance des diplomaties traditionnelles face à la guerre ont convaincu nombre de dirigeants et d’intellectuels qu’un nouvel ordre international était nécessaire.

C’est surtout le président américain Woodrow Wilson qui porte cette vision. Dans son discours des «Quatorze Points» de janvier 1918, il développe l'idéal d’un monde fondé sur le droit international, la transparence diplomatique, le désarmement et surtout, la sécurité collective : un principe selon lequel une agression contre un pays serait considérée comme une menace pour tous les autres. Pour faire vivre cet idéal, il faut une organisation permanente, qui permette de régler les conflits sans recourir à la guerre.



Le président Wilson

Création officielle en 1919

La SDN est officiellement fondée lors de la Conférence de Paris, puis inscrite dans le traité de Versailles, dont elle constitue les 26 premiers articles. Son siège est établi à Genève, en Suisse, l'un des rares pays européens resté neutre pendant la guerre.

Ses objectifs sont ambitieux : maintenir la paix, garantir l’intégrité territoriale des États membres, organiser un désarmement mondial, promouvoir la justice internationale et encourager la coopération économique et sociale.



Le Palais Wilson, à Genève, ancien siège de la SDN

Mais dès sa naissance, la SDN souffre de graves handicaps politiques.

- Les États-Unis, créateurs de l’idée, refusent d’y adhérer. Le Sénat américain, encore très isolationniste, craint d'être engagé par des traités internationaux qui forcerait l'Amérique à intervenir militairement dans des conflits décidés à Genève. Pour conserver leur liberté d'action diplomatique, les États-Unis refusent donc de ratifier le traité de Versailles et prennent leur distance de la SDN.

- L’URSS, elle, jugée infréquentable en raison de son régime bolchevique, est exclue jusqu’en 1934.

- L’Allemagne n’y entre qu’en 1926, avant d’en sortir en 1933 avec l’arrivée de Hitler au pouvoir.

Cette absence des grandes puissances affaiblit gravement la légitimité et l’efficacité de l’organisation dès ses premières années.



Carte : les membres de la SDN

Le fonctionnement de la SDN : principes et institutions

Une organisation ambitieuse

La SDN repose sur une architecture institutionnelle relativement innovante pour l’époque :

- L’Assemblée réunit tous les États membres et se prononce sur les grandes orientations, à l’unanimité.
- Le Conseil, composé de membres permanents (Royaume-Uni, France, Italie, Japon) et non permanents, traite des questions de sécurité et des différends.
- Le Secrétariat général, basé à Genève, assure le suivi des travaux et la coordination administrative.
- Des commissions spécialisées traitent de sujets variés : désarmement, santé, travail, drogue, traite des êtres humains, réfugiés...

La SDN ne se veut pas un simple club d’États : elle ambitionne de créer un droit international vivant, fondé sur la négociation, la médiation, et la coopération.

Un pouvoir limité, surtout moral

Le principal problème est que la SDN ne dispose d’aucun moyen contraignant. Elle n’a pas d’armée, ne peut imposer ses décisions, et dépend entièrement de la volonté politique de ses membres pour appliquer ses résolutions. Toute décision importante requiert l’unanimité, ce qui favorise l’immobilisme.

En cas de conflit, la SDN peut proposer une médiation, un arbitrage, voire recommander des sanctions économiques. Mais rien n’oblige les États à les appliquer. La SDN fonctionne plus comme une enceinte de dialogue que comme une autorité exécutive. Elle incarne un idéal, mais peine à exister face aux rapports de force réels.



Le conseil de la SDN

Premiers succès et limites concrètes

Les succès des années 1920

Malgré ses faiblesses, la SDN connaît plusieurs réussites dans ses premières années, surtout sur le terrain de la diplomatie multilatérale et de l’action humanitaire.

Elle parvient à résoudre plusieurs différends frontaliers sans recourir à la guerre :

  • En 1921, elle arbitre avec succès le conflit entre la Suède et la Finlande à propos des îles Åland.
  • En 1925, elle intervient pour désamorcer une escalade entre la Grèce et la Bulgarie, après une incursion frontalière.

Elle œuvre également pour les droits des réfugiés et des travailleurs, la lutte contre les épidémies et les réseaux de traite humaine. Grâce à ses commissions techniques, elle devient un acteur reconnu dans les domaines de la santé publique et de l’aide alimentaire.

Les limites structurelles

Mais ces succès restent fragiles et ponctuels. La SDN ne parvient pas à faire respecter l'objectifs majeurs du désarmement, et sa dépendance à l’égard de la France et du Royaume-Uni questionne sur son impartialité.



Tank britannique, en Irak. Après la guerre, la France et le Royaume-Uni se sont vu confier des "mandats" de la part de la SDN, pour occuper les anciens territoirs ottomans au proche-orient, les développer, et les "préparer à l'indépendance".

En réalité ces "mandats", dissimulent péniblement les interêts coloniaux de ces puissances, et questionnent sur l'impartialité de la SDN. 

Plus généralement, les grandes puissances utilisent l’organisation à leur convenance, et rejettent souvent ses décisions quand elle ne vont pas dans leur sens. L’Italie et le Japon notamment, montrent rapidement qu’ils n’acceptent pas les contraintes quand elles entravent leurs ambitions impérialistes.

Enfin, l’instabilité politique mondiale (crises économiques, montée des extrémismes) affaiblit la volonté de coopération. La SDN reste souvent spectatrice des crises, impuissante face à des États de plus en plus agressifs.


Les crises des années 1930

La Mandchourie : premier échec majeur (1931)

En septembre 1931, le Japon envahit la Mandchourie, province chinoise riche en ressources, sous le prétexte fallacieux d’un sabotage sur une voie ferrée. L’agression est évidente. La Chine fait appel à la SDN.



Des troupes japonaises entrent en Mandchourie

La SDN envoie une commission d’enquête qui confirme la responsabilité japonaise… un an plus tard. Entre-temps, le Japon a déjà créé un État fantoche, le Mandchoukouo, et consolidé sa présence militaire.

La SDN condamne l’invasion, mais ne prend aucune mesure concrète. Le Japon, en réponse, quitte l’organisation en 1933. Ce départ marque un tournant : une grande puissancea bravé la SDN, sans conséquence réelle. C'est un signal inquiétant envoyé aux autres puissances autoritaires.



Caricature de Hergé dans la bande dessinée Tintin : les délégués japonais quittent la SDN

L’invasion de l’Éthiopie par l’Italie (1935)

En octobre 1935, l’Italie fasciste de Mussolini lance une invasion massive de l’Éthiopie, dernier État africain indépendant. C’est une guerre coloniale brutale, avec usage de gaz chimiques et massacres de civils.

La SDN réagit plus rapidement : elle reconnaît l’agression et impose des sanctions économiques. Mais ces sanctions sont partielles et inefficaces : elles n’incluent ni le pétrole, ni les voies de communication. Surtout, le pacte Hoare-Laval, accord secret entre la France et le Royaume-Uni pour céder une partie de l’Éthiopie à l’Italie, anéantit la crédibilité morale de la SDN.

L’Éthiopie est conquise en mai 1936, et l’Italie se rapproche de l’Allemagne nazie.



Une batterie italienne, en Éthiopie

L’Allemagne nazie et l’effondrement diplomatique

L’Allemagne hitlérienne quitte la SDN en 1933, dès l’arrivée de Hitler au pouvoir. À partir de là, elle multiplie les violations du traité de Versailles : réarmement, remilitarisation de la Rhénanie (1936), Anschluss avec l’Autriche (1938), annexion des Sudètes, puis de la Tchécoslovaquie.

La SDN n’intervient jamais. Elle devient une spectatrice passive, incapable d’arrêter l’expansionnisme nazi. Pendant la guerre d’Espagne (1936–1939), elle échoue également à soutenir la République espagnole face à l’intervention de l’Allemagne et de l’Italie. Son impuissance devient évidente : les États belliqueux savent qu’ils n’ont rien à craindre.



L'armée allemande, reconstituée, défile devant Hitler

L’effondrement et l’héritage

Une organisation à l’agonie

En 1939, quand la Seconde Guerre mondiale éclate, la SDN est désavouée dans les faits. Elle continue d’exister — avec des réunions de routine à Genève — mais n’a plus aucune influence sur la scène internationale. Elle est officiellement dissoute en 1946.

Le rêve du multilatéralisme, porté par l’élan de 1919, s’est brisé sur le mur des égoïsmes nationaux, des régimes autoritaires et de l’absence de volonté collective.

Vers une organisation plus solide : l’héritage de la SDN

Malgré son échec à empêcher la guerre, la SDN a posé les bases de la coopération internationale permanente, de la diplomatie multilatérale, de l’action humanitaire et de l’arbitrage international. Plusieurs de ses commissions (santé, réfugiés, travail) seront reprises par l’Organisation des Nations Unies (ONU).

Fondée en 1945, l’ONU tire les leçons de l’expérience genevoise. Elle se dote :

  • d'un Conseil de sécurité avec pouvoir contraignant
  • d'une présence universelle élargie
  • de moyens d’intervention plus souples et efficaces

La SDN était sans doute trop en avance sur son temps, et trop faible pour imposer la paix dans un monde dominé par les rapports de force.

Conclusion

La Société des Nations fut une idée neuve dans un monde ancien. Elle portait l’espoir d’un ordre international fondé sur la coopération, la diplomatie et le droit, à l’opposé de la brutalité des empires et des nationalismes. Mais cet espoir s’est heurté à la réalité de son temps : celle de puissances qui n’étaient prêtes ni à céder leur souveraineté, ni à faire front commun face aux dictatures.

Faute de moyens et de soutien des grandes puissances, la SDN a échoué dans sa mission principale : préserver la paix. Pourtant, elle a ouvert une voie. À travers ses échecs, elle a tracé les leçons qui permettront plus tard de concevoir un système plus solide : l’Organisation des Nations Unies, fondée en 1945, est ainsi son héritière directe.