Comment un journaliste socialiste marginal est-il devenu le chef d’un régime autoritaire soutenu par les élites, toléré par le roi, acclamé par des foules ?
Comment une idéologie fondée sur la violence, le rejet de la démocratie et le culte du chef a-t-elle pu conquérir l’Italie en quelques années seulement ? La naissance du fascisme italien n’est pas un accident de l’histoire. Elle s’inscrit dans une période de crise profonde, où les repères politiques, sociaux et économiques s’effondrent les uns après les autres.
Derrière les chemises noires et les slogans martiaux, c’est toute une société qui bascule vers l’autoritarisme. Pour comprendre cette bascule, il faut revenir à l’Italie de l’après-guerre, suivre l’ascension de Mussolini et décrypter les ressorts idéologiques d’un mouvement qui allait marquer le XXe siècle.
Le terreau de la crise : l’Italie en crise
À la fin de la Première Guerre mondiale, l’Italie est bien du côté des vainqueurs, mais elle reste profondément frustrée. L’entrée en guerre en 1915 avait été justifiée par la promesse de territoires autro-hongrois (Dalmatie, le Trentin, l’Istrie), mais tous ne sont pas accordés à l'Italie à l’issue des négociations de paix.
Le traité de Versailles est ainsi vécu comme une trahison en Italie, et alimente un ressentiment que les nationalistes italiens vont exploiter sans relâche.
Clemenceau, Wilson et Lloyd George, les représentants des nations alliées vainqueurs de la guerre aux côtés de l'Italie. Ils n'accorderont pas à leur allié toutes ses revendications territoriales, ce qui sera perçu comme une trahison.
Sur le plan économique, la situation est tout aussi instable. L’effort de guerre a creusé une dette colossale. À partir de 1919, l’inflation s’emballe, le chômage explose, et les anciens combattants se sentent abandonnés par un État incapable de les réintégrer dans une société en crise.
L’Italie traverse une période d’agitation sociale intense, le "Biennio Rosso" (1919–1920), marquée par des grèves massives, des occupations d’usines, et des soulèvements agraires. La peur du bolchévisme grandit, notamment dans les milieux bourgeois et conservateurs qui voient dans ces troubles les prémices d’une révolution communiste.
Parallèlement, le régime parlementaire se révèle impuissant. Les gouvernements tombent les uns après les autres, minés par les divisions internes et l’absence de majorité stable. Le système libéral apparaît inadapté face à la violence de la rue et à la radicalisation idéologique. Dans ce contexte d’instabilité généralisée, l’idée d’un pouvoir fort, capable de restaurer l’ordre et la grandeur nationale, séduit de plus en plus d’Italiens.
Grévistes à Turin
La théorisation du fascisme
C’est dans cette atmosphère de chaos et de désillusion que Benito Mussolini, ancien socialiste révolutionnaire, fonde en mars 1919 à Milan les Fasci italiani di combattimento, futures chemises noires.
Ce mouvement hétéroclite, composé d’anciens soldats, de nationalistes exaltés et de petits-bourgeois frustrés, se donne pour mission de restaurer l’honneur national, briser la menace marxiste, et reconstruire un État fort.
Mis au service des grands patrons, ces milices violentes vont briser les grêves en s'attaquant aux ouvriers, aux syndicats, et en affrontant parfois d'autres milices de gauche dans de violents combats de rue.
"Faisceau de combat" fasciste
Mais au-delà de la rue et de la violence paramilitaire, Mussolini cherche aussi à donner une cohérence idéologique à ce nouveau courant : le fascisme.
Contrairement aux doctrines politiques classiques, le fascisme ne repose pas sur un corpus théorique rigide. Il est fondamentalement opportuniste, mais il propose une vision du monde structurée autour de quelques piliers.
- D’abord, un rejet total du marxisme et du socialisme internationaliste, perçus comme destructeurs de la nation et de l’ordre.
- Ensuite, une critique radicale de la démocratie libérale, accusée d’encourager l’individualisme, la faiblesse et la division. Le fascisme exalte au contraire l’unité organique de la nation, pensée comme une entité vivante, supérieure à ses membres, incarnée dans un chef charismatique censé exprimer la volonté collective.
Mussolini, "l'incarnation de la nation italienne".
À ce nationalisme intégral s’ajoute le culte de la violence et de l’action. Le fascisme valorise l’instinct, le combat, la virilité, la guerre même, qu’il considère comme un moteur de grandeur et de régénération. La politique ne doit pas être l’art du compromis, mais celui de la conquête. Le fasciste ne débat pas : il impose. D’où l’usage systématique de la force dans les rues italiennes pour briser grèves, syndicats et partis de gauche.
L’État fasciste, tel qu’il commence à être pensé dans les textes de Mussolini, n’est pas un simple arbitre de la société. Il doit être total, pénétrer tous les domaines de la vie sociale, organiser l’économie selon une logique corporatiste où les intérêts de classes sont subordonnés à ceux de la nation.
L’individu n’a de valeur qu’en tant qu’élément d’un tout, une vision totalement opposé à celle des démocraties libérales. Mussolini déclare :
"Tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État."
Ce mélange de nationalisme, d’autoritarisme, d’anti-intellectualisme et d’activisme radical fait du fascisme une idéologie caméléon, capable de séduire aussi bien des conservateurs que d’anciens révolutionnaires. À la veille des années 1920, le fascisme n’est pas encore un système en place, mais déjà une force politique et idéologique prête à bondir dans le vide laissé par un État en ruine.
Défilé de Mussolini et de ses "chemises noires", à Naples.
La marche vers le pouvoir
À partir de 1920, le fascisme cesse d’être un phénomène marginal. Les squadristi, milices fascistes souvent composées d’anciens combattants et de jeunes ruraux désœuvrés, mènent des expéditions punitives contre les organisations socialistes, les coopératives, les mairies socialistes. Le tout se fait souvent avec la bienveillance, voire la complicité, de la police et de l’armée.
L’année 1922 marque un tournant décisif. Face à l’agitation sociale persistante et à la paralysie du gouvernement, les fascistes organisent une démonstration de force. À l'octobre, Mussolini se pense assez puissant pour prendre le pouvoir. Avec 30 000 partisans, il marche vers la capitale. C'est la célèbre "Marche sur Rome".
Le roi Victor-Emmanuel III, par peur de la guerre civile, invite Mussolini à former un gouvernement. Le 30 octobre, Mussolini est nommé président du Conseil. Le fascisme vient de conquérir le pouvoir, sans coup d’État, sans révolution, mais par une démonstration d’audace et une exploitation habile des failles du régime.
Les fascistes défilent à Rome.
Les premières réformes du régime fasciste (1922–1925)
Une fois au pouvoir, Mussolini n’installe pas immédiatement une dictature. Il avance à pas mesurés. Il forme un gouvernement de coalition, obtient les pleins pouvoirs pour un an, et cherche à rassurer ses partenaires conservateurs. Mais dans l’ombre, il affermit déjà les bases de son autorité personnelle.
La première étape est de sécuriser la rue. En janvier 1923, il crée la Milice volontaire pour la sécurité nationale (MVSN), qui institutionnalise les squadristi en bras armé officiel du régime. La répression s’intensifie contre les syndicats libres, les partis de gauche, la presse indépendante.
L’appareil d’État commence à être infiltré par des fidèles du parti fasciste. Le régime fait également passer une nouvelle loi électorale, qui favorise les fascistes lors des élections de 1924.
La composition du parlement de 1924 : en noir, les députés fascistes.
Mais c’est l’assassinat de Giacomo Matteotti, député socialiste qui avait dénoncé les violences électorales, qui précipite le basculement autoritaire du régime. Son enlèvement et sa mort en juin 1924 provoquent un scandale national.
Mussolini est directement soupçonné. Une partie de l’opposition quitte le Parlement en signe de protestation. Pendant quelques mois, le régime vacille. Puis, en janvier 1925, Mussolini contre-attaque. Dans un discours célèbre au Parlement, il revendique la responsabilité politique de la situation, sans reconnaître le crime, et annonce son intention de mettre fin au "désordre parlementaire".
C’est le début officiel de la dictature fasciste.
Le Duce, devant la foule.
Les premières réformes vont dans le sens d’un encadrement total de la société. Sur le plan économique, le fascisme cherche à remplacer la lutte des classes par une coopération forcée entre patrons et ouvriers, regroupés dans des corporations professionnelles contrôlées par l’État, censées représenter ensemble l’intérêt national.
Ce modèle, théoriquement alternatif au capitalisme et au marxisme, reste largement une façade : les syndicats indépendants sont interdits, les grèves supprimées, et les grands intérêts économiques préservés. L’État intervient fortement dans les secteurs stratégiques, mais sans remettre en cause la propriété privée.
Parallèlement, Mussolini s’attaque à la culture et à la jeunesse. L’école devient un outil de propagande. Les programmes sont réécrits pour glorifier la Rome antique, l’unité nationale, le chef et la guerre. Des organisations de jeunesse sont mises en place pour former les enfants à l’obéissance, au militarisme et à l’idéologie fasciste. La presse est progressivement mise au pas : la censure devient systématique, les journaux d’opposition sont interdits ou étouffés.
Jeunesse fasciste à Rome.
En quelques années, l’Italie passe d’une démocratie fragile à un régime autoritaire centré sur un parti unique, un culte du chef et un appareil de contrôle idéologique. La dictature fasciste est désormais en place, avec pour ambition déclarée de transformer en profondeur la société italienne.
Conclusion
Le fascisme italien n’est pas né d’un coup d’État ni d’une révolution, mais du pourrissement d’un système incapable de répondre aux crises de son temps. Il a su capter les peurs, exploiter les colères, séduire les élites comme les masses frustrées.
En quelques années, Mussolini est passé du rôle de chef de milice à celui de dirigeant d’un État autoritaire, en habillant la violence d’un vernis idéologique et en utilisant les failles de la démocratie contre elle-même. Si le régime fasciste continue d’évoluer après 1925, ses fondations sont déjà en place : culte du chef, rejet du pluralisme, contrôle de la société par un État totalitaire. L’Italie entre alors dans une nouvelle ère, où l’autorité remplace le débat et où la force prime sur le droit.









