L’Europe sort de la Première Guerre mondiale exsangue. On parle de paix, de reconstruction, de démocratie. Sur le papier, le traité de Versailles redessine un continent et impose des règles claires. Mais derrière l’apparente restauration de l’ordre, les tensions continuent de fermenter.
L’Allemagne, humiliée, rejette le nouvel équilibre. L’Italie, pourtant victorieuse, se sent trahie. Partout, la peur du communisme et le désenchantement démocratique ouvrent la voie à des forces nouvelles. En 1922, Mussolini prend le pouvoir. Dix ans plus tard, Hitler est aux portes du pouvoir en Allemagne.
Entre illusions diplomatiques, crises économiques et radicalisation politique, cette première moitié de l’entre-deux-guerres ne construit pas la paix — elle prépare, lentement mais sûrement, le retour du chaos.
L’Allemagne dans l’ordre issu du traité de Versailles
Une république fragile et contestée : la République de Weimar
Née en novembre 1918 sur les ruines de l’Empire allemand, la République de Weimar est fondée dans un contexte d’effondrement militaire, de révolution intérieure et d’humiliation nationale.
Le Kaiser a abdiqué, les soldats sont démobilisés dans la débâcle, et les dirigeants sociaux-démocrates, pour éviter une révolution communiste comme en Russie, proclament une république parlementaire. Mais cette naissance chaotique marque durablement le régime.
Révolutionnaires allemands, en 1918
La jeune démocratie doit affronter d’emblée des ennemis de tous bords :
- à gauche, les spartakistes tentent un soulèvement dès janvier 1919 ;
- à droite, les nationalistes dénoncent la "trahison" des politiciens républicains, accusés d’avoir "poignardé dans le dos" l'armée allemande, et d'avoir précipité la défaite.
Cette idée du "Dolchstoßlegende" — le mythe du coup de poignard dans le dos — s’impose rapidement dans une large partie de la population et mine la légitimité du régime.
Les années 1919–1923 sont marquées par des putschs, des assassinats politiques, une instabilité gouvernementale chronique et une profonde défiance envers le système parlementaire.
Matthias Erzberger, signataire au nom de l'Allemagne de l'armistice du 11 novembre 1918, est abattu de plusieurs balles dans le dos par des nationalistes en 1921.
Un pays humilié et mis sous pression
Le traité de Versailles, signé en juin 1919, aggrave encore cette fragilité.
L’Allemagne est désignée seule responsable du déclenchement de la guerre, perd 13 % de son territoire, toutes ses colonies, et se voit imposer des réparations massives, chiffrées à 132 milliards de marks-or, 250% du PIB. Son armée est réduite à 100 000 hommes, la conscription est abolie, et la Rhénanie est démilitarisée. Pour une grande partie de la population allemande, ces conditions sont inacceptables et humiliantes.
Le traité est vécu comme une injustice historique, un diktat imposé par les vainqueurs. Aucun gouvernement allemand, même modéré, ne peut véritablement le défendre sans perdre tout crédit. Cette hostilité au traité de Versailles alimente la montée des mouvements nationalistes et prépare le terrain à une politique révisionniste. L’opinion publique s’enferme dans un sentiment de revanche
Caricature : Clemenceau ; Lloyd George et Wilson, les trois vainqueurs de l'Allemagne, s'apprête à la décapiter (référence au traité de Versailles). Wilson dit "Voulez vous que vos poches soient vidées avant ou après l'exécution".
L’occupation de la Ruhr (1923) et ses conséquences
En janvier 1923, la France et la Belgique décident d’occuper militairement la Ruhr, région industrielle clé de l’ouest de l’Allemagne, en réaction aux retards de paiement des réparations de guerre.
L'occupation de la Ruhr (en vert sur la carte) n'est pas prévue par le traité de Versailles, à l'inverse de tout les territoires à l'ouest du Rhin, qui sont déjà occupés par les alliées.
Le gouvernement allemand de la République de Weimar, incapable de répondre aux exigences financières imposées par le traité de Versailles, invoque des difficultés économiques pour suspendre les versements. Pour le président du Conseil français Raymond Poincaré, c’est inacceptable. L’occupation est censée forcer Berlin à honorer ses engagements.
Mais cette opération se retourne contre ses initiateurs. Les autorités allemandes appellent à la Widerstand, une résistance passive : les ouvriers de la Ruhr cessent le travail, les fonctionnaires refusent d’obéir aux forces d’occupation.
Affiche de propagande encourageant les ouvriers allemands à la grêve : "Non, vous ne me forcerez pas !"
L’État allemand, pour compenser la perte de production et soutenir les grévistes, se met à imprimer massivement de la monnaie.
Ce recours à la planche à billets, alors que le pays se trouve déjà dans une situaiton économique très tendue, déclenche une spirale d’hyperinflation sans précédent.
Entre l’été et l’automne 1923, la valeur du mark s’effondre à un rythme vertigineux. Un pain qui coûtait 250 marks en janvier en coûte 200 milliards en novembre. Les salaires sont versés plusieurs fois par jour, les billets perdent leur valeur en quelques heures. L’épargne disparaît. Toute une classe moyenne, celle qui avait cru au redressement de l’après-guerre, est ruinée. Les fonctionnaires, les retraités, les artisans sont réduits à la misère. Le tissu social éclate, c'est le chaos.
Un banquier fait ses comptes
Une ménagère allume son feu avec des billets de 500 Marks, qui ne valent plus rien.
Pour récupérer leur salaires, ces hommes doivent venir avec d'immenses paniers, pour transporter tout les billets.
Cette situation provoque une explosion politique. L’extrême droite et l’extrême gauche tentent de renverser la République. Des soulèvements communistes éclatent dans plusieurs régions, tandis qu’à Munich, Adolf Hitler et le NSDAP tentent leur premier coup de force avec le putsch de la brasserie, en novembre 1923, qui échoue.
Hitler pendant le putsch de la brasserie
Le gouvernement finit par reprendre le contrôle, mais le mal est fait. La confiance dans la République de Weimar est durablement sapée. La majorité des Allemands ne voient plus en elle une garantie de stabilité, mais un régime faible, incapable d’assurer la souveraineté nationale ou la sécurité économique.
La crise ne se calme qu’à partir de fin 1923, grâce à une réforme monétaire drastique (introduction du Rentenmark) et à l’intervention des États-Unis. Le plan Dawes, mis en place en 1924 sous l’impulsion de Washington, réorganise le paiement des réparations et accorde à l’Allemagne des prêts massifs, notamment pour reconstruire son industrie.
Cela ouvre une période d’apaisement relatif, mais qui repose sur des bases précaires : une dépendance aux capitaux étrangers, un système politique miné par la fragmentation, et une société profondément marquée par le traumatisme de l’hyperinflation.
La montée des fascismes : l’Italie en modèle, l’Allemagne en gestation
Le fascisme italien au pouvoir
L’Italie est le premier pays européen à voir naître un régime fasciste. Après la Première Guerre mondiale, le pays est secoué par des troubles sociaux massifs, une inflation galopante et une instabilité gouvernementale chronique.
Le "Biennio Rosso" (1919–1920), deux années marquées par des grèves, des occupations d’usines et la crainte d’une révolution bolchévique, a effrayé les classes moyennes et les élites économiques. Dans ce contexte, Benito Mussolini parvient à fédérer autour de lui des nationalistes, des anciens combattants, des industriels et des propriétaires terriens inquiets.
En octobre 1922, Mussolini prend le pouvoir à la faveur de la Marche sur Rome. Dès lors, il installe progressivement un régime autoritaire fondé sur le culte du chef, la suppression des libertés et la répression des opposants.
La dictature fasciste s’impose officiellement à partir de 1925. L’Italie devient un État à parti unique, organisé autour de l’idéologie nationaliste, de la discipline, et d’un discours de régénération morale et impériale.
Affiche de propagande : Mussolini, fondateur de l'Empire
Cette expérience fasciste italienne fait figure de laboratoire pour d’autres mouvements d’extrême droite en Europe. Elle démontre qu’un pouvoir autoritaire peut s’installer légalement, sans révolution ni coup d’État, et se maintenir en s’appuyant à la fois sur la peur, la propagande et le soutien des élites.
L’Allemagne, marquée par les mêmes facteurs d’instabilité que l'Italie, commence à voir émerger des mouvements qui s’inspirent directement du fascisme italien.
L’Allemagne à la recherche d’un modèle fort
L’instabilité de la République de Weimar, accentuée par la crise de 1923, ouvre un espace politique aux partis extrémistes. À droite, les mouvements nationalistes, militaristes et anti-démocratiques prospèrent sur le rejet du traité de Versailles et sur la peur du communisme. Parmi eux, un petit parti fondé en 1920 à Munich commence à se faire remarquer : le NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands).
Dirigé par un ancien caporal de la guerre de 14, Adolf Hitler, le parti développe une idéologie fondée sur le nationalisme radical, le rejet de la démocratie parlementaire, l’antisémitisme, l’anti-marxisme et la glorification de la race allemande.
Réunion du NSDAP à Munich, en 1923
En novembre 1923, Hitler tente un coup de force à Munich, inspiré par la Marche sur Rome de Mussolini. Le putsch échoue, Hitler est emprisonné, mais l’épisode le fait connaître à l’échelle nationale. En prison, il rédige Mein Kampf, où il expose sa vision de l’histoire comme une lutte raciale et son objectif d’expansion territoriale vers l’Est.
Dans les années qui suivent, le NSDAP reste en retrait, freiné par la relative stabilisation économique grâce aux prêts américains. Mais ses réseaux se structurent : SA (milices), propagande, discours mobilisateur sur la grandeur perdue du Reich.
À l'instar des "chemises noires" italiennes, se developpent les "chemises brunes" allemandes, corp militant paramilitaire, qui joueront un rôle important le moment venu, dans la montée au pouvoir des nazis.
Les tensions sociales et politiques n’ont pas disparu après 1923, elles sont simplement contenues. Le Nazisme a posé ses base, et se renforce en silence.
La crise de 1929 : déflagration économique et radicalisation politique
Une Europe sous perfusion américaine
À la fin des années 1920, l’Europe semble avoir retrouvé un semblant de stabilité. L’Allemagne, en particulier, bénéficie d’une relative reprise économique grâce aux capitaux américains injectés via les plans Dawes (1924) puis Young (1929).
Les usines tournent, les salaires remontent, les classes moyennes respirent à nouveau. Mais cette prospérité reste artificielle. Elle repose presque entièrement sur l’endettement et la dépendance aux investissements étranger.
Conférence de la Haye, à l'issue de laquelle fut adopté le plan Young
Dans le même temps, la France et le Royaume-Uni, bien que moins dépendants, restent économiquement affaiblis par la guerre. L’Europe ne contrôle plus vraiment son avenir économique. Une secousse venue de New York suffit à faire trembler tout le continent.
Le krach de Wall Street et l’effet domino
En octobre 1929, la Bourse de New York s’effondre. En quelques semaines, les banques américaines rapatrient massivement leurs capitaux. Les prêts aux entreprises et aux États européens sont brutalement interrompus.
En Allemagne, les banques s’effondrent les unes après les autres. Le crédit se raréfie, les faillites industrielles se multiplient, et le chômage explose.
Des allemands, en panique, se dépêchent de retirer leur argent de la banque.
Le ralentissement économique qui suit touche particulièrement l'Allemagne : en 1932, plus de 6 millions d’Allemands sont sans emploi, 30% de la population active ! Des familles entières sombrent dans la pauvreté. Les files d’attente devant les soupes populaires deviennent une image quotidienne.
L’État allemand, déjà fragile, ne parvient pas à répondre à cette crise de masse. Il réduit les dépenses publiques, baisse les salaires, augmente les impôts : une politique d’austérité qui aggrave la misère.
Conséquences politiques
La crise économique devient une crise de régime. Les partis républicains s’effondrent dans les urnes. La population se tourne massivement vers les extrêmes, à droite comme à gauche. Les communistes gagnent du terrain, mais c’est surtout le NSDAP qui connaît une ascension fulgurante.
Aux élections législatives de juillet 1932, les nazis deviennent le premier parti d’Allemagne avec plus de 37 % des voix.
Le parlement de 1932 : en brun, les sièges gagnés par les Nazis. Ils disposent d'une majorité, mais qui n'est pas absolue.
Leur discours simple et violent séduit un électorat en colère : promesse d’ordre, dénonciation du traité de Versailles, haine des élites, rejet des Juifs et des communistes. Hitler se présente comme le seul homme capable de restaurer la grandeur allemande et de redonner du travail à un peuple humilié.
Le système parlementaire, déjà affaibli, entre en crise ouverte. Les gouvernements se succèdent, incapables de former des majorités stables. En janvier 1933, sous la pression des conservateurs qui croient pouvoir le manipuler, Hitler est nommé chancelier.
Ce n’est pas encore la dictature, mais c’est le point de bascule. La République de Weimar, épuisée par quinze ans de crises, est en train de s’effondrer.
Hitler rencontre le Maréchal Hindenburg, président de la république, qui vient de le nommer chancelier (chef du gouvernement allemand).
Conclusion
Entre 1919 et 1933, l’Europe ne retrouve jamais vraiment l’équilibre. L’ordre imposé par Versailles repose sur des bases instables, contesté par les vaincus, mal défendu par les vainqueurs.
En Italie, le fascisme s’installe dès les années 1920 ; en Allemagne, il émerge lentement, nourri par l’humiliation, l’instabilité politique et les chocs économiques.
La crise de 1929 agit comme un accélérateur : elle fait sauter les digues institutionnelles et précipite l’effondrement de la République de Weimar. En janvier 1933, Hitler arrive légalement au pouvoir. Ce n’est pas encore la guerre, mais l’équilibre européen vient de basculer. La décennie qui s’ouvre sera celle des remises en cause, des provocations, et d’un glissement inexorable vers la catastrophe.
















