En 1933, l’Allemagne est affaiblie, surveillée, humiliée par le traité de Versailles. Cinq ans plus tard, elle est réarmée, agrandie, sûre d’elle, et conduite par un homme qui annonce ouvertement vouloir faire tomber l’ordre européen. Pendant ce temps, les démocraties reculent, tergiversent ou se taisent.
Hitler au pouvoir : premières tensions (1933–1934)
Une arrivée au pouvoir sous-estimée
Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé chancelier du Reich par le président Paul von Hindenburg. En Allemagne, sa montée en puissance électorale depuis 1930 a alarmé les démocrates, mais son accession au pouvoir suit le cadre légal.
À Paris et à Londres, l’événement est accueilli avec une prudente inquiétude, mais sans réaction majeure.
- En France, on perçoit Hitler comme un extrémiste dangereux, mais dont les ambitions pourraient être contenues par les institutions de la République de Weimar.
- Au Royaume-Uni, les milieux politiques conservateurs, influencés par l’idée que le traité de Versailles a été excessivement dur, trouvent légitimes certaines revendications de Hitler. Ils pensent qu'une fois au pouvoir, Hitler deviendra plus raisonnable.
Beaucoup misent sur un encadrement de Hitler par les élites conservatrices allemandes. On pense qu’il finira par se "normaliser". Cette illusion va se dissiper rapidement.
Hitler rencontre Hindenburg, qui l'a nommé chancelier. Hindenburg espérait placer à ce poste quelqu'un de manipulable. Il va vite déchanter.
Mein Kampf, feuille de route d’une politique de guerre
Dans son livre, Mein Kampf, devenu un best-seller en Allemagne, Hitler expose sans détour ses objectifs : renverser le traité de Versailles et la France ; restaurer la puissance militaire allemande ; réunir tous les peuples Allemands dans un seul État ; étendre le Reich vers l’Est pour conquérire un "Lebensraum" ; d’anéantir le marxisme et le judaïsme, présentés comme les grands ennemis intérieurs et extérieurs.
Hitler, sur la couverture de Mein Kampf, "Mon combat", dans lequel il présente son projet pour l'Allemagne.
Sa stratégie est claire : avancer par étapes, tester la faiblesse des démocraties, exploiter les divisions des Alliés, et éviter tout affrontement frontal tant que l’Allemagne n’est pas militairement prête. Il s’agit de préparer la guerre tout en feignant de rechercher la paix, et la justice.
Les premiers actes de rupture
Très vite, Hitler passe à l’action. En octobre 1933, quelques mois seulement après son arrivée, il quitte la Société des Nations et de la Conférence du désarmement. C’est une décision symboliquement forte : l’Allemagne ne reconnait plus l’ordre international mis en place après 1919.
En parallèle, un réarmement clandestin est lancé, en violation des clauses du traité de Versailles. Les effectifs de l'armée augmentent, la Luftwaffe est développée sous couverture civile, les usines d'armement tournent à plein régime.
Rassemblement du NSDAP et de ses troupes paramilitaire "SA", en 1935.
Hitler teste aussi sa capacité à agir au-delà des frontières. En juillet 1934, des nazis autrichiens organisent un coup d’État à Vienne, avec l'objectif de prendre le pouvoir et de provoquer l'Anschluss, le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne.
Ils prennent d'assaut la chancelerie, et assassinent le chancelier Engelbert Dollfuss de deux balles dans la gorge.
Illustration : Engelbert Dollfuss est abattu par les putschistes.
Face à la crise autrichienne et au risque d'intervention allemand, Mussolini envoie quatre divisions à la frontière avec l'Autriche. Hitler recule, et n'intervient pas. Sans soutien allemand, le putsch échoue.
À ce moment-là, l’Italie fasciste reste opposée à l’expansion allemande et veut maintenir un certain équilibre en Europe centrale.
L’Allemagne défie Versailles, les démocraties reculent
Réarmement et coups de force diplomatiques
L’année 1935 marque le début de la rupture ouverte avec l’ordre de Versailles.
En mars, Hitler franchit un nouveau seuil en annonçant publiquement le réarmement de l’Allemagne. Il introduit le service militaire obligatoire, rétablit la Wehrmacht, et finance la production d'équipements modernes. Ces mesures violent directement le traité de Versailles. Pourtant, aucune puissance occidentale n'impose de sanction concrète pour y faire face.
Chaîne de montage des bombardiers de la Luftwaffe, et de chars de l'armée allemande
Fracture franco-britannique et impuissance de la SDN
La France, bien qu’inquiète, reste paralysée. Le gouvernement n'ose pas agir seul, et attend le soutien de Londres pour une réponse coordonnée face aux provocations allemandes. Or, le Royaume-Uni adopte une politique de conciliation, convaincu qu’une Allemagne plus forte pourrait stabiliser le continent et contenir le communisme.
En juin 1935, Londres et Berlin signent un accord naval, qui autorise l’Allemagne à reconstruire une flotte de guerre équivalente à 35 % de celle du Royaume-Uni. Cet accord, négocié sans la France, brise la solidarité entre Alliés et légalise une infraction au traité de Versailles. C’est une victoire diplomatique majeure pour Hitler.
Hitler reçoit la délégation britannique à Berlin, pour signer l'accord.
En mars 1936, Hitler franchit une nouvelle ligne rouge en envoyant l’armée allemande en Rhénanie, cette région d'Allemagne à l'ouest du Rhin, démilitarisée depuis 1919 selon les clauses du traité de Versailles.
C’est un coup de poker : l’armée allemande n’est pas encore prête à affronter la France. Si les français interviennent, elle a pour ordre de se retirer sans combattre. Mais si rien ne se passe, Hitler réussira son plus gros coup jusque là.
En France, on hésite. La démilitarisation de la Rhénanie était l'une des clauses les plus importantes du traité, sensé garantir la sécurité du pays. Le général Gamelin, à la tête de l'armée française, dispose d'un plan d'invasion de la Rhénanie qu'il soumet au gouvernement. Il suffirait, pense-t-il, d'entrer en Rhénanie pour que les troupes allemandes ne se retirent à l'est du Rhin. Cela montrerait que la France défend le traité de Versailles, et calmerait les ambitions de Hitler.
Défilé de soldats et de chars pour la parade du 14 juillet sur les Champs-Élysées.
Dans les années 1930, la France dispose encore, sur le papier, de la meilleure armée du monde.
Mais l'opinion publique, encore traumatisée par le carnage de 1914, veut à tout prix éviter une nouvelle guerre, et le Royaume-Uni, qui poursuit sa politique modérée vis à vis de l'Allemagne, ne soutiendra pas une telle opération.
Finalement, la France n'intervient pas. Aucune sanction, aucune mobilisation. Encore une fois, ni la SDN, ni les Alliés, ne se sont opposés à la volonté d'Hitler. Le chancelier comprend qu’il peut violer les traités sans être sanctionné, tant qu'il s'appuie sur la peur et sur la force brute.
L'armée allemande défile en Rhénanie
L’Italie bascule vers l’Axe
Pendant ce temps, l’Italie fasciste rompt avec les démocraties. En octobre 1935, Mussolini envahit l’Éthiopie, dernière nation libre d'Afrique. La SDN condamne l’agression et vote de légères sanctions économiques.
Même si la France et l'Angleterre finissent par reconnaître la conquête italienne, la crise complique profondément les relations entre l'Italie fasciste et les démocraties.
Peu après, Mussolini rompt avec la SDN et amorce un rapprochement diplomatique avec l’Allemagne. Le dictateur italien, initialement hostile à l’expansion allemande en Autriche, commence à voir dans Berlin un allié stratégique. Le front fasciste européen est en train de se constituer.
Hitler et Mussolini, lors de la visite du Duce à Berlin, en 1937
L’Espagne, terrain d’essai de la guerre à venir
Guerre civile espagnole et affrontement indirect
En juillet 1936, un coup d’État militaire éclate en Espagne contre le gouvernement républicain. Très vite, la guerre civile qui s’ouvre dépasse les frontières ibériques. Elle devient le premier champ d’affrontement idéologique et militaire entre les régimes autoritaires et les démocraties.
L’Allemagne nazie et l’Italie fasciste soutiennent activement le général putschiste Fransisco Franco, nationaliste et anticommuniste. Hitler y voit l’occasion de tester ses nouvelles armes, notamment son aviation. Mussolini envoie quant à lui plus de 50 000 soldats pour appuyer les nationalistes.
Face à eux, l’URSS soutient la République espagnole, tandis que la France et le Royaume-Uni choisissent, encore une fois, la non-intervention.
"Guernica" de Pablo Picasso. Le tableau représente le bombardement du village basque de Guernica par l'aviation allemande.
Les allemands vont bombarder avec acharnement ce village à l'interêt stratégique très limité, tuant délibérément des dizaines de civils pour briser le morale des républicains espagnols.
La guerre d’Espagne devient un prélude à la Seconde Guerre mondiale : matériel moderne, bombardements et massacres de civils... et un terrain d’expérimentation pour de nouvelles tactiques militaires.
Le conflit est aussi révélateur d'une crise de régime : les démocraties hésitent, pendant que les dictatures, fascistes ou communistes, agissent.
Renforcement des alliances idéologiques
La guerre d’Espagne accélère le rapprochement entre l’Allemagne et l’Italie. En octobre 1936, les deux pays officialisent leur alliance politique avec la formation de l’Axe Rome-Berlin. C’est la naissance d’un bloc autoritaire assumé, hostile aux démocraties libérales et au communisme.
En novembre, l’Allemagne signe avec le Japon le pacte anti-Komintern, dirigé explicitement contre l’Internationale communiste. L’Italie y adhère en 1937. Cette alliance militaire et idéologique ancre le régime nazi dans une logique d’affrontement global contre le bolchévisme. Le front anticommuniste devient un outil de propagande, mais aussi un cadre de coopération militaire.
Mussolini, en présence des délégués allemands et japonais, pour l'entrée de la Russie dans le pacte anti-Komintern
Réarmement allemand hors de tout contrôle
Pendant que l’Europe regarde ailleurs, le réarmement allemand s’accélère à une vitesse fulgurante. En 1936, Hitler crée un ministère de l’Armement, confie les pleins pouvoirs économiques à Göring et lance le plan de quatre ans , avec pour abjectif d'atteindre l'autarcie, et de préparer l’économie à la guerre.
L’armée allemande triple ses effectifs, modernise son équipement, développe ses blindés et sa Luftwaffe. Les tests en Espagne permettent d’ajuster doctrines et matériels.
Face à cette montée en puissance, aucune inspection, aucune négociation n’est menée par les puissances occidentales. L’Allemagne est désormais en pleine reconstruction militaire, sans avoir été freinée à aucun moment depuis 1933.
Hitler passe ses soldats en revue
Parade aérienne de la Luftwaffe
L'armée allemande s'entraîne au combat
Crise des démocraties, triomphe nazi
L’appeasement comme stratégie dominante
Au Royaume-Uni, le Premier ministre Neville Chamberlain incarne la stratégie britannique face à Hitler : l’appeasement, ou la volonté d’éviter le conflit par des concessions. L’idée est que Hitler pourrait être satisfait par des concessions raisonnables de la part des alliés, en échange de la paix. Ce raisonnement repose sur la croyance que le traité de Versailles a été injuste (ce qui est à relativiser), et que Hitler est un chef d'État raisonnable, qui n'ira pas trop loin dans ses renvendications (ce qui est à relativiser plus encore !).
En parallèle, la France apparaît comme rigide et punitive dans le monde anglo-saxon.
Londres, protégé par la Mer du nord, peine à comprendre que, pour Paris, la démilitarisation de la Rhénanie est une question de défense nationale, pas un simple caprice pour humilier l'Allemagne ! Là où les britannique justifient l'Anschluss par l'union des peuples allemands, les français y voient la montée en puissance d'un nouveau Reich. Les Alliés ne se comprennent plus.
Chamberlain aux côtés de Ribbentrop, après sa rencontre avec Hitler en 1938.
- Pour les anglo-saxons, les français sont de mauvaises volonté, privilégient la sécurité militaire à la réconciliation avec l'Allemagne. Ils sont peruadés que la reprise économique allemande sera la garantie d'une paix européenne.
- Les français, qui partagent une frontière avec l'Allemagne nazie, regardent avec crainte la montée en puissance du Troisième Reich. Dans Mein Kampf, Hitler a été très claire : la France est l'ennemi héréditaire de l'Allemagne. Le pays essaie d'assurer sa défense, mais les gouvernements successifs, souvent instables, peinent à définir une ligne diplomatique claire. De plus, la société, marquée par le drame de 1914, reste très largement pacifiste. Personne ne veux risquer de déclencher une nouvelle guerre mondiale.
En 1936, le gouvernement de Léon Blum réinvestit dans l'armée, mais ces investissement restent limités, freinés par des difficultés économiques et des oppositions internes. L’isolement diplomatique de la France, après le rapprochement Rome-Berlin, pèse lourd. Sans soutien britannique ferme, Paris n’ose pas affronter Berlin seule.
Monument aux morts, dans la campagne Française.
La France sera longtemps tiraillée entre la volonté de défendre les garanties du traité de Versailles, qui garantissait sa sécurité, et la peur de s'engager dans un nouveau conflit dévastateur avec l'Allemagne.
L’Anschluss et la prochaine cible
En mars 1938, Hitler lance l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche. Cette fois, Mussolini ne s’y oppose plus. Mieux : il soutient cette expansion, consacrant l’alliance entre fascisme italien et nazisme allemand.
L’Autriche est intégrée sans combat, avec le soutien d’une partie de la population. L’Allemagne étend son territoire, ses ressources et son influence — sans tirer un seul coup de feu.
Hitler défile à Vienne, après l'Anschluss
Ni la France, ni le Royaume-Uni n’interviennent. Aucune sanction, aucun avertissement. L’Anschluss consacre l’échec diplomatique des démocraties.
Hitler, conforté par ce succès, désigne immédiatement sa prochaine cible : la Tchécoslovaquie, et plus précisément la région des Sudètes, peuplée majoritairement de germanophones. Il réclame leur rattachement au Reich au nom du "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes", une des bases du traité de Versailles (il fallait l'oser !).
Carte : l'expansion du Troisième Reiche (1933-1938)
L’Europe entre en crise. À l’automne 1938, les négociations s’intensifient. Les Alliés cherchent encore à éviter la guerre. C’est dans ce contexte que se prépare la conférence de Munich.
Conclusion
Entre 1933 et 1938, l’Allemagne nazie a méthodiquement déconstruit l’ordre européen établi après la Première Guerre mondiale.
En à peine cinq ans, Hitler a réussi à réarmer son pays, à annexer l’Autriche, à se lier à l’Italie fasciste, et à neutraliser diplomatiquement les deux principales puissances occidentales. Chaque étape a été franchie sans véritable résistance. La France hésite, le Royaume-Uni concilie, la SDN s’efface. Pendant ce temps, le Reich renforce son armée, teste ses armes, construit ses alliances et étend son territoire.
À la veille de Munich, l’Allemagne est plus forte que jamais depuis 1918. Hitler a posé ses pions, testé les limites, et n’a rencontré aucun obstacle sérieux. Le piège se referme sur l’Europe, mais beaucoup refusent encore de le voir. Dans quelques mois, sous prétexte de protéger les germanophones des Sudètes, le Führer s’apprête à faire un pas de plus. Le dernier avant la chute.




















