Septembre 1938. L’Europe retient son souffle. Hitler menace d’envahir la Tchécoslovaquie pour "libérer" les Allemands des Sudètes. La guerre paraît inévitable. Et pourtant, au dernier moment, quatre hommes se réunissent à Munich pour sauver la paix : Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier. En quelques heures, ils décident du sort d’un pays sans même le consulter. L’accord est signé. Le monde applaudit. La guerre est évitée.
Mais à quel prix ?
Loin d’être un succès diplomatique, la conférence de Munich est une reddition politique. Sous couvert de compromis, les démocraties livrent un allié, valident une agression, et confirment à Hitler que ses méthodes paient. Loin de calmer la menace nazie, elles l’alimentent. Moins d’un an plus tard, l’Europe bascule dans la guerre.
L’Europe face à la montée du péril nazi
L’expansion de l’Allemagne depuis 1933
Depuis son arrivée au pouvoir, Hitler n’a cessé de remettre en cause les fondations du traité de Versailles.
Il commence par réarmer clandestinement l’Allemagne, quitte la Société des Nations en 1933, puis rétablit le service militaire en 1935, en violation directe des accords internationaux. En 1936, il franchit une étape symbolique en envoyant son armée occuper la Rhénanie, sans rencontrer de réaction ni de la France, ni du Royaume-Uni.
En mars 1938, Hitler passe à la vitesse supérieure en réalisant l’Anschluss : l’annexion pure et simple de l’Autriche. Une fois encore, l’opération se déroule sans opposition. L’armée allemande entre à Vienne sous les acclamations. Les chancelleries occidentales regardent sans réagir. Le message est clair : Hitler peut étendre le Reich sans conséquences. Ce précédent ouvre la voie à une nouvelle cible : la Tchécoslovaquie.
Hitler défile à Vienne sous les acclamations
La question des Sudètes
La Tchécoslovaquie, née des traités d’après-guerre, est un État jeune et complexe, formé de plusieurs groupes ethniques. Parmi eux, les Allemands des Sudètes, environ trois millions, vivent dans une région frontalière riche et stratégique. Depuis 1933, le régime nazi encourage un climat de tension et de revendications dans cette zone, par le biais de partis pro-nazis et de campagnes de propagande.
Carte linguistique de la Tchécoslovaquie. En bleu : la minorité allemande.
En 1938, Hitler exige officiellement le rattachement des Sudètes au Reich, en invoquant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (un des piliers du traité de Versailles). En réalité, il cherche à démanteler la Tchécoslovaquie, seul allié solide de la France en Europe centrale, et à tester une nouvelle fois la volonté des démocraties de défendre l’ordre international.
La pression monte à l’été 1938 : provocations, incidents, menace d’invasion. La guerre semble imminente.
Les démocraties divisées et affaiblies
Face à cette montée des tensions, les grandes puissances démocratiques hésitent. La France, liée par un traité d’assistance avec la Tchécoslovaquie, est divisée. La population, profondément traumatisée par les pertes de 14–18, est majoritairement pacifiste. Le gouvernement Daladier ne veut pas entrer en guerre pour les Sudètes.
Le Royaume-Uni, mené par le Premier ministre Neville Chamberlain, adopte la politique de l’"appeasement", visant le compromis et la conciliation avec Hitler. L’idée est de satisfaire certaines revendications allemandes, sans céder sur les plus importantes. La Société des Nations reste spectatrice, et les États-Unis, repliés sur eux-mêmes, refusent toute implication.
L’Europe est divisée, passive, et Hitler le sait. Il décide de passer à l'action.
Hitler (centre) Goebbles (gauche) et Hess (droite)
La conférence de Munich : un tournant diplomatique
L’ultimatum et la menace de guerre
En septembre 1938, Hitler hausse le ton. Il exige la cession immédiate des Sudètes, menace la Tchécoslovaquie d’une invasion, et place l’armée en état d'alerte. Il orchestre une véritable stratégie du chantage : mettre l’Europe devant un choix binaire — céder, ou faire la guerre.
Les tensions atteignent leur paroxysme. Les populations européennes redoutent un nouveau conflit mondial. Les gouvernements français et britannique cherchent désespérément une issue diplomatique. Chamberlain, en particulier, fait tout pour éviter l’engrenage militaire.
À Liverpool, on apprends aux enfants à utiliser des masques à gaz, en prévision de la guerre.
Une conférence sous pression
Face à la menace d’une nouvelle guerre européenne, Mussolini propose officiellement, le 28 septembre 1938, la tenue d’une conférence internationale pour désamorcer la crise. Cette proposition est en réalité coordonnée à l’avance avec Hitler, qui accepte en apparence de négocier, mais qui compte bien imposer ses exigences. Il cherche à exploiter la menace de la guerre pour obtenir gain de cause.
Le 29 septembre, la conférence de Munich s’ouvre dans un climat de tension extrême. Elle réunit quatre dirigeants : Adolf Hitler, Benito Mussolini, Neville Chamberlain (Royaume-Uni) et Édouard Daladier (France). La Tchécoslovaquie, pourtant la principale intéressée, n'est pas invitée.
Cette exclusion montre que la conférence n’est pas une véritable négociation, mais un arrangement entre grandes puissances qui vont décider du sort d’un pays tiers.
Pendant les discussions, Hitler campe sur une ligne intransigeante : les Sudètes doivent être cédés à l’Allemagne sans délai. Mussolini, qui joue le rôle de médiateur entre Hitler et les alliés, soumet un "plan italien" de compromis… qui a en réalité été rédigé par Berlin !
Hitler, Göring et Mussolini, à Munich.
Chamberlain et Daladier, ne voyant aucun moyen d’empêcher la guerre sans céder, acceptent le principe de la cession des territoires sudètes, à condition que les opérations se déroulent progressivement et de manière encadrée.
Dans la nuit du 30 septembre 1938, un accord est signé : la Tchécoslovaquie devra remettre les Sudètes à l'Allemagne. En échange, Hitler signe une déclaration dans laquelle il affirme ne plus avoir d’autres revendications territoriales en Europe. Chamberlain présente cette promesse comme une garantie de paix durable.
Mais ce texte n’est qu’une illusion diplomatique. La Tchécoslovaquie, humiliée, apprend l’accord au petit matin. Son gouvernement n’a d’autre choix que de se soumettre. L’Europe, elle, pense avoir évité la guerre. En réalité, elle vient de perdre toute crédibilité face à une dictature qui teste ses limites — et ne trouve aucune résistance.
Les 4 signataires du traité, dans la nuit du 30 septembre.
L’accord de Munich (30 septembre 1938)
L’accord prévoit l’évacuation immédiate des territoires sudètes par l’armée tchécoslovaque, et leur occupation progressive par l’armée allemande. Hitler obtient tout ce qu’il exigeait, sans avoir à tirer un seul coup de feu. La conférence se conclut par un retour triomphal de Chamberlain à Londres, brandissant le document signé et proclamant :
"Peace for our time."
Le ministre britannique est persuadé d'avoir offert la paix à l'Europe.
Chamberlain brandit, devant les journalistes, l'accord signé avec Hitler, à son arrivée à l'aéroport.
Mais cette paix n’est qu’un leurre. En acceptant l’ultimatum d’Hitler, les démocraties légitiment l’agression, affaiblissent un allié fidèle, et montrent qu’elles ne sont pas prêtes à défendre l’ordre international.
La conférence de Munich n’a pas évité la guerre : elle l’a seulement repoussée au prix d’une abdication politique majeure.
Les conséquences immédiates
Démembrement de la Tchécoslovaquie
Avec la cession des Sudètes, la Tchécoslovaquie perd bien plus qu’un territoire frontalier. Elle perd sa principale ligne de défense : les fortifications des Sudètes constituaient un rempart stratégique contre une invasion allemande.
Mais les pertes ne sont pas seulement militaires. Les régions cédées concentrent une part significative de l’industrie lourde du pays : sidérurgie, mines, usines d’armement. L’économie nationale est gravement affaiblie. Enfin, cette mutilation territoriale crée un choc psychologique et politique. Le gouvernement perd toute crédibilité et l’État tchécoslovaque entre dans une crise profonde.
Carte : la région des Sudètes annexée par l'Allemagne. En vert, la Bohême, envahie en 1939.
Triomphe de Hitler
Pour Hitler, Munich est une victoire totale. Il obtient tout ce qu’il voulait sans guerre. Il a humilié un État souverain, défié les démocraties occidentales, et montré que la force — ou sa simple menace — suffit à faire plier ses adversaires.
Sa popularité explose en Allemagne. Il apparaît comme le dirigeant qui, en quelques années, a fait sauter les verrous du traité de Versailles sans tirer un seul coup de feu.
Les allemands saluent leur Führer
Le Führer en tire aussi une leçon stratégique : l’Occident est faible, divisé, et dominé par des dirigeants soucieux de préserver la paix à tout prix. Dès lors, il sait qu’il peut aller plus loin. En mars 1939, il envoie la Wehrmacht envahir la Bohême-Moravie, violant ouvertement les engagements pris à Munich.
La Tchécoslovaquie est démantelée. Il ne reste plus qu’un protectorat sous domination allemande.
Le démantèlement de la Tchécoslovaquie, et l'expansion du Reich depuis 1933.
Crise de confiance en France et au Royaume-Uni
À Londres comme à Paris, l’accord de Munich provoque une division profonde de l’opinion. Les dirigeants, Chamberlain et Daladier, rentrent en promettant la paix, mais une partie croissante de la population et des élites politiques comprend que cette paix est fragile, presque honteuse.
En France, Daladier est acclamé par la foule à son arrivée à l'aérport. La presse titre "la paix est sauvée". Le premier ministre ne comprends pas. Il s'attendait a être accueuilli sous les insultes, pour avoir signé un traité aussi honteux. Pour une grande partie de la population, peu importe la soumission à Hilter et le sacrifice de l'allié Tchécoslovaque : la guerre a été évitée. Daladier, plus lucide, déclare amère :
"Ah les imbéciles ! S'ils savaient..."
Daladier (à gauche) dans la voiture qui le ramène de l'aéroport. La foule se presse pour le féliciter.
En Grande-Bretagne, des figures comme Churchill fustigent un accord qui, selon lui, troque l’honneur national contre l’illusion de sécurité. Il dit :
"Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre."
L’affaire de Munich fait aussi éclater la faiblesse des démocraties, incapables de défendre leurs alliés ou de poser des limites à l’expansion fasciste.
Munich, un choix stratégique ou une erreur historique ?
Les motivations de l’"appeasement"
Pour comprendre la décision de Chamberlain et Daladier, il faut revenir à l’état d’esprit de l’époque. En 1938, le souvenir du massacre de la Grande Guerre reste obsédant. Personne ne veut replonger dans un conflit total. Les opinions publiques sont massivement pacifistes, et les forces armées peu prêtes à une guerre moderne.
À cela s’ajoutent d’autres facteurs : au Royaume-Uni, l'idée est largement répandue que le traité de Versailles a été injuste pour l’Allemagne. On croit aussi, outre-manche que Hitler veut simplement réunir tous les Allemands en un seul état, et ne poussera pas plus loin ses revendications.
Hitler et Chamberlain
Mais les deux alliés signent le traité pour des raisons différentes :
- Chamberlain espère signer une paix sur le long terme.
- Daladier, lui, cherche à gagner du temps pour préparer l'armée française à une guerre contre l'Allemagne nazie, qu'il juge désormais inévitable.
L’impossibilité de négocier avec une dictature
Mais la pari de Chamberlain d'une paix durable en échange des Sudètes repose sur une illusion majeure : celle que Hitler est un dirigeant rationnel, prêt à respecter ses engagements une fois ses "revendications légitimes" satisfaites.
En réalité, dès Mein Kampf, Hitler annonce une vision expansionniste, raciste et militariste de l’Europe. Il ne s’arrêtera pas aux Sudètes, et Munich lui confirme que ses méthodes fonctionnent.
Hitler prononce un discours aux allemands
Les démocraties ont négocié comme s’il s’agissait d’un conflit classique entre États. Mais Hitler ne joue pas le même jeu : il ne cherche pas à rétablir un équilibre, mais à renverser l’ordre international, détruire les traités, soumettre l’Europe. Dans ce cadre, la conciliation devient une faiblesse, non un compromis.
Munich, tournant vers la guerre
L’accord de Munich n’est donc pas un succès diplomatique. C’est un tournant vers la guerre, masqué sous une façade de paix. Il détruit la confiance entre les puissances alliées. Il laisse Hitler libre d’agir. Il isole encore davantage l’URSS, qui en tirera ses propres conséquences en signant le pacte germano-soviétique en 1939.
Devant le manque de fibalilité des alliés révélé à Munich, Staline choisit plutôt de s'allier à Hitler, en 1939. Ici, Staline (gauche) et Ribbentrop.
Sur le plan symbolique, Munich devient le symbole de l’échec de la diplomatie face à la dictature, de la lâcheté des démocraties, mais aussi de leur aveuglement. Il montre qu’en cédant face à la menace, on ne l’apaise pas : on l’encourage.
Conclusion
La conférence de Munich reste l’un des symboles les plus puissants de l’échec diplomatique face à la montée du totalitarisme. Présentée en 1938 comme une victoire de la paix, elle s’est révélée être un abandon camouflé, un moment où les démocraties ont reculé devant une dictature agressive.
Munich n’a pas évité la guerre. Elle l’a repoussée de quelques mois, au prix de la dislocation d’un État souverain, la Tchécoslovaquie, et de la confirmation donnée à Hitler que ses menaces fonctionnaient. En mars 1939, il annexe ce qu’il reste du pays. En septembre, il attaque la Pologne. Cette fois, la guerre éclate — mais trop tard pour sauver ce qui aurait pu l’être en 1938.
Cette conférence marque aussi une rupture symbolique : les accords de Munich enterrent l’idée que le droit international suffit à garantir la paix, et que l’on peut contenir un régime totalitaire par la négociation. Elle montre que l’illusion d’un compromis avec une dictature peut coûter plus cher que le conflit qu’on cherche à éviter.
Enfin, Munich agit comme un révélateur de la fragilité des démocraties dans l’entre-deux-guerres : paralysées par leur passé, divisées sur leur avenir, elles ont laissé à Hitler l’initiative, la légitimité, et l’avantage stratégique. En 1938, les démocraties auraient encore pu l’arrêter. Elles ont préféré lui faire confiance. Ce fut leur erreur — et l’une des leçons les plus dures du XXe siècle.














