Hiver 1917, la Russie est à bout de souffle. Trois ans de guerre ont vidé les campagnes de leurs hommes, ruiné l’économie et saturé les hôpitaux. Dans les villes, le pain manque, le charbon se raréfie, les files d’attente s’allongent sous la neige. Au front, des millions de soldats épuisés obéissent à des officiers qu’ils méprisent.
À Petrograd, la colère gronde dans les usines. Les salaires fondent sous l’inflation, les grèves se multiplient. La noblesse et la bourgeoisie, autrefois piliers du régime, doutent ouvertement de Nicolas II, ce tsar obstiné qui dirige la guerre depuis le front et laisse la capitale aux intrigues de sa cour. Le pouvoir impérial, figé dans ses certitudes, ne voit pas que les fondations de l’Empire se fissurent.
Février 1917 : L’effondrement du régime tsariste
Un empire à bout de souffle
En février 1917, l’Empire russe n’est plus qu’une façade fragile. La Première Guerre mondiale l’a épuisé : près de deux millions de morts, des millions de blessés, une économie désorganisée, des pénuries dans toutes les villes. L'armée est en état de décomposition, des milliers de soldats désertent ou n'obéissent plus aux ordres. Les voies ferrées sont saturées par les convois militaires, les villes manquent de pain, de charbon et d’eau potable. Le régime tariste, en crise depuis de nombreuses années, est de plus en plus critiqué.
Au sommet, le tsar Nicolas II est coupé de la réalité et ne comprend pas l'ampleur de la crise. Il s’entoure de courtisans et prend personnellement le commandement de l’armée, laissant à Pétrograd un gouvernement paralysé.
Nicolas II arrive sur le front
Sur le front, son manque d'expérience militaire entraîne l'armée dans de nouvelles défaites, tandis qu'à l'arrière, son épouse, l'impératrice Alexandra, s'attire les foudres de la population qui lui reproche son origine allemande et son amitié avec le sulfureux Raspoutine, qui exercerait sur elle une influence démesurée.
Au centre, sous sa barbe hirsute, Raspoutine. À sa gauche, l'impératrice Alexandra, et ses cinq enfants
Devant la situation, la noblesse est divisée : une partie reste fidèle au tsar, une autre voudrait le remplacer pour sauver l’ordre ancien, consciente que la monarchie vacille.
L’explosion sociale
Dans ce contexte de privation et de crise politique, la colère éclate à Pétrograd. Les premiers à descendre dans la rue sont les ouvrières du textile, le 23 février (8 mars dans le calendrier grégorien). Elles réclament du pain et la fin de la guerre. Rapidement, les ouvriers des grandes usines se joignent aux manifestations, entraînant une grève générale dans tout le pays.
La place Skobelevskaya, à Moscou, pendant les manifestations de février.
Les soldats du Tsar, épuisés par trois ans de guerre et hostiles à leurs officiers, reçoivent l’ordre de tirer sur la foule. Beaucoup refusent. Les mutineries se multiplient : des régiments entiers rejoignent les manifestants. C’est la bascule : ce qui était une émeute devient une révolution.
Des officiers russes (au centre) arrêtés par des soldats mutins.
Pendant ce temps, la paysannerie, majoritaire dans le pays, reste physiquement éloignée des troubles de la capitale mais suit la situation avec impatience, espérant que la crise politique ouvre enfin la voie à une réforme agraire, attendue depuis des décennies.
Chute du tsar et double pouvoir
En quelques jours, Saint-Petersbourg, la capitale, tombe aux mains des insurgés. Les bâtiments officiels sont occupés, les drapeaux rouges remplacent les emblèmes impériaux.
Le 26 février (12 mars), dans un acte désespéré, Nicolas II dissout la Douma. Mais une partie des députés refusent de lui obéir. Ces députés, majoritairement issus de la bourgeoisie libérale, forment dès le lendemain un comité provisoire pour rétablir l’ordre et assurer la continuité de l’État.
Le gouvernement provisoire
Dans les mêmes heures, le Soviet de Petrograd — assemblée des représentants des ouvriers et des soldats — renaît spontanément, comme en 1905.
Le Soviet de Petrograd, assemblée non officielle qui réunit des représentants populaires élus par les ouvriers et les soldats.
Le 2 mars (15 mars), face au mur, Nicolas II abdique. Une dynastie tricentenaire s’effondre dans l'indifférence.
Dès cet instant, deux pouvoirs coexistent :
- Le Gouvernement provisoire, formé de libéraux et de modérés, soutenu par la bourgeoisie urbaine et une partie de la noblesse réformiste, qui veut instaurer une démocratie parlementaire tout en poursuivant la guerre.
- Le Soviet de Petrograd, organe issu des masses ouvrières et soldats, porteur d’un programme pacifiste et radical.
Ce double pouvoir reflète la fracture sociale du pays : la bourgeoisie veut sauver l’État et l’ordre économique, les ouvriers et soldats veulent en finir avec la guerre et transformer la société. Entre les deux, la paysannerie attend, mais son poids politique sera bientôt décisif.
Mars–Octobre 1917 : Le double pouvoir et la radicalisation
Le gouvernement provisoire : promesses et blocages
Après l’abdication du tsar, le Gouvernement provisoire, dominé par la bourgeoisie libérale et quelques socialistes modérés (mencheviks et socialistes-révolutionnaires), promet des réformes politiques : liberté de presse, abolition de la peine de mort, préparation d’une Assemblée constituante. Mais sur les deux questions qui brûlent les esprits, il déçoit rapidement :
- La guerre : les dirigeants, liés à la France et au Royaume-Uni, refusent une paix séparée avec l’Allemagne.
- La terre : la réforme agraire est repoussée à l’après-guerre, laissant les paysans frustrés.
Ce choix satisfait une partie de la bourgeoisie et de la noblesse réformiste, soucieuses de préserver la propriété privée et l’honneur diplomatique. Mais il alimente la colère des ouvriers, des soldats et des paysans, qui espéraient un changement radical.
Un soldat arrête des déserteurs. Depuis l'année 1916, les désertions se comptent en centaines de milliers.
Les soviets : pouvoir populaire et pression des masses
Face au manque d'action du gouvernement, les soviets (conseils d’ouvriers et de soldats) gagnent en influence. Celui de Petrograd devient le centre nerveux d’un contre-pouvoir.
Les soviets n'ont encore aucun pouvoir officiel, mais grâce à leur influence dans les milieux ouvriers et parmi les soldats, il peuvent imposent des mesures concrètes : ils obtiennent la journée de 8h en l'imposant de force dans les usines, et assurent la sécurité dans de nombreuses villes du pays par des milices populaires.
L'ordre n°1 confère aux soviets un moyen de pression sur le gouvernement : d'après lui, les soldats, regrouppés en conseils, ne doivent obéir aux ordres des généraux seulement s'ils sont approuvés par le Soviet ! Le gouvernement ne pourra donc pas utiliser l'armée frontalement pour éliminer les Soviets...
Des soldats manifestent
Cette dynamique populaire plaît aux masses, mais inquiète la bourgeoisie et les élites, qui y voient un désordre permanent et une menace à leur pouvoir.
Dans ce contexte, le révolutionnaire Vldimir Ilitch Oulianov, dit "Lénine", revient à Petrograd après plus de 15 années d'exil. Envoyé en Russie par les allemands pour déstabiliser la pays, Lénine prends la tête du parti bolchevik, encore minoritaire au Soviet de Petrograd mais dont il va, petit à petit, faire croître l'influence.
Il proclame les Thèses d’Avril, regrouppant trois mesures phares :
- Paix immédiate
- Tout le pouvoir aux soviets
- La terre aux paysans
Ce programme, radical mais clair, parle directement aux frustrations des classes populaires.
Lénine de retour d'exil.
Crises et affrontements
Mais le double pouvoir ne peut durer sans affrontement. En juin, le Gouvernement provisoire tente une offensive militaire sur le front allemand : c’est un désastre. Le moral de l’armée s’effondre, les désertions explosent. Les ouvriers et soldats réclament la fin immédiate de la guerre.
En juillet, des manifestations massives éclatent à Petrograd, mêlant colère ouvrière et agitation bolchevique. L’armée et la police reprennent la ville, arrêtent des militants. Lénine s’enfuit en Finlande. La bourgeoisie se persuade qu’il faut restaurer l’ordre à tout prix.
Les troupes du gouvernement provisoire ouvrent le feu sur les manifestants.
En août, le général Kornilov, soutenu par des cercles conservateurs et une partie de la noblesse, tente un coup de force pour écraser les soviets et rétablir l’autorité militaire. Il marche sur Petrograd avec 30.000 hommes.
Le Gouvernement provisoire d'Alexandre Kerenski s'oppose ouvertement à Kornilov, qui cherche à établir une dictature militaire. Kerenski appelle alors les soviets et même les bolcheviks à organiser la défense de Petrograd. Il leur fournit même des armes. Finalement, Kornilov se dégonfle et se rend au gouvernement sans combattre.
L’échec du putsch renforce le prestige des bolcheviks : ils apparaissent désormais comme les seuls capables de défendre la révolution contre la contre-révolution.
Octobre 1917 : Le coup de force bolchevik
Les bolcheviks prêts à agir
À l’automne 1917, la situation est mûre pour un basculement. Le Gouvernement provisoire, désormais est isolé : la bourgeoisie doute de sa capacité à maintenir l’ordre, les ouvriers et soldats le considèrent comme un obstacle à la paix et à la réforme agraire.
Les bolcheviks, eux, ont patiemment consolidé leurs positions dans les soviets, notamment celui de Petrograd. Trotski, président du Soviet et organisateur hors pair, met sur pied un Comité militaire révolutionnaire, qui contrôle les garnisons et les dépôts d’armes.
Trotski s'adresse à des soldats
Lénine, revenu clandestinement à Petrograd, pousse à l’action avant la réunion de l’Assemblée constituante prévue en novembre, de peur que celle-ci ne consolide le pouvoir des modérés.
La prise du pouvoir
Dans la nuit du 24 au 25 octobre, les bolcheviks passent à l’action. Les ponts, gares, télégraphes, imprimeries sont occupés par des gardes rouges et des soldats acquis à leur cause. La population assiste à un coup de force presque silencieux : pas de grandes batailles dans les rues, mais une prise méthodique des points stratégiques.
Le dernier bastion du Gouvernement provisoire, le Palais d’Hiver, est investi dans la nuit par un petit groupe armé. Kerenski s’est enfui.
Des miliciens bolcheviks fument leur tabac dans le palais des Tsars.
Au matin, le Soviet de Petrograd annonce que le Gouvernement provisoire est renversé et que le pouvoir passe aux soviets, dirigés par un Conseil des commissaires du peuple dominé par les bolcheviks.
Lénine et Trotski, membres du Conseil des commissaires du peuple. À droite, Kamenev, président du comité central exécutif.
La bourgeoisie et la noblesse sont sidérées par la rapidité de l’opération. Les classes possédantes comprennent que la révolution a changé de nature : on n’est plus dans une réforme démocratique, mais dans une rupture totale.
Premières mesures bolcheviques
Dès le lendemain, les bolcheviks adoptent deux décrets fondateurs :
-
Décret sur la paix : proposition immédiate d’un armistice à toutes les puissances belligérantes, appelant à une paix "sans annexions ni indemnités".
- Décret sur la terre : confiscation sans compensation des domaines de la noblesse, de l’Église et de la Couronne, redistribués aux comités paysans.
Pour les ouvriers, des comités de contrôle sont instaurés dans les usines. L’État prend la main sur la production et le commerce extérieur. Les classes populaires urbaines et une grande partie de la paysannerie y voient la concrétisation de leurs revendications. Mais très vite, ces mesures s’accompagnent d’un contrôle politique strict : suppression de la presse d’opposition, arrestations d’adversaires politiques, dissolution prévue de l’Assemblée constituante si elle ne valide pas le pouvoir bolchevik.
Lénine (au centre) défile sur la Place rouge.
En quelques jours, le pouvoir soviétique se transforme en pouvoir bolchevik exclusif. La promesse d’un État des soviets représentatif de toutes les forces populaires cède la place à un régime centralisé, dominé par un parti unique. Pour la bourgeoisie et la noblesse, c’est la perte définitive de leur influence ; pour la paysannerie et les ouvriers, une victoire teintée d’ombre.
Les premières réformes bolcheviques
Dès leur arrivée au pouvoir, les bolcheviks frappent vite et fort. Leur objectif est clair : répondre immédiatement aux attentes des masses populaires qui les ont portés au pouvoir, tout en coupant court à toute tentative de retour de l’ordre ancien.
La première mesure est le décret sur la paix (26 octobre 1917). Il appelle à un armistice général et à une paix "sans annexions ni indemnités". Pour les soldats du front, épuisés par trois ans de boucherie, c’est une libération. Des régiments entiers désertent pour rentrer au village. Les ouvriers urbains y voient la promesse que les ressources ne seront plus englouties par la guerre. Mais pour la bourgeoisie et la noblesse patriote, c’est une humiliation nationale, un abandon des alliances et du prestige russe.
Un soldat blessé retrouve sa maison
Vient ensuite le décret sur la terre, qui confisque sans compensation les domaines des grands propriétaires, de l’Église et de la Couronne pour les redistribuer aux comités paysans.
La paysannerie, majoritaire dans le pays, accueille cette décision avec enthousiasme : c’est la réalisation d’un rêve ancien. Pour la noblesse terrienne, en revanche, c’est une expropriation pure et simple. Beaucoup fuient vers le sud ou à l’étranger, d’autres commencent à financer et organiser la résistance armée qui formera bientôt l’ossature des armées blanches.
Les ouvriers, eux, reçoivent le contrôle ouvrier : des comités d’usine sont autorisés à surveiller la gestion, de leur entreprises. L’enthousiasme est réel, mais il est vite tempéré : les bolcheviks, soucieux d’éviter l’anarchie économique, commencent à centraliser ces initiatives.
Affiche : l'ouvrier chasse les capitalistes
À ces mesures économiques s’ajoutent des réformes sociales d’ampleur : abolition des titres de noblesse, égalité juridique entre hommes et femmes, légalisation du divorce et de l’avortement. Dans les villes, ces changements sont salués par une partie des classes populaires et par les milieux progressistes. Mais dans les campagnes, plus conservatrices, certaines de ces mesures passent inaperçues ou suscitent la méfiance.
Enfin, les bolcheviks consolident leur pouvoir politique : suppression de la presse d’opposition, arrestations d’adversaires, exclusion des autres partis socialistes des soviets. L’idéal initial d’un pouvoir pluraliste des soviets cède la place à un contrôle exclusif du parti bolchevik.
En quelques mois, la structure sociale de la Russie est bouleversée :
- Les ouvriers et les soldats obtiennent des victoires immédiates, mais sous la tutelle d’un pouvoir centralisateur.
- Les paysans soutiennent massivement le nouveau régime, tout en restant attachés à la propriété individuelle, ce qui prépare des tensions futures.
- La bourgeoisie et la noblesse sont exclues de toute influence, jetées dans l’exil ou la rébellion.
Ces réformes cimentent une alliance populaire autour des bolcheviks… mais elles ferment aussi toute possibilité de compromis avec les classes possédantes. La guerre civile devient inévitable.
Trotski et des soldats de l'armée bolchevik
Conclusion
L’année 1917 n’a pas seulement renversé un régime : elle a refaçonné en profondeur l’ordre social et politique de la Russie. En quelques mois, une monarchie multiséculaire a cédé la place à une dictature bolchevik.
Les bolcheviks ont su exploiter les fractures sociales : s’appuyer sur les ouvriers et les soldats fatigués de la guerre, rallier les paysans en leur donnant la terre, et isoler totalement la bourgeoisie et la noblesse. Mais en écartant toute possibilité de compromis, ils ont créé une ligne de fracture irréversible. D’un côté, un bloc populaire derrière les bolcheviks ; de l’autre, des forces sociales et politiques prêtes à tout pour les renverser.
À la fin de 1917, les promesses de "Paix, Terre, Pain" ont été tenues… en partie. La paix signifiera bientôt de lourdes concessions territoriales, la terre restera un sujet de tension, et le pain viendra à manquer encore. Ce qui devait être une révolution sociale et politique se transforme déjà en lutte pour la survie du nouveau régime.
Cette victoire d’Octobre est donc aussi le prélude à un conflit plus vaste : la guerre civile russe, où chaque classe, chaque région, chaque faction armée tentera de défendre sa vision de l’avenir du pays.

















