Entre 1918 et 1928, les bolcheviks, conduits par Lénine, se donnent pour objectif de construire un État socialiste sur les ruines de l’Empire russe, au milieu des convulsions de la guerre civile et de l’effondrement économique.
Le communisme de guerre (1918-1921)
Contexte et logique d’ensemble
En 1918, la jeune Russie soviétique affronte une guerre civile d’une brutalité extrême. L’Armée rouge doit lutter contre les Armées blanches soutenues par les Alliés, contenir des révoltes paysannes et mater les mouvements indépendantistes en Ukraine, dans le Caucase ou en Asie centrale. L’économie, déjà ravagée par la Première Guerre mondiale, s’effondre.
Face à la pénurie, Lénine et les bolcheviks mettent en place ce qu’ils appellent le «communisme de guerre» : un système où l’État contrôle toute la production, supprime le commerce privé et réquisitionne les ressources.
Officiellement, il s’agit d’appliquer les principes socialistes en abolissant le marché ; en réalité, c’est aussi une économie de siège, conçue pour nourrir l’armée et maintenir le pouvoir bolchevik à tout prix.
L'armée rouge
Mesures économiques et sociales
Les grandes entreprises industrielles, les banques, les mines et les transports sont nationalisés dès 1918. Les capitalistes perdent tout du jour au lendemain, mais une fois saisis, les moyens de production ne profitent pas directement aux ouvriers, comme dans les théories de Marx : la gestion passe au Conseil supérieur de l’économie nationale (VSNKh), qui centralise les décisions et impose une direction unique aux usines. Les syndicats ouvriers sont subordonnés à l’État ; les grèves sont interdites.
Le commerce privé est interdit. L’État instaure des monopoles sur la distribution des denrées essentielles et met en place un rationnement strict, avec des catégories de priorité : soldats et ouvriers qualifiés reçoivent les rations les plus importantes, tandis que les autres survivent difficilement.
L’inflation rend la monnaie presque inutile ; le troc et le paiement en nature deviennent la norme.
Dans les campagnes, l’État envoie des détachements armés pour pratiquer la réquisition forcée du grain (prodrazvyorstka). Officiellement, seules les excédents sont confisqués, mais en pratique, les saisies dépassent souvent ce que les paysans peuvent se permettre. Résultat : de nombreux cultivateurs réduisent volontairement leur production ou cachent leurs récoltes.
Saisie de grains chez un paysan russe
Pour faire tourner les usines et reconstruire les infrastructures, le travail est placé sous une discipline militaire stricte : interdiction de quitter son poste sans autorisation, encadrement par des officiers. Des sanctions sévères sont imposées pour absentéisme ou baisse de rendement.
Les ouvriers peuvent être affectés à des chantiers de construction ou de transport loin de leur domicile. Les «armées du travail» créées par Trotski, organisées et dirigées comme des unités militaires, sont envoyées dans les mines, sur les chemins de fer ou dans les forêts.
Réparation d'un pont de chemin de fer par une armée du travail
Conséquences du Communisme de Guerre
Si ces mesures permettent à l’Armée rouge de tenir, leurs effets sur la population sont dévastateurs. Entre 1918 et 1921, la production industrielle chute à moins de 15 % du niveau d’avant-guerre ! Les usines ferment ou tournent au ralenti. Dans le même temps, les réquisitions de grains poussent les paysans à réduire leur production : celle-ci chute de 40%.
Le pays manque de tout : charbon, acier, nourriture. Les citadins, face au chômage et aux pénuries alimentaires, fuient vers les campagnes. Ils emportent habits, meubles et bijoux, pour les troquer contre du grain ou des pommes de terre.
Entre 1917 et 1920, Petrograd perd plus de 70% de ses habitants. Moscou, près de 40%.
Une sans-abri à Omsk, sibérie. Elle couvre sa baraque de terre pour garder la chaleur.
Beaucoup de sans-abris des villes de l'Est sont des réfugiés qui ont fui les grandes villes de Russie européenne.
La situation culmine en 1921, quand une terrible famine frappe la région de la Volga. Plus de 5 millions de russes meurent de faim. Dans ses rapports envoyés à Moscou, la Tchéka décrit des cas de cannibalisme :
“Dans plusieurs villages, les habitants consomment la chair humaine ; des cadavres sont déterrés et utilisés comme nourriture.”
Des enfants faméliques.
Face à l'urgence de la situation, l'aide se fait attendre. L'état met en place des cantines publiques, mais en nombre très insuffisant. De plus, les bolcheviks privilégient l'approvisionnement des zones "loyales" au régime : les régions marquées par des révoltes paysannes voient leur aide retardée ou réduite. La distribution de nourriture devient un instrument de contrôle politique.
En juillet, Lénine accepte finalement l'aide étrangère. L'ARA, organisation humanitaire américaine, nourrira plus de 10 millions de personnes au plus fort de la famine.
Distribution de pain par l'ARA
Lénine, opportuniste, va profiter du context extrême pour confisquer les biens de l'église à l'échelle nationale.
- Officiellement, la saisie de l'or du clergé permettra acheter de la nourriture à l'étranger et lutter contre la famine.
- Officieusement, il s'agit de briser l'influence de l'église orthodoxe, perçue comme un foyer d'opposition au pouvoir soviétique.
Lénine écrit :
"C'est maintenant que nous pouvons confisquer les biens de l'Église avec une énergie farouche, impitoyable (...) Seul le désespoir engendré par la faim peut entraîner une attitude bienveillante des paysans à notre égard."
Le trésor ne financera qu'en minorité l'aide alimentaire. À la place, les bolcheviks vont l'utiliser pour alimenter le budget du jeune État soviétique : entretient de l'admninistration ; financement de la police politique ; modernisation de l'armée rouge ; réindustrialisation...
Fin 1922, quand la situation se stabilise enfin, plus de 5 millions de personnes sont mortes de la famine en Russie.
Convoi de cadavres.
Résistances et crise politique
Face au privations et à la tyrannie bolchevik, le mécontentement rural explose. La révolte de Tambov (1920-1921), dirigée par Alexandre Antonov, mobilise jusqu’à 50 000 insurgés contre les réquisitions. L’Armée rouge va écraser sans pitié ces paysans, en utilisant des méthodes d’une extrême violence, allant jusqu’à l’emploi d’armes chimiques contre les villages rebelles.
En mars 1921, la révolte des marins de Kronstadt devient un symbole du tournant autoritaire du régime : les marins exigent plus de libertés, la fin des réquisitions et l’élection libre des soviets. Trotski ordonne l’assaut ; la forteresse est reprise après des combats sanglants qui font des milliers de morts.
Les marins de Kronstadt. Ces marins mutins sont basés sur l'île de Kronstadt, dans la baltique, à 30km de Petrograd.
Eux qui avaient soutenu les révolutions de mars, puis d'octobre, dénoncent à présent la dérive autoritaire du pouvoir bolchevik. Ils seront massacrés.
Bilan et tournant vers la NEP
Le communisme de guerre remplit son objectif militaire : l’Armée rouge triomphe des forces blanches et les bolcheviks conservent leur pouvoir. Mais économiquement, c’est un désastre : production en chute libre, campagnes hostiles, villes exsangues.
Lénine lui-même reconnaît qu’il est impossible de continuer sur cette voie.
La Nouvelle Politique Économique
Origines et mise en place
En 1921, la Russie soviétique sort victorieuse de la guerre civile, mais l’effondrement économique est total : la production industrielle représente à peine 20 % de son niveau de 1913, les campagnes sont exsangues, et la famine frappe plusieurs millions de personnes.
Le communisme de guerre, avec ses réquisitions forcées et son économie administrée, a rompu l’alliance entre ouvriers et paysans sur laquelle reposait le régime.
Les signes de rupture sont évidents : grèves ouvrières à Petrograd, insurrections... Face au risque d’effondrement, Lénine impose au 10ᵉ Congrès du Parti (mars 1921) un changement radical : la Nouvelle Politique Économique (NEP).
Congrès du Parti communiste, en 1920. Tout à droite, Lénine.
Il la présente comme une «retraite stratégique» : un retour à une certaine forme de capitalisme, destiné à rétablir l’économie, avant de reprendre la construction d'une économie socialiste, une fois la situation intérieure stabilisée.
Contenu et fonctionnement
La mesure centrale est la suppression des réquisitions : chaque paysan paie désormais un impôt en nature fixé à l’avance, et peut vendre librement le surplus sur les marchés. Cette liberté de vente relance immédiatement la production : dans certaines régions, les surfaces cultivées augmentent de 25 % dès 1922.
Vendanges en russie, 1923.
Le commerce privé, interdit depuis 1918, renaît. Les marchés de ville se remplissent à nouveau de produits alimentaires, mais aussi de biens manufacturés fabriqués dans de petites entreprises privées ou artisanales.
Les grandes industries (métallurgie, charbon, chemins de fer) restent sous contrôle de l’État, mais les petites unités sont souvent confiées à des particuliers ou louées à des coopératives.
La monnaie, presque disparue pendant le communisme de guerre, est réintroduite avec le tchervonets (1922), indexé sur l’or, qui stabilise les transactions. Cette réforme monétaire met fin au troc généralisé et au paiement en nature qui dominaient depuis 1919.
Dans les villes apparaissent les «nepmen», commerçants et entrepreneurs qui profitent des nouvelles règles pour ouvrir des boutiques, gérer des ateliers ou organiser des échanges à grande échelle. Leur prospérité tranche avec les privations récentes et alimente les critiques au sein du Parti.
File d'attente devant une grande épicerie, à Petrograd.
Conséquences économiques et sociales
Les résultats sont rapides : la production agricole de 1923 atteint environ 75 % du niveau d’avant-guerre, et la grande famine prend fin. Dans les villes, l’approvisionnement s’améliore nettement, et les salaires progressent. Les foires régionales, comme celle de Nijni Novgorod, redeviennent des lieux de commerce actifs, attirant des marchands de toute la Russie.
Cependant, les effets sont inégaux. L’industrie lourde, restée sous contrôle étatique, peine à se relever, tandis que le commerce et l’artisanat privés prospèrent.
Les nepmen affichent parfois une richesse ostentatoire, irritant les militants bolcheviks qui voient en eux une résurgence du capitalisme.
Caricature : un couple de nepmen, habillé richement.
Réactions et débats au sein du Parti
La NEP divise profondément la direction bolchevique.
- La gauche du Parti, menée par des figures comme Préobrajenski ou Trotski, dénonce une politique de «concessions à la petite-bourgeoisie» qui retarde l’industrialisation socialiste.
- La droite, dirigée par Boukharine, appelle au contraire à poursuivre la NEP pour accélérer la production et élargir le marché intérieur. Sa formule :
"Enrichissez-vous"
Lénine tranche en maintenant la NEP mais en verrouillant le pouvoir politique : interdiction des fractions au sein du Parti (mars 1921), répression systématique des mouvements d’opposition, maintien de la Tchéka.
En poursuivant la NEP, les bolcheviks contentent les masses et soutiennent la reprise économique. Pendant ce temps, ils peuvent travailler à la consolidation de leur pouvoir sur la Russie et ses habitants.
Un compromis provisoire
La NEP restaure l’alliance entre villes et campagnes et permet à l’État soviétique de se reconstruire. Mais c’est un compromis instable : deux logiques économiques coexistent
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Un secteur socialisé (grands industries), planifié, à la croissance lente,
- Un secteur marchand (petites industries, petits commerces, exploitation agricole), à la croissance rapide mais politiquement suspect.
Cette dualité alimente des tensions idéologiques et prépare de futurs affrontements.
Une sidérurgie à Moscou
Fonctionnement politique de la Russie soviétique
Un État dominé par le Parti
Après la guerre civile, la Russie soviétique devient un État où le Parti communiste bolchevique détient tout le pouvoir réel. Les soviets, qui devaient être des assemblées élues, subsistent formellement mais n’ont plus aucune autonomie : ils valident les décisions déjà prises par la direction du Parti.
Dans ce système, l’État n’est pas l’organe souverain ; il est l’exécutant des résolutions du Parti. Le gouvernement officiel – le Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom) – applique les décisions définies dans les instances dirigeantes du Parti communiste.
La chaîne de commandement politique
Le pouvoir central est concentré dans quelques organes clés :
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Le Comité central : élu lors des congrès du Parti, il fixe la ligne générale et contrôle l’ensemble de l’appareil.
- Le Politburo : créé en 1919, il réunit un petit groupe de dirigeants qui prennent les décisions stratégiques quotidiennes (politique intérieure, économie, diplomatie, sécurité).
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Le Secrétariat : chargé de la gestion de l’appareil du Parti, il supervise les nominations à tous les échelons. Ce rôle devient décisif après 1922 avec l’arrivée de Staline comme secrétaire général.
- L’Orgburo : organe spécialisé dans l’organisation interne, chargé de mettre en œuvre concrètement les décisions dans les structures locales du Parti.
Lénine, Trotski et Kamenev (à gauche). Tous trois sont des cadres du Politburo.
Contrôle de l’administration et de la société
Cette structure garantit un contrôle complet de l’appareil d’État. Les ministères sont dirigés par des bolcheviks fidèles, souvent eux-mêmes membres du Comité central, qui suivent avec zèle la ligne du parti.
Les nominations, au cœur du système, assurent une loyauté totale : un cadre promu doit sa carrière au Parti, pas à une élection ou à des compétences particulières. Ce mécanisme verrouille l’ensemble de l’appareil administratif et politique : seul des bolcheviks ont accès aux postes de pouvoir.
Les instruments de pouvoir et de répression
Dès de début des années 1920, le Parti communiste verrouille le pays grâce à un ensemble d’instruments qui assurent son monopole politique et son contrôle sur toute la société.
- La police politique, la Tchéka devenue GPU en 1922, ne se limite pas à traquer les opposants armés : elle surveille la population entière, infiltre les milieux jugés suspects, contrôle la presse, intercepte le courrier et procède à des arrestations préventives. La crainte de ses méthodes – exécutions sommaires, détentions sans procès – réduit au silence toute contestation organisée.
Exécution d'opposants pas la Tchéka, 1920.
- La propagande, coordonnée par le département d’agitation et de propagande (Agitprop), diffuse une vision unique du monde. Journaux, affiches, films et clubs ouvriers servent à inculquer la ligne du Parti comme une vérité indiscutable.
- Les organisations de masse encadrent chaque groupe social. Les syndicats ne défendent plus les ouvriers : ils relaient les objectifs de production fixés par l’État (les ouvriers sont moins libre que sous le régime tsariste!). Le Komsomol forme la jeunesse dans l’idéologie communiste et recrute les futurs cadres. Même les associations culturelles ou sportives sont placées sous direction communiste.
Le "centralisme démocratique" est appliqué pour assurer l'unité politique : les discussions sont autorisées en interne jusqu’à la prise de décision, mais une fois celle-ci adoptée, aucune contestation publique n’est tolérée. En réalité, après l’interdiction des fractions en 1921, même les débats internes sont étroitement limités
En contrôlant la police, la propagande, les organisations sociales et toute l’information publiée, le Parti devient intouchable. L’État soviétique, totalement fusionné avec lui, étend son autorité jusque dans la vie quotidienne, et contrôle étroitement la pensée de ses citoyens. Sont posés, en URSS, les bases d'un futur État totalitaire.
La création de l’URSS et la centralisation
En décembre 1922, la Russie soviétique s’unit à l’Ukraine, à la Biélorussie et à la Fédération transcaucasienne pour former l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Officiellement, chaque république conserve son propre gouvernement et ses soviets. En pratique, toutes sont soumises aux décisions du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), dirigé depuis Moscou.
Les organes fédéraux, comme le Congrès des Soviets de l’URSS ou le Comité exécutif central, ne sont que des vitrines légales : ils enregistrent et proclament les choix faits par la direction du Parti. La structure de l'URSS donne l’apparence d’une union volontaire des peuples membres, mais le pouvoir reste concentré dans les mains du noyau dirigeant de Moscou.
Siège du Politburo, à Moscou. Depuis ce bâtiment, les cadres du parti vont orienter la politique du bloc de l'Est jusqu'à la chute de l'URSS, à la fin du siècle.
Conclusion
De 1918 à 1928, l’URSS passe par deux expériences économiques radicalement différentes, mais unies par une même constante : le contrôle politique absolu du Parti communiste.
Le communisme de guerre, imposé par les nécessités de la guerre civile, cherche à abolir le marché et à centraliser toute la production, en accords avec les théories communiste. Il permet la victoire militaire, mais plonge le pays dans une crise profonde, marquée par l’effondrement de la production, la famine et des révoltes.
La NEP, instaurée en 1921, réintroduit partiellement l’économie de marché : les paysans peuvent vendre leurs surplus, le commerce reprend, et la production se redresse rapidement. Ce compromis pragmatique apaise la société, mais suscite des divisions idéologiques au sein du Parti.
Pendant cette décennie, la structure politique soviétique se consolide. L’État devient l’instrument du Parti, qui concentre la totalité du pouvoir dans ses organes dirigeants, verrouille les débats internes et contrôle toutes les organisations sociales. La propagande, la répression et la centralisation institutionnelle transforment l’URSS en un État-parti totalitaire.
En 1924, l’économie est partiellement libéralisé, mais le système politique est déjà entièrement centralisé et verrouillé. Cette combinaison — économie partiellement libéralisée, mais pouvoir politique absolu — constitue l’héritage direct des années Lénine et le socle sur lequel Staline bâtira, quelques années plus tard, son modèle d’économie planifiée intégrale.
















