La mort de Lénine en janvier 1924 ouvre une lutte de succession au sein d’un Parti bolchevik miné par les divisions. Trotski, auréolé de gloire révolutionnaire, semble le successeur naturel. Pourtant, c’est Staline, figure de second plan, qui parvient à s’imposer.
En maniant l’appareil du Parti avec habileté, en exploitant les rivalités idéologiques et en éliminant ses adversaires un à un, il transforme une position fragile en pouvoir absolu.
La situation du Parti à la mort de Lénine
Le legs ambigu de Lénine
Après la Révolution d’Octobre, Lénine devient le chef incontesté du parti communiste. Il consolide le pouvoir bolchevik en supprimant les oppositions et en guidant les rouges pendant la terrible guerre civile russe. Pourtant, dès le début des années 1920, sa santé décline.
En 1922, une série d’accidents vasculaires cérébraux l'éloignent progressivement du pouvoir. Son absence laisse un vide politique immense à la tête du parti, exploité par quelques figures ambitieuses, qui accumulent le pouvoir et s'affrontent dans une lutte politique sans merci.
Lénine après son deuxième AVC, quelques mois avant sa mort.
Depuis sa retraite forcée, Lénine observe et s'inquiète de l’évolution du Parti, qu’il voit de plus en plus dominé par des luttes internes et menacé par la montée de l’appareil bureaucratique.
Avant sa mort, le 21 janvier 1924, Lénine dicte son testament politique, où il évalue et critique les principaux dirigeants du Parti. Le passage le plus célèbre est sans doute celui où il recommande le remplacement de Staline au poste de Secrétaire général, le qualifiant de «trop brutal» et s’inquiétant de la concentration croissante de pouvoir entre ses mains.
Staline (droite) visite Lénine dans son manoir, où il est retiré.
Ce testament, connu des principaux dirigeants, ne sera jamais diffusé officiellement dans le Parti, car Lénine y critiquait ouvertement presque tous les membres du Politburo.
Cet effacement opportun du testament illustre déjà l'ambiguïté de l’héritage léniniste, que chacun prétendra incarner tout en écartant ses avertissements les plus pressants.
Les courants idéologiques au sein du Parti
Malgré le centralisme imposé depuis la guerre civile, le Parti communiste n’est pas idéologiquement homogène. Plusieurs courants coexistent, souvent cristallisés autour de figures majeures de la révolution. L’un des clivages les plus fondamentaux porte sur la direction à donner à la construction du socialisme en URSS.
Léon Trotski, principal rival de Staline, défend "la révolution permanente", selon laquelle l’Union soviétique ne peut survivre sans l’extension de la révolution au niveau international. Pour lui, un socialisme viable est inconcevable dans un seul pays, surtout arriéré comme la Russie. Cette position, fondée sur l’analyse marxiste traditionnelle, est néanmoins affaiblie par l’échec des insurrections communistes en Europe (notamment en Allemagne en 1923).
Léon Trotski
Staline, quant à lui, développe à partir de 1924 la théorie du "socialisme dans un seul pays", qui affirme que l’URSS peut bâtir le socialisme indépendamment du reste du monde. Cette doctrine rencontre un écho favorable dans un pays épuisé par la guerre civile, en quête de stabilité. Elle se présente comme pragmatique et patriotique, et permet à Staline de se positionner comme un défenseur de l'ordre et de la discipline face aux visions jugées aventuristes de ses rivaux.
Staline
L'appareil du Parti : un outil de pouvoir
Au-delà des affrontements idéologiques, le pouvoir réel réside de plus en plus dans l’appareil du Parti, c’est-à-dire dans le réseau de cadres, de secrétaires et de responsables locaux contrôlant l’ensemble des structures soviétiques. L’importance croissante de la bureaucratie offre une opportunité stratégique majeure à celui qui sait s’en emparer.
Nommé Secrétaire général du Comité central en avril 1922, Staline gagne le contrôle d'un poste encore considéré comme secondaire sur le plan idéologique mais essentiel sur le plan organisationnel.
Staline à son bureau
Grâce à son nouveau rôle, il contrôle les nominations dans tout le Parti, ce qui lui permet peu à peu de placer des hommes loyaux à des postes clés, du niveau local jusqu’au Politburo.
L’alliance contre Trotski(1923–1925)
La marginalisation de Trotski
À la mort de Lénine, Léon Trotski apparaît logiquement comme son successeur naturel aux yeux de nombreux observateurs étrangers. Architecte de la victoire bolchevique lors de la guerre civile, fondateur de l’Armée rouge, orateur brillant et intellectuel reconnu, Trotski dispose d’un immense prestige. Pourtant il ne parvient pas à transformer ce capital symbolique en autorité politique durable.
La marginalisation de Trotski s’explique par plusieurs facteurs.
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D’abord, son passé menchevik – il n’a rejoint les bolcheviks qu’en 1917 – est exploité par ses adversaires pour miner sa légitimité au sein du Parti.
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Son caractère hautain et son mépris affiché pour les manœuvres politiques internes le coupent de l'appareil bureaucratique, que Trotski considère comme secondaire, mais qui devient en fait l’instrument principal du pouvoir.
- Enfin, il est gravement malade en 1923–1924, ce qui l’éloigne des cercles décisionnels à un moment crucial.
Trotski prononce un discours devant des soldats pendant la guerre civile.
Brillant orateur et théoricien, Trotski négligera les alliances politiques et ne prendra pas en compte la montée en influence de l'administration. Ces erreurs lui coûteront cher.
L’affaire des funérailles de Lénine, en janvier 1924, illustre bien cette mise à l’écart orchestrée par Staline. Informé trop tard de la date exacte, Trotski ne peut assister à la cérémonie.
Cet événement est ensuite présenté par la propagande de ses rivaux comme un signe d’indifférence, voire d’irrespect envers le défunt leader. Pendant ce temps, Staline s'affiche comme le fidèle héritier de Lénine, prononce l’éloge funèbre et commence à façonner une mémoire officielle où son nom est associé à celui du fondateur de l’URSS.
Tableau de propagande : Staline se recueille sur la dépouille de Lénine
L’alliance temporaire avec Zinoviev et Kamenev
La première étape de la stratégie de Staline repose sur une alliance tactique avec Grigori Zinoviev et Lev Kamenev, deux anciens compagnons de Lénine, influents à la tête des organisations locales du Parti à Petrograd et Moscou.
Les trois hommes vont former un "triumvirat" (ou troïka), qui se présente comme le rempart contre les ambitions personnelles de Trotski et comme le garant de l’unité du Parti.
Kamenev
Zinoviev
Cette alliance repose sur un calcul cynique partagé : Zinoviev et Kamenev se méfient de Trotski, qu’ils considèrent comme un rival dangereux, et pensent pouvoir utiliser Staline comme un auxiliaire discret avant de le remplacer.
De son côté, Staline se garde bien d’exposer publiquement ses intentions, laissant ses alliés mener les attaques les plus frontales contre Trotski. Il gagne ainsi du temps et évite de se mettre trop tôt en lumière, tout en consolidant sa position dans l’ombre.
Sous couvert de défendre la discipline du Parti, le triumvirat accuse Trotski de fractionnisme (de dévier de la ligne du Parti). En effet, Trotski défend des thèses en opposition avec les décisions du Parti et critique sa "bureaucratisation".
En janvier 1925, il est contraint de démissionner de son poste de commissaire à la Guerre, perd son influence au sein du Politburo, et entre dans une phase d’isolement croissant.
La Troïka au complet, et Rykov, à gauche de Staline.
Renforcement de son réseau dans le Parti
Pendant que ses alliés s’exposent publiquement en attaquant Trotski, Staline agit en profondeur. Son contrôle du Secrétariat général lui permet de maîtriser les nominations, les affectations régionales et la sélection des délégués aux congrès du Parti.
Cette emprise sur l’appareil bureaucratique se traduit par l’émergence d’une "nomenklatura" de cadres loyaux, qui lui sont redevables pour leur nomination.
C’est cette base invisible mais solide qui constitue le véritable socle du pouvoir de Staline. À la différence de Trotski, qui se repose sur son aura intellectuelle et militaire, Staline construit une autorité organique, fondée dans les rouages mêmes du Parti et de l’État. Il parvient à placer ses hommes à tous les niveaux de l'appareil d'État.
À la droite de Staline : Molotov. À sa gauche : Kalinin et Vorochilov.
Tous nommés ou utilisés par Staline à des postes importants, is lui resteront fidèles jusqu'au bout.
La menace que représente Staline est largement sous-estimée. Zinoviev et Kamenev, persuadés qu’ils le contrôlent, ne perçoivent pas le danger de son emprise sur l’appareil. Ils croient encore pouvoir le neutraliser une fois Trotski écarté. Mais cette illusion ne survivra pas à la suite des événements : Staline, loin de se satisfaire de sa position de second plan, se prépare déjà à briser ses anciens alliés.
Le retournement d’alliances (1925–1927)
Rupture avec Zinoviev et Kamenev
En 1925, les rapports de force ont changé. Trotski est affaibli, écarté du pouvoir exécutif, et désormais isolé politiquement. Staline, de son côté, a considérablement renforcé son autorité au sein de l’appareil. Dans ce nouveau contexte, l’alliance entre Staline, Zinoviev et Kamenev devient obsolète.
Zinoviev et Kamenev, réalisant trop tard la montée en puissance de leur ancien allié, tentent de se rapprocher de Trotski, qu’ils avaient pourtant combattu avec acharnement.
Ce revirement conduit à la formation de ce qu’on appelle l’Opposition unifiée (1926), regroupant les trois hommes dans une alliance de circonstance contre Staline.
Ils dénoncent la bureaucratisation du Parti, l’écrasement du débat interne, et reviennent à une ligne plus internationaliste, critiquant la thèse du socialisme dans un seul pays.
Trotski et Kamenev, en 1917.
Mais Staline n’est plus vulnérable. Cette opposition tardive apparaît comme un geste désespéré, facile à discréditer : il lui suffit d’invoquer leur manque de cohérence politique, de rappeler leurs attaques passées contre Trotski, et de les accuser de vouloir briser l'unité du Parti.
Lors du XIVe Congrès du Parti en décembre 1925, la ligne de Staline est majoritaire. Il accuse Zinoviev et Kamenev de nuire à l’unité du Parti, et réussit à les marginaliser sans avoir besoin d’une purge brutale.
Staline et Boukharine : l’alliance de circonstance
Pour achever la mise à l’écart de l’opposition de gauche, Staline s’allie désormais à Nikolaï Boukharine, jeune théoricien marxiste brillant, partisan de la poursuite de la NEP mise en place sous Lénine.
À cette époque, Boukharine est convaincu que Staline partage ses idées d’un développement graduel du socialisme par le biais de compromis économiques temporaires, notamment avec les paysans.
Boukharine
Cette alliance permet à Staline de se présenter comme le modéré, le garant de la stabilité économique et sociale, face aux "radicaux" de l’Opposition unifiée.
Il exploite aussi les échecs passés de Trotski, notamment son rôle dans la répression de la révolte de Kronstadt (1921), pour entacher son image. La figure de Trotski, autrefois héroïque, est ainsi progressivement reconstruite comme celle d’un saboteur, d’un diviseur, voire d’un traître potentiel.
En 1927, le processus d’exclusion est achevé. Trotski, Zinoviev et Kamenev sont démis de leurs fonctions, exclus du Comité central, puis exclus du Parti. L’opposition n’a plus de tribune.
Staline comme incarnation de l’orthodoxie bolchevique
En éliminant successivement Trotski, Zinoviev et Kamenev, Staline se construit l’image du continuateur légitime de Lénine, celui qui a su défendre l’unité du Parti contre toutes les déviations. Il manipule la rhétorique bolchevique en prétendant ne faire que suivre la ligne historique du Parti.
Dans les faits, l’idéologie n’est plus qu’un outil au service de sa conquète du pouvoir. L’Opposition unifiée est complètement réduite à l’impuissance. Trotski est expulsé d’URSS en 1929 ; Zinoviev et Kamenev font leur soumission publique, mais seront exécutés quelques années plus tard.
Trotski en exil au Mexique, aux côtés de Frida Kahlo. Il sera assassiné par un espion russe, sur ordre de Staline, en 1940.
Photographie de Zinoviev après son arrestation en 1936, pendant les purges staliniennes. Il sera exécuté.
L’’émergence d’un pouvoir personnel (1928–1929)
La rupture avec Boukharine et les modérés
Après avoir neutralisé l’opposition de gauche, Staline s’attaque à ses anciens alliés de droite, menés par Nikolaï Boukharine, Alexeï Rykov et Mikhaïl Tomski.
Staline, pragmatique et opportuniste, change brusquement de ligne politique. Alors qu'il défendait la NEP aux côtés de Boukharine, il devient en 1928, le champion d’une industrialisation rapide et d’une collectivisation forcée. Il dénonce ses anciens alliés comme des «déviationnistes de droite», accusés de freiner la marche vers le socialisme.
Cette volte-face idéologique illustre la capacité de Staline à instrumentaliser la doctrine : il n’hésite pas à adopter la ligne inverse de celle qu’il défendait aux côtés de Boukharine quelques années plus tôt, dès lors que cela lui assure la victoire politique.
À la fin de 1929, Boukharine et ses partisans sont écartés des organes dirigeants du Parti. La droite, comme la gauche auparavant, est définitivement réduite au silence. Il ne reste qu'une seule ligne : celle de Staline.
L’instauration d’un pouvoir personnel
Avec l’élimination successive de toutes les oppositions, Staline se retrouve seul maître du Parti et de l’État. La victoire n’est pas seulement politique : elle est aussi symbolique et idéologique.
À travers une réécriture du récit révolutionnaire, Staline se présente comme le continuateur direct de Lénine, celui qui a su préserver l’unité du Parti et protéger la Révolution contre les ambitions personnelles de Trotski, les hésitations de Zinoviev et Kamenev, et la « mollesse » de Boukharine.
Portrait de propagande de Staline
C’est à cette époque que se développe le culte de la personnalité : la propagande officielle commence à associer systématiquement Staline à Lénine, dans une mise en scène quasi religieuse du pouvoir.
L’image de «Lénine et Staline» devient un binôme indissociable dans les discours et les publications officielles, alors même que le testament de Lénine avait mis en garde contre l’ascension du futur dictateur.
Affiche de propagande : Staline apparaît dans la continuité de Marx, Engels et Lénine.
En parallèle, l’appareil du Parti est transformé en une machine hiérarchique verrouillée. La centralisation des décisions atteint un niveau inédit : le Comité central et le Politburo cessent d’être des lieux de débats réels pour devenir des organes d’enregistrement des décisions staliniennes.
La fidélité personnelle à Staline prime désormais sur toute autre forme de légitimité politique.
Une victoire politique achevée
À la fin des années 1920, la lutte pour la succession est achevée : Staline a vaincu tous ses rivaux. Trotski est en exil, Zinoviev et Kamenev ont capitulé, Boukharine et la droite sont marginalisés.
Ce processus ne s’est pas accompli en un coup de force brutal, mais par une stratégie méthodique d’élimination progressive, fondée sur trois ressorts principaux :
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Le contrôle de l’appareil du Parti, qui lui a permis de façonner les congrès et d’écarter ses adversaires légalement.
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La manipulation idéologique, Staline change de position doctrinale selon ses besoins tout en affirmant être le gardien de l'orthodoxie bolchevik.
- La mise en scène politique, exploitant chaque événement (funérailles de Lénine, anniversaires révolutionnaires, débats économiques) pour renforcer son autorité symbolique et se placer dans l'héritage de Lénine.
L’URSS entre alors dans une nouvelle phase : le stalinisme, marqué par la fin de la collégialité révolutionnaire et la montée d’un pouvoir personnel autoritaire.
Staline, souriant, lors d'un rassemblement du Parti.
Conclusion
La mort de Lénine en 1924 a ouvert une période d’incertitude où le Parti bolchevik s’est révélé traversé de clivages idéologiques et de rivalités personnelles. Dans ce contexte de luttes de succession et d'affrontements idéologiques, Staline, encore perçu comme un dirigeant de second rang, a su exploiter les faiblesses de ses adversaires et les contradictions de la situation pour s’élever progressivement au sommet du pouvoir.
L’élimination méthodique de ses rivaux – Trotski, Zinoviev, Kamenev, puis Boukharine – ne s’est pas faite par un affrontement direct, mais par une stratégie patiente, fondée sur le contrôle de l’appareil du Parti.
Au terme de ces luttes, l’Union soviétique bascule dans une nouvelle ère : celle du pouvoir personnel de Staline. Cette victoire politique clôt définitivement l’expérience de la direction collégiale et inaugure un régime caractérisé par la centralisation extrême, le culte de la personnalité et la répression des oppositions. La décennie qui s’ouvre verra la mise en place de la collectivisation forcée, l’industrialisation accélérée et, bientôt, les grandes purges.


















