À la fin des années 1920, Joseph Staline s’impose comme le maître absolu de l’Union soviétique. En une décennie, de 1929 à 1939, il entreprend une transformation radicale du pays : collectivisation des campagnes, industrialisation à marche forcée, purges sanglantes et recomposition diplomatique.
Derrière la façade triomphante de la propagande, cette mutation s’accompagne d’un coût humain terrifiant : famine, déportations, exécutions de masse, vie quotidienne écrasée par la peur. Staline ne bâtit pas seulement une puissance industrielle et militaire : il forge un régime où la terreur devient un instrument de gouvernement.
La consolidation du pouvoir personnel de Staline
Le culte de la personnalité
Au tournant de 1929, Joseph Staline n’est plus simplement un secrétaire général influent : il devient progressivement l’incarnation même du régime soviétique. L’un des outils majeurs de cette transformation est le culte de la personnalité, qui s’enracine dès le début des années 1930.
Une organisation de jeunesse communiste défile, brandissant le portrait de Staline.
Présenté comme le «continuateur de Lénine», Staline s’impose dans la propagande officielle comme l’héritier naturel du fondateur de l’URSS. Les portraits et bustes du dirigeant envahissent les usines, les écoles et les bâtiments administratifs, tandis que ses discours sont diffusés à l’échelle nationale.
Portrait de Staline.
Cette construction symbolique ne se limite pas à l’exaltation de ses qualités personnelles : elle repose aussi sur la réécriture de l’histoire révolutionnaire.
Les anciens rivaux de Staline – Trotski, Zinoviev, Kamenev, Boukharine – sont peu à peu effacés des photographies, des manuels scolaires et des récits officiels.
De gauche à droite, autour de Staline, Antipov, Kirov et Chvernik.
Tous sont tombés en disgrâce les uns après les autres, effacés de la photo jusqu'à ce qu'il n'y reste que Staline !
Dans ce récit recomposé, la Révolution d’Octobre et la guerre civile deviennent une épopée conduite par le tandem Lénine-Staline, tandis que les contributions des autres cadres disparaissent dans l’ombre.
Ainsi naît l’image d’un guide infaillible, présenté comme un homme du peuple doté d’une clairvoyance exceptionnelle, capable de conduire l’Union soviétique vers le socialisme.
La propagande et le contrôle idéologique
Le culte de Staline est renforcé par une propagande omniprésente, qui façonne les esprits et encadre la société soviétique. Les journaux, le cinéma, la littérature et même les arts plastiques deviennent des instruments au service du pouvoir.
Le contrôle idéologique devient total : les artistes et écrivains doivent se plier au réalisme socialiste, doctrine officielle impose que chaque œuvre exalte le socialisme et glorifie le chef de l'URSS. Ceux qui ne se plient pas à la doctrine subissent une repression terrible.
L'écrivain Ossip Mandelstam, photographié après son arrestation par le NKVD.
Auteur d'un poème dénoncant Staline, il sera déporté au goulag, où il mourra, en 1938.
Dans la rue, Staline occupe l'espace visuel : les affiches exaltent les victoires du socialisme et le glorifient comme architecte du progrès. À l'école, les manuels scolaires inculquent aux jeunes générations une vision héroïsée du dirigeant et de son rôle dans la Révolution d’Octobre.
La population, privée d’alternatives idéologiques et abreuvée de ce récit unique, est poussée à voir en lui non pas un dirigeant ordinaire, mais une figure quasi messianique.
Tableau de propagande : Staline apparaît aux côtés de Lénine pendant la révolution
Le Parti transformé en instrument d’obéissance
L’autre pilier de la consolidation du pouvoir stalinien réside dans la transformation du Parti communiste. Loin de rester un lieu de débat et de confrontation d’idées, le Parti devient une machine hiérarchisée au service exclusif du chef.
Grâce à sa position de Secrétaire général, Staline contrôle la nomenklatura, c’est-à-dire les nominations à tous les postes importants de l’appareil d’État et du Parti.
Il favorise l’ascension de fidèles dévoués qui lui doivent leur carrière et ne peuvent exister politiquement qu’en lui restant loyaux. Parallèlement, les «vieux bolcheviks», porteurs d’une légitimité révolutionnaire indépendante, sont mis à l’écart.
De gauche à droite autour de Staline : Molotov ; Kalinin ; Vorochilov. Molotv sera nommé premier ministre, Vorochilov maréchal. Tous deux lui doivent leur carrière et lui resteront fidèles jusqu'à sa mort.
Mais ce contrôle ne se limite pas aux sphères politiques. Avec la collectivisation et les premiers plans quinquennaux, l’État devient le maître absolu des ressources et des vies. Le pain, l’emploi, le logement, les déplacements dépendent désormais de l’appareil d’État, c’est-à-dire de Staline lui-même.
Cette dépendance économique et sociale enferme la population dans une relation de soumission totale : survivre passe par l’obéissance.
Gouverner par la peur
La peur est un autre pilier du pouvoir stalinien. Dès le début des années 1930, le NKVD, successeur de la Tchéka, surveille et intimide les cadres du Parti, jusqu'aux simples ouvriers et paysans !
Les premiers camps du Goulag se remplissent d'opposants politiques, mais aussi de paysans spoliés ou de simples citoyens dénoncés par leurs voisins.
Des prisonniers du goulag
Le poête Varlam Chalamov, déporté pour avoir critiqué Staline, décrit l'arbitraire de la repression :
"La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction.
Tous étaient des gens pris au hasard parmi les indifférents, les lâches, les bourgeois et même les bourreaux. Et ils sont devenu des victimes par hasard."
Un mot de trop ; une dénonciation ; un simple soupçon peut vous envoyer au goulag. Plus nulle part en URSS, on n'ose dire du mal de Staline, de peur d'être dénoncé par ses camarades, ou entendu par les informateurs du NKVD, qui infiltrent toute la société soviétique.
Un double visage
La force du pouvoir stalinien réside dans son double visage.
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Dans la propagande, Staline est le «petit père des peuples», l’homme simple et proche du peuple, protecteur et bienveillant.
- Dans la réalité, il est le dictateur impitoyable qui gouverne par la menace permanente de l’arrestation ou de la mort. Les russes oscillent entre admiration forcée et terreur silencieuse.
Ainsi, la société soviétique est gouvernée autant par l’adhésion fabriquée par la propagande que par la crainte viscérale entretenue par la police politique.
Staline, le "petit père des peuples", se met en scène riant avec de jeunes paysannes Tadjikes. Il sait très bien jouer avec son image.
Les grandes réformes
La collectivisation forcée
À la fin des années 1920, Staline est convaincu que l’avenir du socialisme soviétique passe par la mise au pas de la paysannerie.
La NEP, instaurée par Lénine en 1921, avait laissé aux paysans une relative liberté économique, ce qui avait permis une reprise de la production agricole, mais au prix d’une autonomie jugée dangereuse par le nouveau maître du Kremlin.
Staline considère que la paysannerie, majoritaire dans le pays, est trop indépendante et constitue un foyer potentiel de résistance et un obstacle à ses ambitions.
Deux maisons paysannes : celle d'une famille à revenu moyen (toit en paille) et d'une famille "koulak".
La collectivisation va complètement anihiler cette société rurale soviétique, initialement structurée autour des fermes familiales.
La collectivisation, lancée brutalement à partir de 1929, est conçue comme une offensive totale : les terres, le bétail et les outils sont confisqués pour être intégrés aux kolkhozes (exploitations collectives) ou aux sovkhozes (fermes d’État).
La réforme aboli la propriété privée, regrouppant toutes les petites exloitations en d'immenses fermes gérés par l'État.
Affiche de propagande : la réforme agraire promet l'opulence.
Derrière l’argument idéologique – «moderniser» l’agriculture et abolir la propriété privée – se cache une motivation plus pragmatique : extraire des ressources agricoles pour financer l’industrialisation, notamment en exportant le blé à l'étranger.
Les «koulaks», paysans désignés comme riches ou qui s'opposent à la collectivisation, deviennent les ennemis du régime. Staline proclame leur «liquidation en tant que classe».
Après la saisie de leurs terres, des centaines de milliers de familles "koulakes" sont déportées en Sibérie, au Kazakhstan ou dans l’Oural, entassées dans des wagons de marchandises, livrées à la faim et au froid. D’autres sont fusillées après des procès expéditifs.
Affiche de propagande : il faut briser les koulaks, représentés sous les traits d'un bourgeois empâté
La résistance est immense : des paysans refusent de livrer leurs récoltes, incendient leurs granges, ou abattent leurs animaux plutôt que de les céder. Résultat : en trois ans, le cheptel soviétique est réduit de moitié. Face à cette résistance, le pouvoir répond par la terreur : réquisitions armées, exécutions exemplaires, et surveillance systématique par le NKVD.
Le point culminant de cette catastrophe est la famine de 1932–1933. En Ukraine, dans le Caucase et dans la région de la Volga, les prélèvements imposés par l’État dépassent toute mesure. Même lorsque la population meurt de faim, les autorités continuent de confisquer les récoltes pour respecter les quotas. Des villages entiers sont décimés.
Saisie de grains en Ukraine
En Ukraine, cette famine prend une dimension particulièrement dramatique. Depuis la guerre civile, au cours de laquelle une république ukrainienne avait brièvement proclamé son indépendance avant d'être écrasée par l'Armée Rouge, Moscou se méfie de cette région, soupçonnée de nationalisme.
C'est donc avec un zèle tout particulier que la collectivisation y sera appliquée, avec l'objectif inavoué de briser le nationalisme ukrainien ainsi que toute forme de résistance.
Rapidement, les réquisitions provoquent des pénuries. Puis, c'est la famine. Les témoignages contemporains révèlent l’ampleur de l’horreur : cadavres abandonnés sur les routes, enfants livrés à eux-mêmes, familles réduites à consommer de l’herbe, de l’écorce, voire de la chair humaine.
Des hommes, morts ou mourants de faim sur les trottoirs.
Enfants faméliques
Les villages affamés sont encerclés par l'armée rouge, qui empêche les paysans de quitter leurs terres pour chercher de la nourriture ailleurs. Ils doivent rester sur place et continuer à produire les denrées saisies par Moscou, tandis qu'eux-mêmes meurent de faim.
On estime qu’entre 3,5 et 5 millions de personnes périssent dans cette catastrophe, connue sous le nom d’Holodomor.
Un soldat monte la garde devant une grange où est entreposé le grain saisi aux paysans. Il a ordre de tirer sur quiconque s'approche.
Cette catastrophe n’est pas une conséquence fortuite de la modernisation, mais bien le résultat direct d’une stratégie politique.
Staline et son entourage considèrent la paysannerie comme une classe sociale hostile au socialisme, qui doit être soumise à l’autorité de l’État. La famine devient une arme, brisant toute résistance et réduisant la campagne soviétique à l’obéissance.
Dès 1933, la collectivisation est largement achevée. L’agriculture soviétique est exsangue, mais désormais sous le contrôle total de l’État. Les paysans, intégrés de force aux kolkhozes, travaillent pour une rétribution misérable et dépendent entièrement du pouvoir central.
La paysannerie traditionnelle, pilier de la Russie tsariste, est anéantie en quelques années, sacrifiée sur l’autel du socialisme.
Affiche de propagande : les kolkhozes vont moderniser la campagne soviétique, écrasant la résistance des koulaks
L’industrialisation accélérée
Alors que les campagnes sont brisées par la collectivisation, Staline engage en parallèle un programme d’industrialisation d’une ampleur sans précédent.
Avec le premier plan quinquennal (1928–1932), puis le second (1933–1937), l’URSS se lance dans une course effrénée pour rattraper son retard économique sur l’Occident. Staline le dit clairement en 1931 :
«Nous avons dix ans de retard sur les pays avancés. Nous devons combler ce retard en dix ans, ou ils nous écraseront.»
L’objectif est clair : créer une économie de guerre capable de soutenir un affrontement futur avec les puissances capitalistes. L’accent est mis sur l’industrie lourde : charbon, acier, électricité, machines-outils, armement. Les investissements dans l’industrie de consommation et les infrastructures sociales sont sacrifiés au profit de la production militaire et industrielle.
Des projets colossaux deviennent les symboles de cette modernisation : la centrale hydroélectrique du Dniepr, inaugurée en 1932, ou encore la ville-usine de Magnitogorsk, sortie de terre en quelques années dans l’Oural, qui incarne l’idéologie soviétique du progrès technique au service du prolétariat.
Le barrage hydroélectrique du Dniepr, bâti avec l'expertise de l'entreprise américaine General Electric.
Des milliers d’ingénieurs étrangers sont recrutés pour apporter leur savoir-faire, tandis que des millions d’ouvriers soviétiques sont déplacés de force pour servir de main-d'oeuvre sur les chantiers et dans les nouvelles usines.
Usine
Mais derrière l’enthousiasme affiché par la propagande, les conditions de travail et de vie sont très dures. Les ouvriers travaillent douze à quatorze heures par jour, souvent sans équipement adapté. Les accidents sont quotidiens.
Autour des nouvelles usines, tout juste sorties de terre, les logements manquent : des familles entières vivent dans des baraquements insalubres, des tentes ou même des wagons désaffectés. Les salaires sont dérisoires, et les ouvriers sont soumis à des amendes pour le moindre manquement.
La discipline est imposée par la terreur : retards et absentéisme deviennent des crimes pouvant mener à l’emprisonnement. L’État fixe des quotas de production irréalisables, ce qui entraîne une falsification systématique des statistiques par les responsables locaux, terrorisés à l’idée d’être accusés de sabotage.
La propagande cherche à masquer ces souffrances en glorifiant les «héros du travail». L’exemple le plus célèbre est celui d’Alexeï Stakhanov, mineur du Donbass qui aurait réussi l'exploit d'extraire en une nuit 14 fois plus de charbon que la norme.
Grâce à son exploit soigneusement orchestré par la propagande, il devient l’archétype du «stakhanoviste», ouvrier modèle entièrement dévoué à son travail. Il prouve que la volonté socialiste peut vaincre toutes les limites. En pratique, cette campagne ne fait qu’augmenter la pression sur les ouvriers, sommés d’imiter ces cadences impossibles.
La propagande met en scène Alexeï Stakhanov minant du charbon
En quelques années, l’URSS se dote effectivement d’une base industrielle puissante. La production de charbon, d’acier et d’électricité croît à un rythme impressionnant. Mais ce «miracle» économique repose sur une exploitation impitoyable de la main-d’œuvre et une indifférence totale à la vie humaine.
Évolution de la production en URSS dans les années 1930
Conséquences sociales et humaines
La collectivisation et l’industrialisation ne sont pas seulement des réformes économiques : elles bouleversent en profondeur la société soviétique et la marquent d’un traumatisme durable.
Dans les campagnes, les conséquences sont dévastatrices. La famine de 1932–1933 fait entre 5 et 7 millions de morts selon les estimations, avec des régions entières transformées en cimetières à ciel ouvert.
La collectivisation brise la paysannerie traditionnelle, détruit les structures communautaires et remplace une société millénaire par une masse appauvrie et dépendante des kolkhozes contrôlés par l’État.
Ouvriers agricoles dans un Klokhoze
Dans les villes, l’industrialisation repose sur l'exploitation de la classe ouvrière, que Staline soumet à une discipline de fer.
La collectivisation a désorganisé les campagnes et les plan quinquénaux, en privilégiant l'industrie lourde, ont marginalisé l'industrie de consommation. Ainsi, le quotidien est marqué par les pénuries chroniques : pain, vêtements, savon, tout manque.
Les habitants passent des heures dans les files d’attente, parfois pour repartir les mains vides. La promesse de modernité se traduit dans la réalité par une existence de privations et d’épuisement.
Clients dans un grand magasin, à Novossibirsk.
À cela s’ajoute le rôle croissant du travail forcé. Les chantiers les plus durs – routes, canaux, exploitations minières en Sibérie – sont réalisés par les détenus du Goulag, dont le nombre explose dès le début des années 1930.
Ces prisonniers politiques ou simples paysans spoliés constituent une main-d’œuvre corvéable à merci, condamnée à travailler dans des conditions inhumaines.
Prisonniers du Goulag sur la chantier du Canal de la mer blanche.
Voulu par Staline, le chantier de ce canal, qui doit relier l'Arctique à la Baltique, mobilisera 170 000 détenus. 25 000 d'entre eux mourront en le creusant.
Ces réformes transforment donc l’URSS en profondeur :
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Économiquement, le pays devient une puissance industrielle capable de résister à une guerre moderne.
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Socialement, elles laissent derrière elles un peuple terrorisé, appauvri et brisé, contraint d’accepter la souffrance comme prix du progrès.
- Politiquement, elles renforcent encore le pouvoir personnel de Staline : en contrôlant la nourriture, le travail et l’avenir, il assoit sa domination absolue sur toutes les couches de la société.
L’Union soviétique des années 1930 se métamorphose. Le pays se modernise, au prix de la vie de millions de ses propres citoyens. Loin de représenter l’émancipation promise par le socialisme, l'URSS devient un régime où le progrès est inséparable de la violence, et où la terreur est le ciment de la modernité.
Les grandes purges staliniennes (1934–1938)
Le tournant de 1934 : l’assassinat de Kirov
Le 1er décembre 1934, Sergueï Kirov, haut placé du parti et figure politique très populaire, est assassiné d'une balle en pleine tête dans les locaux du Parti. Cet événement marque le début de la Grande Terreur.
Officiellement, le meurtre est attribué à un opposant isolé, mais les circonstances laissent planer un doute lourd : comment un homme a-t-il pu entrer armé dans un bâtiment aussi sécurisé ?
De nombreux historiens estiment que Staline, inquiet de la popularité croissante de Kirov, a au minimum laissé faire, voire directement orchestré l’assassinat.
Staline porte l'urne de Kirov, avec Vorochilov.
Quoi qu’il en soit, Staline saisit l'opportunité. Il présente l'attentat comme la preuve d’un vaste complot contre-révolutionnaire. Dès les jours qui suivent, des dizaines de proches de Kirov sont exécutés, et des milliers de suspects arrêtés. L’assassinat devient le prétexte légitimant une répression généralisée.
Les procès de Moscou et l’élimination des élites
Entre 1936 et 1938, la répression atteint un sommet avec les procès de Moscou, véritables spectacles politiques. Organisés par le NKVD, ils visent les plus hauts responsables bolcheviks : Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Rykov, mais aussi d’anciens ministres, des généraux, des intellectuels.
De gauche à droite : Staline ; Rykov ; Kamenev et Zinoviev, dans les années 1920.
À l'issue des luttes de pouvoir qui ont suivi la mort de Lénine, Staline a réussi à les liquider politiquement. Avec les Grandes purges, il va les éliminer physiquement.
Ces procès sont une mise en scène macabre. Les accusés, brisés par des mois de torture, de privation de sommeil et de menaces contre leur famille, avouent publiquement des crimes absurdes : espionnage pour le compte de l’Allemagne ou du Japon, complots pour assassiner Staline, projets de restauration du capitalisme...
Ces aveux, obtenus sous la contrainte, sont diffusés dans la presse et la radio, apportant les preuves de leur culpabilité à la population.
Le sort des accusés est scellé d’avance : ils sont exécutés ou envoyés dans les camps, leurs familles déportées. Les grandes figures de la Révolution d’Octobre sont éliminées. Staline purge le Parti de toute opposition, pour qu'il n'y subsiste que des cadres fidèles ou soumis par la peur.
Rykov et Boukharine sont conduits à leur procès.
Photographie judiciaire de Zinoviev après son arrestation.
La purge ne s’arrête pas aux cercles politiques. En 1937, le maréchal Mikhaïl Toukhatchevski, stratège brillant, est accusé d’espionnage et fusillé.
Cette accusation grotesque, fabriqué de toute pièce par le NKVD, permet à Staline d'éliminer un héros de la guerre civile dont il craignait la popularité.
Les élites intellectuelles et culturelles sont elles aussi frappées. Des écrivains, des artistes, des scientifiques sont accusés de «déviation idéologique» ou de «sabotage». Le climat devient irrespirable : chacun doit produire des preuves constantes de loyauté envers le régime.
Nikolaï Vavilov pris en photo par le NKVD après son arrestation. Son cas est symptomatique de l'arbitraire et de l'absurdité du régime stalinien.
Agronome et génétitien reconnu à l'international, Vavilov entre en conflit avec Lyssenko, un jeune agronome qui rejette la génétique classique qu'il qualifie de "bourgeoise", et qui défend une théorie pseudo-scientifique : le néo-lamarckisme.
Lyssenko l'assure : il est capable de transformer les récoltes pour les adapter au froid, à la sècheresse, ou à n'importe quelle milieu. La théorie de Lyssenko, complètement fantaisiste, plaît au pouvoir soviétique car elle promet d'améliorer les rendements agricoles.
Vavilov fustige et s'oppose publiquement aux théories de Lyssenko. En 1940, ses critiques lui valent d'être arrété pour "activités contre-révolutionnaires". Il est déporté au goulag, où il mourra en 1943.
Pendant ce temps, la théorie de Lyssenko, bien que fausse, s'impose en URSS où elle prévaudra jusque dans les années 1960, entraînant un retard considérable du pays dans le domaine de la génétique.
Une société soviétique gouvernée par la peur
La Grande Terreur ne se limite pas aux élites : elle descend jusqu’au peuple. Entre 1937 et 1938, le NKVD met en place des «quotas » d’arrestations fixés par Moscou, que les responsables locaux doivent remplir sous peine d’être accusés à leur tour. Résultat : des rafles massives, où des innocents sont arrêtés simplement pour atteindre les chiffres exigés. Des millions de citoyens soviétiques passent par les geôles du NKVD.
La société entière est plongée dans un climat de paranoïa. La délation devient la norme : voisins, collègues, camarades de classe, voire membres d’une même famille s’accusent mutuellement. Un mot mal interprété ou une simple plaisanterie peuvent envoyer quelqu’un au Goulag.
Les soviétiques s’autocensurent, ne parlant plus qu’avec prudence, y compris dans leur propre maison, car à l'école, les enfants sont encouragés à dénoncer leurs parents.
Prisonniers du Goulag au travail.
Le Goulag devient une institution centrale du système soviétique. Ces camps, situés dans les régions les plus inhospitalières – Sibérie, Arctique – accueillent des millions de détenus.
Ils y subissent des conditions extrêmes : faim, froid, travail épuisant dans les mines ou les forêts. La mortalité y est massive.
Carte : les Goulags en URSS
La population des goulags en URSS
La terreur des années 1934–1938 achève la transformation du régime soviétique en une dictature personnelle absolue. Staline anéantit toute possibilité de rivalité, toute voix indépendante.
Le prix est monstrueux : des centaines de milliers d’exécutions, des millions de déportations, une société traumatisée, une armée affaiblie. Mais aux yeux de Staline, c’est le prix nécessaire pour bâtir un régime dans lequel nul ne peut contester son pouvoir.
Staline embrasse sa fille, Svetlana.
L’URSS dans le contexte international des années 1930
Isolement initial et stratégie de sécurité collective
Au début des années 1930, l’Union soviétique reste un État profondément isolé. Les grandes puissances occidentales, effrayées par l’idéologie communiste, se méfient du régime stalinien. L’URSS, de son côté, se méfie tout autant de ces «États capitalistes» qui, elle le sait, n'aspirent qu'à sa chute.
Cependant, la montée des périls en Europe force Staline à ajuster sa stratégie. L’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, qui a promis la destruction du communisme, éveille des inquiétudes. L’URSS cherche alors à briser son isolement diplomatique.
Cette nouvelle ligne se traduit par deux gestes majeurs :
- 1934 : l’URSS adhère à la Société des Nations, symbole de sa volonté de coopérer avec les démocraties occidentales.
- 1935 : un rapprochement avec la France et la Tchécoslovaquie, par la signature de traités d’assistance mutuelle.
Maxime Litvinov (à droite), chef de la délégation de l'URSS à la SDN, aux côtés du français Pierre Laval (centre), à Genève.
Mais cette politique souffre de plusieurs contradictions.
- D’un côté, Staline se méfie de toute alliance qui pourrait compromettre sa liberté d’action.
- De l’autre, les démocraties occidentales, divisées et hésitantes, n’accordent pas une confiance réelle à Moscou.
La stratégie de sécurité collective reste donc fragile, et n'est en réalité pas très concrète.
Les dilemmes face à la montée du nazisme
À mesure que l’Allemagne nazie se réarme et multiplie ses coups de force (réoccupation de la Rhénanie en 1936, Anschluss en 1938, crise des Sudètes la même année), l’URSS se trouve devant un dilemme majeur : peut-elle compter sur les démocraties occidentales pour contenir Hitler ?
La réponse, pour Staline, est de plus en plus négative. Les accords de Munich en 1938, où la France et le Royaume-Uni acceptent le démembrement de la Tchécoslovaquie sans consulter l’URSS, constituent un choc.
Chamberlain, Daladier, Hitler et Mussolini après la signature des accords de Munich.
Aux yeux de Moscou, ces concessions à Hitler prouvent que les démocraties occidentales ne sont pas fiables. Pire, il sait qu'elles rêvent d'entraîner l'Allemagne nazie dans un conflit contre la Russie communiste, dans lequel les deux régimes totalitaires épuiseraient leurs forces.
Ce sentiment d’abandon par l'occident pousse Staline à envisager une autre option : une entente directe avec l’Allemagne nazie. Pour lui, il ne s’agit pas d’adhérer au fascisme, mais de gagner du temps : repousser l’affrontement inévitable avec Hitler pour achever la consolidation de son pouvoir et renforcer l’armement soviétique.
Le pacte germano-soviétique de 1939 et ses conséquences immédiates
Le 23 août 1939, le monde est stupéfait d’apprendre la signature à Moscou d’un pacte de non-agression entre l’Allemagne nazie et l’URSS, plus connu sous le nom de pacte Molotov-Ribbentrop.
Cet accord, négocié dans le plus grand secret, inclut un protocole additionnel secret : le partage de l’Europe de l’Est entre les deux dictatures. La Pologne doit être divisée, et les pays baltes placés dans la sphère soviétique.
Sous le portrait de Lénine, Staline (second plan) pactise avec l'Allemagne nazie. Molotov (au bureau) signe l'accord. Derrière lui, le ministre allemand Ribbentrop.
Ce pacte, cynique et pragmatique, répond aux objectifs de Staline :
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Il évite à l’URSS une guerre immédiate contre l’Allemagne, lui donnant le temps de renforcer son armée.
- Il permet des gains territoriaux importants : l'est de la Pologne et les pays baltes.
Pour de nombreux sympathisants communistes, l’alliance entre le communisme soviétique et le nazisme allemand apparaît comme une trahison idéologique.
Pour Staline, cependant, l’essentiel est ailleurs : au moment où la Seconde Guerre mondiale éclate, il a consolidé son pouvoir interne et assuré à l’URSS un espace de sécurité temporaire. Il croit avoir gagné du temps, mais en réalité, Hitler va briser ce pacte bien plus rapidement que prévu.
Hitler revoit ses plans lors de l'opération barabrossa (1941)
Conclusion
Entre 1929 et 1939, Joseph Staline transforme l’Union soviétique en profondeur. Parti d’un pays rural, marqué par la guerre civile et la pauvreté, il impose une mutation brutale : collectivisation des campagnes, industrialisation accélérée, terreur de masse et réorganisation totale du Parti.
Ces choix, motivés par la volonté de bâtir une puissance capable de rivaliser avec l’Occident et de prévenir toute contestation interne, ont un coût humain colossal : des millions de morts dans les famines, des centaines de milliers d’exécutions, des millions de déportations vers le Goulag.
Sur le plan international, Staline joue avec cynisme des rivalités européennes. D’abord défenseur de la sécurité collective, il finit par s’allier avec Hitler. Le pacte germano-soviétique de 1939 illustre ce pragmatisme : un accord entre deux dictatures idéologiquement ennemies mais unies par leurs intérêts stratégiques.
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique est donc militairement et industriellement renforcée, au prix des sacrifices de millions de citoyens. L'État socialiste voulu par les révolutionnaires s'est transformé en une dictature autoritaire, où Staline dispose d'un pouvoir absolu et arbitraire.
Ce système, né de la terreur et du sang, s’apprête à affronter le plus grand défi de son histoire : l’invasion nazie de 1941, qui mettra à l’épreuve les acquis de cette décennie tragique.







































