En 1919, l’Allemagne sort d’une guerre perdue, d’une révolution inachevée et d’un traité de paix vécu comme une humiliation. Dans ce chaos, la République de Weimar naît avec l’ambition de reconstruire un État démocratique, moderne et stable. Sur le papier, c’est une avancée majeure : suffrage universel, droits sociaux, parlementarisme.
Mais très vite, le régime doit faire face à des ennemis nombreux, à droite comme à gauche, à des crises économiques à répétition, à une instabilité politique presque permanente. Les années 1920 sont donc à la fois une tentative de modernisation et une suite d’épreuves pour un régime toujours sur la défensive.
1919–1923 : Une République assiégée
Le cadre institutionnel : une démocratie moderne, mais vulnérable
La République de Weimar, proclamée en 1919, se dote d’une constitution ambitieuse. Elle instaure une démocratie parlementaire fondée sur le suffrage universel (y compris féminin), les libertés publiques et les droits sociaux. Sous l'égide du SPD, la République reconnaît les syndicats, légalise la journée de huit heures, et tente de donner à l’État un rôle social inédit.
Friedrich Ebert, membre du SPD et président du Reich de 1919 à 1925, soutient activement les réformes sociales en allemagne.
Mais ce cadre progressiste porte aussi en lui de sérieuses faiblesses. Le multipartisme extrême fragilise les majorités parlementaires, et la constitution donne au président du Reich des pouvoirs très étendus : il peut dissoudre le parlement, nommer le chancelier, mais surtout, en cas de crise, gouverner par décrets en contournant le parlement.
En arrière-plan, l’appareil d’État impérial — juges, officiers, hauts fonctionnaires — reste en en place. Cette élite bureaucratique, largement dominée par l'ancienne aristocratie prusienne, reste souvent hostile à la République.
Un régime sous double pression : extrême gauche et extrême droite
La légitimité du régime reste contestée dès l’origine.
- Pour la droite, Weimar est une "république de la honte", née de la défaite, et qui a acceptée l'humiliation du traité de Versailles.
- Pour l’extrême gauche, la république est un régime bourgeois, qui a trahi les espoirs révolutionnaires de 1918.
Entre 1919 et 1923, la République traverse une série de crises violentes qui révèlent son isolement.
- À gauche, les spartakistes puis le Parti communiste d’Allemagne (KPD) appellent à la révolution permanente. Ils organisent des soulèvements à Berlin, en Rhénanie, en Bavière, à Hambourg.
Défilé communiste à Berlin
- En face, la droite monarchiste et nationaliste, appuyée sur les corps francs, rêve de rétablir un pouvoir fort.
Dans les premières années de la République, le chaos règne dans la rue, avec de nombreux affrontements entre milices de gauche et de droite. Les assassinats politiques, souvent l'oeuvre de la droite nationaliste, sont fréquents.
En mars 1920, le putsch de Kapp – tentative de coup d’État menée par des officiers de la vieille armée – paralyse Berlin. Le gouvernement doit fuir. Mais alors que l’armée reste passive, une grève générale éclate : douze millions d'allemands cessent le travail et paralysent le pays.
Devant le rejet massif de la population et l'impossibilité de gouverner un pays à l'arrêt, les putschistes abandonnent le pouvoir. Le coup d'état échoue. La République est sauvée grâce à la mobilisation populaire, mais aucune institution fédérale n'a été en mesure de s'opposer aux putschistes. Cet évènement trahit la fragilité du régime.
Des putschistes, majoritairement issus des corps francs nationalistes, hissent le drapeau de l'ancien empire allemand.
Trois ans plus tard, en novembre 1923, Adolf Hitler tente à son tour de renverser le pouvoir à Munich. Son putsch échoue également, mais fera de lui une figure connue dans les milieux contestataires. Les extrêmes ne cessent de tester les failles du régime.
L'effondrement économique et monétaire
Mais la crise la plus profonde est économique. Le traité de Versailles impose à l’Allemagne de lourdes réparations de guerres. En janvier 1923, après des retards de paiement, la France et la Belgique occupent la Ruhr, cœur industriel du pays, pour obliger l'Allemagne a honorer ses engagements. Le gouvernement allemand appelle à la "résistance passive" face à l'occupant : les ouvriers se mettent en grève... mais ils doivent toujours être payés !
L’État imprime donc massivement de la monnaie pour soutenir les grévistes, provoquant une hyperinflation incontrôlable. En quelques mois, le mark s’effondre. Les prix doublent chaque jour. L'épargne est réduite à néant. Les salaires ne suivent plus. Certains se font payer deux fois par jour, d'autres troquent leurs biens.
Les images de valises pleines de billets pour acheter du pain deviennent le symbole d’un pays en perte totale de repères.
Des allemands viennent chercher leur salaire : pour transporter tous les billets, il faut plusieurs malles.
Cette crise économique ruine la confiance dans la République. Aux yeux de nombreux Allemands, elle ne protège ni l’ordre, ni la sécurité, ni la dignité nationale. Elle apparaît comme faible, soumise aux puissances étrangères, incapable de garantir un avenir. Les partis extrémistes, eux, dénoncent cette faillite et promettent des changements radicaux.
Une vieille femme ramasse les déchets d'un vendeur de légumes dans le caniveau, témoignage de la violence de la crise qui s'abat sur l'Allemagne en 1923.
1924–1929 : Une stabilisation en trompe-l’œil
Relance économique et soutien extérieur
Après l’effondrement de 1923, un sursaut politique et économique survient. Le chancelier Gustav Stresemann — libéral modéré — stabilise la situation en mettant fin à la résistance passive dans la Ruhr, en introduisant une nouvelle monnaie, et en acceptant de reprendre les paiements des réparations dans le cadre du plan Dawes, négocié avec les États-Unis.
L'Allemagne reçoit alors d'importants prêts américains qui relancent l’investissement industriel et stimulent la croissance. Les années 1924 à 1928 voient un redressement économique rapide : infrastructures modernisées, chômage en baisse, confiance partiellement restaurée. L’illusion d’une normalisation s’installe. La République de Weimar semble, pour la première fois, se stabiliser.
Mais cette reprise reste superficielle : elle repose sur des capitaux étrangers, une productivité industrielle déséquilibrée entre régions, et une société encore profondément divisée. La paix sociale est achetée, mais elle ne repose pas sur un véritable consensus.
Ouvriers allemands dans les années 1920
Une société en mutation : modernité et tensions
Cette période est aussi marquée par une effervescence culturelle sans précédent. Berlin devient une capitale artistique de l’avant-garde européenne : théâtre, cinéma, cabarets, jazz, mouvements architecturaux comme le Bauhaus… La "culture de Weimar" incarne une société urbaine, ouverte, laïque, tournée vers la modernité.
Jazz band allemand dans les années 1920
Mais cette modernité n’est pas acceptée partout. Elle provoque un rejet viscéral dans les milieux conservateurs, religieux, ruraux, qui y voient décadence, immoralité et perte des repères traditionnels.
Tandis qu’une jeunesse urbaine s’émancipe, que les femmes accèdent au marché du travail et que la culture devient un espace de liberté, une contre-culture nationaliste et réactionnaire gronde en retour.
Danceuse de cabaret
Ce clivage entre villes et campagnes, entre modernité et ordre ancien, creuse durablement les lignes de fracture du pays. La République n’est pas rejetée uniquement pour des raisons économiques ou politiques : elle l’est aussi parce qu'elle devient le symbole d’une Allemagne nouvelle, dont beaucoup dénoncent la décadence.
Des prostituées achètent de la cocaïne, à Berlin.
Les excès du monde de la nuit durant les années folles ont profondément choqué une société allemande habituée à l'ordre et à la rigueure, et certainement alimenté un élan réactionnaire.
Une stabilité politique relative mais fragile
Politiquement, les gouvernements se succèdent dans des coalitions centristes fragiles, souvent menées par le SPD ou le Zentrum (parti catholique).
La figure de Stresemann, ministre des Affaires étrangères de 1923 à 1929, joue un rôle clé dans l’apaisement diplomatique : rapprochement avec la France, signature des accords de Locarno (1925), entrée de l’Allemagne dans la Société des Nations (1926).
Stresemann (gauche) ; Austen Chamberlain et Arsistide Briand (droite), représentant l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France lors de la conférence de Locarno, qui doit statuer sur les frontières de plusieurs pays européens.
Sur le papier, la République semble avoir trouvé un certain équilibre. Le NSDAP d’Hitler chute à 2,6 % aux élections de 1928, alors qu'il faisait 7% en 1924. L’extrême gauche, elle aussi, perd du terrain. Mais cette stabilité est trompeuse : les forces hostiles à la République restent puissantes — et patientes.
Surtout, aucun gouvernement ne parvient ni à construire une majorité durable, ni à consolider une culture démocratique partagée. La République tient, mais sur une ligne de crête. Elle reste dépendante des financements américains, de la paix sociale, et d’un équilibre politique fragile. À la moindre crise, tout peut s’effondrer.
1929–1933 : Crise finale et effondrement
Le choc de 1929 : une économie déstabilisée
La crise de 1929, déclenchée par le krach de Wall Street, frappe de plein fouet l’économie allemande. En quelques mois, les prêts américains sont retirés, les investissements stoppés, les faillites se multiplient. L’économie, artificiellement soutenue depuis cinq ans, s’effondre brutalement.
Le chômage explose : 3 millions de chômeurs en 1930, plus de 6 millions en 1932, soit près de 30% des actifs ! Des millions d’Allemands sont plongés dans la pauvreté. Les allocations sont insuffisantes, les syndicats impuissants, les banques en crise. La classe moyenne, déjà ébranlée par l’hyperinflation de 1923, perd cette fois tout espoir.
Refuge pour sans-abris à Berlin
Pour faire face à la crise, le gouvernement applique une politique d’austérité sévère : coupes dans les aides sociales, hausse des impôts, baisse des salaires publics. Résultat : la misère s’aggrave, la colère monte, et les partis modérés perdent la confiance de la population.
Dans ce contexte, le sentiment d’humiliation nationale renaît. La République de Weimar, incapable de protéger ses citoyens, est de nouveau perçue comme faible, inefficace et soumise à des forces étrangères. Les extrêmes — communistes et surtout nazis — exploitent cette colère.
Les jeunesses hitlériennes saluent leur leader. Les discours de Hitler, simples mais galvanisateurs, rassurent une population allemande désoeuvrée et à l'avenir incertain.
Paralysie politique et dérive autoritaire
La crise économique devient rapidement une crise du régime. Le Reichstag est fragmenté, les coalitions s’effondrent les unes après les autres. En mars 1930, le chancelier social-démocrate Müller est renversé.
Son successeur, Heinrich Brüning, gouverne sans majorité, par décrets présidentiels, en s’appuyant sur l’article 48 de la Constitution et sur l’autorité du président Hindenburg.
La composition du parlement, en 1930 : aucune formation politique ne se détache et ne peut imposer une majorité. Le pays est devenu ingouvernable.
C’est un tournant décisif : la République ne fonctionne plus comme une démocratie parlementaire. Le gouvernement, faute de majorité au Reichstag, prend ses décisions sans passer par le vote des députés, en s’appuyant uniquement sur des décrets présidentiels.
Entre 1930 et 1933, l’Allemagne devient une démocratie sans débat, une façade démocratique derrière laquelle Hingenburg et ses chanceliers gouvernent par décret. Dans l'ombre, les élites conservatrices de l'ancien Empire travaillent à la transition vers un régime plus autoritaire.
Pour beaucoup d'entre eux, la République, trop parlementaire et sous l'influence des parties de gauche, a été une parenthèse de désordre qui a affaibli la grande Allemagne. Seul un pouvoir fort et un retour en grâce de l'aristocratie pourraient redresser le pays. Mais pour réaliser cette transition, ils vont devoir trouver des alliés au Reichstag.
Hindenburg et Groener (gauche), figures de l'ancien Empire, entourés de généraux de l'armée allemande. La vieille aristocratie prussienne nourrit l'espoir de retrouver son pouvoir et de redonner sa grandeur à l'Allemagne.
La montée du nazisme et la fin de la République
C’est dans ce contexte que le parti nazi connaît un essor fulgurant. En 1930, le NSDAP passe de 2,6 % à 18,3 % des voix. En 1932, il devient le premier parti d’Allemagne avec 37,3 %. Son discours combine nationalisme, antisémitisme, rejet du traité de Versailles, haine de la démocratie et promesse de renaissance.
Hitler, excellent stratège politique, adapte son message selon les publics. Il rassure les industriels, promet de rétablir l’ordre aux conservateurs, séduit les chômeurs par sa rhétorique sociale.
Hitler prononce un discours
Face à cette montée, les partis démocratiques sont incapables de s’unir.
- Le KPD refuse toute alliance avec le SPD, qu’il considère comme un "social-traître".
- La droite républicaine, elle, commence à pactiser avec les nazis pour contenir la gauche.
Depuis 1930, l’Allemagne est gouvernée sans majorité parlementaire, par décrets présidentiels : la crise parlementaire n'en finit pas. Pendant ce temps, le NSDAP, devenu premier parti au Reichstag en 1932, est devenu incontournable.
Le Reichstag de juillet 1933 : le NSDAP (brun) ; le SPD (rouge) et le parti communiste Rouge foncé) représentent les trois principaux parties, mais aucune majorité ne se détache.
Les élites conservatrices vont être tentées de s'allier avec les nazis dans l'espoir de sortir de l'impasse politique et d'affaiblir la démocratie. Cela se révèlera être une sinistre erreur.
Après plusieurs tentatives infructueuses de former un gouvernement stable, les élites conservatrices changent de stratégie. Elles proposent de faire entrer Hitler au gouvernement, pensant pouvoir le contrôler. Leur objectif : utiliser sa popularité pour renforcer un régime plus autoritaire, tout en gardant la main.
Malgré la réserve de Hindenburg, qui méprise ouvertement Hitler, ce dernier est nommé chancelier le 30 janvier 1933.
Hitler rencontre Hindenburg, qui l'a nommé chancelier.
C’est une erreur de jugement historique. Hitler accepte, avec une habileté froide, mais ne compte pas rester la marionnette des conservateurs.
Le 27 février 1933, l’incendie du Reichstag par un militant communiste lui permet de convaincre Hindenburg de suspendre les libertés fondamentales, brandissant le risque d'une insurrection communiste (un prétexte fallacieux).
Le Reichstag en flammes.
Le pyromane, un jeune ouvrier aux sympathies communistes, a agi seul. Mais Hitler, opportuniste, accuse un complot communistes pour se débarasser de ses ennemis politiques.
En mars, la loi des pleins pouvoirs donne au chancelier le pouvoir législatif total. En moins de deux mois, Hitler a vidé la démocratie allemande de son contenu, sans qu’aucune loi n’ait été violée.
À la mort de Hindenburg, le 2 août 1934, Hitler récupère son pouvoir de Président et se proclame "Führer und Reichskanzler" : guide et chancelier du Reich. Il dispose désormais du pouvoir absolu en Allemagne.
Hitler et ses SA
Conclusion
La République de Weimar n’a pas été une simple transition entre l’Empire et le Troisième Reich. Elle fut une tentative sincère et ambitieuse d’instaurer une démocratie moderne dans un pays meurtri par la guerre, la défaite et les fractures sociales. Malgré une Constitution progressiste, des avancées sociales et une vie culturelle foisonnante, elle n’a jamais réussi à s’imposer durablement.
Dès le départ, Weimar est née sans véritable consensus, attaquée à la fois par la gauche révolutionnaire et la droite nationaliste. Elle a dû affronter l’hyperinflation, les tentatives de coup d’État, puis la grande dépression. Finalement, toutes ces crises et l'effondrement du parlementarisme pousseront Adolf Hitler jusqu'au pouvoir.
Weimar ne s’est pas effondrée d’un seul coup. Elle a été rongée lentement par les crises, les putschs. Infiltrée de l'intérieur par des figures autoritaires, ses institutions servirent de tremplin à Adolf Hitler, avant qu'il ne la détruise personnellement une fois arrivé au pouvoir. Elle reste, aujourd’hui encore, un avertissement sur la fragilité des démocraties en temps de crise.



















