La politique Juive des nazis : aux Prémices de la Shoah



Berlin, un matin d’avril 1933. Devant les boutiques, des hommes en uniforme brun barrent les portes, peignent des slogans haineux sur les vitrines. Passants insultés, clients bousculés. Ce n’est pas une émeute spontanée : c’est un ordre officiel du gouvernement. Les nazis viennent d’organiser leur premier boycott national des commerces juifs. Ce jour-là, l’antisémitisme devient politique d’État.

Pourtant, cette violence ne surgit pas de nulle part. Elle est le fruit de plus d’une décennie de propagande obsessionnelle, de coups de poing dans la rue, de caricatures, de discours délirants. Dans l’esprit de Hitler et de ses fidèles, le Juif n’est pas seulement un adversaire : c’est l’ennemi absolu qu'il faut éliminer. Et pas un seul instant, ils ne cachent leur projet.

De l’Allemagne des années 1920 jusqu’à l’éclatement de la guerre en 1939, l’exclusion se transforme en spoliation, puis en pogroms à grande échelle. Ce que l’on appellera plus tard la Shoah est déjà en germe : les lois, la propagande et la violence préparent l’opinion à accepter — ou à ignorer — l’irréparable.

Les racines idéologiques (années 1920)

L’antisémitisme avant Hitler

L’Allemagne de l’entre-deux-guerres n’est pas un terrain vierge pour la haine antijuive. Depuis le XIXe siècle, un antisémitisme culturel, religieux et pseudo-scientifique s’enracine dans la société européenne.

En Allemagne, les cercles nationalistes völkisch développent une vision paranoïaque : le Juif n’est pas seulement un adversaire religieux, mais un être racialement inférieur, qui ne fait pas partie de la nation allemande, mais qui la corrompt. La défaite de 1918 et le traité de Versailles servent de catalyseur : pour beaucoup, les Juifs sont les traîtres de l’intérieur, accusés d’avoir vendu la patrie aux ennemis. 



Caricature : le mythe du "coup de couteau".

Hitler et le nazisme naissant

Adolf Hitler, soldat de la Première Guerre mondiale, revient du front frustré par la défaite, et plein de haines pour ceux qui, il pense, l'ont provoqué. Sa jeunesse viennoise l’a déjà plongé dans les égouts de la propagande antisémite, où se mêlent mythes raciaux, complots mondiaux et fantasmes d’épuration.



Caricature d'Édouard Drumont : le juif s'agrippe au Monde, et en arrache de l'argent (1893).

À l'ère du nationalisme, quand le destin de tout les peuples semble être de se réunir en nations, la communauté juive, apatride depuis les persécutions romaines sous Titus puis Hadrien, peine à trouver sa place. Pour certain, leur présence pose problème : peuvent-ils vraiment faire partie d'une communauté nationale, et peut-on leur faire confiance ?

Dans Mein Kampf, rédigé en prison après son putsch raté de 1923, le Juif devient l’ennemi absolu, accusé de tout : capitalisme "parasitaire", marxisme, décadence morale, défaite militaire... 

Hitler écrit :

"Le juif n'est qu'un parasite dans le corps de tout les autres peuples"

Cette vision n’est pas politique au sens classique. C’est une obsession quasi religieuse : Hitler se voit comme un "nettoyeur", chargé de purger l’Allemagne de cette "vermine raciale". Ce langage d’extermination, déjà présent dans les années 1920, ne laisse aucune place au doute sur ses intentions futures.



Hitler s'adresse à ses partisans

Les SA, la propagande et la violence de rue

Dès la naissance du parti nazi, les sections d’assaut (SA) deviennent l’outil de la terreur dans les rues. Armés de matraques, les "chemises brunes" saccagent les commerces juifs, tabassent des passants, hurlent des insultes en plein marché. C'est une politique d'intimidation -de terreur- qui doit rendre auc juifs la vie impossible en Allemagne.

La propagande martèle sans répit des images grotesques de Juifs caricaturés, accusés de gangrener la société. Affiches, tracts, journaux diffusent des idées antisémites, et alimentent une haine insensée, infondée à l'égard des juifs, mais qui, à force de propagande, finit par s'installer dans la société allemande . L’objectif est clair : désensibiliser la population à la violence et faire accepter l’idée qu’un jour, il faudra "en finir" avec eux.



Le Stuermer, journal allemand antisémite. Sur cette édition, la caricature d'un "judéo-bolchevique". Au bas de la page, cinq mots : "Les juifs sont notre malheur", une phrase qui apparaît sur toutes les unes de cet hebdomadaire.

De la haine à la politique d’État (1933–1935)

La prise du pouvoir et la mise au pas

Le 30 janvier 1933, Hitler devient chancelier. En quelques mois, la démocratie est étouffée. Les libertés sont suspendues, les opposants arrêtés, la presse muselée. Dans ce nouvel ordre, l’antisémitisme n’est plus seulement une opinion extrême : il devient une politique officielle.

Dès avril 1933, un boycott national des commerces juifs est organisé. Des SA stationnent devant les boutiques, frappant et humiliant les clients. Des pancartes "N’achetez pas chez les Juifs" fleurissent sur les vitrines. L’opération ne dure qu’un jour, mais le message est clair : les Juifs n’ont plus de place dans la communauté nationale.



Des SA collent des affiches sur une vitrine : "Allemands, défendez vous. N'achetez pas chez les juifs !"

En mai, plus de 20.000 livres sont brûlés par les nazis sur l'Opernplatz, à Berlin. Parmi ces ouvrages que les nazis considèrent comme des "écrits dégénérés", on retrouve toutes les oeuvres d'auteurs juifs (Freud, Einstein, Kafka...), socialistes (Marx, Engels...), 'décadents" ou étrangers (Mann, London, Hemingway...). C'est la plus grande autodafé de l'histoire allemande. 

Triste ironie, les nazis jettent au feu les oeuvres de Heinrich Heine, auteur allemand d'origine juive. Dans sa pièce "Almansor", dont les pages partent en fumée sous les chants partisans, il avait mis en garde, un siècle plus tôt : 

"Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes"



L'autodafé du 10 mai 1933 à Berlin

Premières lois et discriminations

La vague législative commence aussitôt. Les Juifs sont exclus de la fonction publique, de l’enseignement, de l’armée. Les médecins, avocats, notaires juifs perdent leur droit d’exercer pour des clients "aryens". Les enfants juifs sont harcelés à l’école, isolés dans les classes, forcés de subir la propagande quotidienne sur leur "infériorité raciale". L’objectif est de les couper de toute source de revenus et de les humilier publiquement, pour les forcer à partir.

Les lois de Nuremberg (1935)

En septembre 1935, le régime franchit une étape décisive avec les lois de Nuremberg. Elles ne se contentent pas d’interdire certains droits : elles redéfinissent juridiquement ce qu’est un Juif. Toute personne ayant trois ou quatre grands-parents juifs est déclarée "juive" par l’État, quelle que soit sa religion ou son mode de vie.



Tableau généalogique : qui est considéré comme "juif"

Ces lois retirent aux Juifs la citoyenneté allemande, les privent de droits politiques, interdisent les mariages ou relations sexuelles entre Juifs et "Aryens". Elles inscrivent dans le marbre de la loi l’idée que les Juifs ne font pas partie du peuple allemand, mais sont des étrangers indésirables sur leur propre sol.

C’est plus qu’une discrimination : c’est l’officialisation de leur exclusion de la nation. Les nazis ne parlent plus seulement de "problème juif" : ils préparent déjà, dans les textes et dans les esprits, des solutions radicales.


Radicalisation et isolement total (1936–1938)

 L’antisémitisme dans la vie quotidienne

À partir de 1936, l’exclusion des Juifs ne se limite plus à des lois ou à des professions : elle infiltre chaque aspect de la vie quotidienne. La propagande est omniprésente : manuels scolaires illustrant "l’infériorité raciale juive", films comme Jud Süss destinés à dégoûter le spectateur, expositions publiques montrant le Juif comme un parasite.



Affiche du film de propagande "Jud Süss"

Dans la rue, les humiliations sont banalisées. Les bancs publics, piscines, parcs, hôtels affichent des panneaux "Réservé aux Aryens". Les Juifs sont insultés, frappés, dénoncés. Les nazis cherchent non seulement à les isoler, mais à faire de leur simple présence un scandale. Le but est double : pousser les Juifs à partir, et habituer les Allemands à un pays sans eux.



Commerce juif vandalisé



Un couple "mixte", une allemande et un juif, humilié en public.

La femme doit arborer une pancarte : "Je suis la plus grosse cochonne de la ville, je ne fréquente que des juifs !".



Un homme découvre que la parc est désormais "interdit aux juifs".

L’Allemagne face au monde

En 1936, à l’occasion des Jeux olympiques de Berlin, le régime freine temporairement l’affichage de sa violence antisémite. C’est un masque destiné à séduire l’opinion internationale. Les panneaux antijuifs disparaissent des rues principales, la propagande se fait plus discrète. Mais cette pause est pure tactique : elle ne change rien à la politique réelle.



Hitler à la tribune d'honneur, dans le stade olympique de Berlin

L’isolement des Juifs s’accentue dès la fin des Jeux. Sur le plan international, la conférence d’Évian (1938) illustre l’impuissance — ou l’indifférence — des démocraties. Réunis pour discuter du sort des réfugiés juifs allemands et autrichiens, les pays occidentaux expriment leur compassion… mais refusent d’ouvrir leurs frontières. Hitler en tire une conclusion cynique : personne ne viendra au secours des Juifs.



Manifestation à Los Angeles pour interpeler le gouvernement sur le sort des juifs en Allemagne, en 1938.

L’année 1938 : escalade

L’Anschluss de mars 1938, l’annexion de l’Autriche, marque un tournant. En quelques jours, les persécutions atteignent une intensité brutale : commerces pillés, intellectuels humiliés en public, familles expulsées de chez elles. Les violences, déjà systématiques en Allemagne, se déchaînent désormais sur un nouveau territoire.

La même année, le régime impose l’aryanisation économique : toutes les entreprises juives doivent être vendues à vil prix à des "Aryens". Il ne s’agit plus seulement d’exclure, mais de dépouiller complètement les Juifs de leurs biens.

Le 9 et 10 novembre 1938, la Nuit de Cristal déclenche un pogrom à l’échelle nationale. Synagogues incendiées, vitrines brisées, commerces pillés, maisons saccagées dans tout le pays. Près d’une centaine de Juifs sont assassinés, et des dizaines de milliers arrêtés et envoyés dans les camps de concentration.

La brutalité est assumée et organisée par l’État, par l'intermédiaire des SS, des SA et des jeunesses hitleriennes. La police reçoit l'ordre de ne pas intervenir pour protéger les victimes.



Une synagogue, à Hambourg, en feu.



Une vitrine brisée à Magdebourg



Des prisonniers juifs sont emmenés en camp de concentration à l'issue des pogroms. La plupart en sortiront quelques mois plus tard, s'ils font la promesse de quitter le pays.

1939 : Vers la guerre et la "solution finale"

Intensification de la répression

En 1939, les Juifs d’Allemagne vivent dans un étau. Ils n’ont plus de droits civiques, plus de moyens de subsistance, et sont totalement isolés socialement. Les déplacements sont restreints, l’accès à de nombreuses villes interdit. Il ne reste plus qu’une étape : les faire disparaître physiquement.

L’idéologie raciale au cœur de la politique extérieure

La politique antisémite ne s’arrête pas aux frontières du Reich. Avec l’invasion prévue de nouveaux territoires, les nazis envisagent des projets de "réinstallation forcée" : déporter massivement les Juifs hors d’Europe. Le plan Madagascar, qui prévoit l’expulsion de millions de Juifs vers cette colonie française dans l'océan indien, est étudié sérieusement. 

Pour Hitler, la guerre qui se prépare contre la Pologne et, au-delà, contre l’URSS, est aussi une "guerre raciale". Dans ses discours, il présente le Juif comme l’instigateur de tous les ennemis de l’Allemagne, et annonce ouvertement qu’en cas de conflit mondial, "la race juive en Europe sera détruite".



Hitler et ses généraux. À gauche, Himmler, chef de la SS et principal architecte de la solution finale

La logique de guerre comme prétexte à l’extermination

En septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne. Les Einsatzgruppen, unités spécialisées crées par Himmler, sont chargés de traquer et d'assassiner les opposants politiques en territoire conquis (communistes ; intellectuels ; responsables locaux ; prêtres... et bien évidemment, les juifs)

Les Einsatzgruppen commencent à exécuter en masse les élites juives polonaises et à enfermer les communautés dans des ghettos. Les massacres ne sont pas encore industrialisés, mais la logique est déjà celle de l’anéantissement.



Assassinat de juifs par les Einsatzgruppen, dès septembre 1939.



Dans le ghetto de Varsovie, des passants devant un enfant juif, mourrant de faim sur le trottoir.

Dix ans après Mein Kampf, les menaces de Hitler se transforment en actes. La persécution totale, et l'on observe déjà les premières étapes de l’extermination. La folie idéologique des nazis, nourrie pendant des années, trouve désormais dans la guerre l’occasion de passer à l'étape suivante. Après la persécution, vient l'heure de l'élimination.

Conclusion

Entre les premières violences de rue des années 1920 et l’invasion de la Pologne en 1939, l’antisémitisme nazi passe d’un discours de haine à une politique d’État, puis à un programme de destruction. Rien de ce qui se produira pendant la Shoah n’arrive par surprise : tout est annoncé, préparé et légitimé depuis des années.

Dès Mein Kampf, Hitler ne cache pas son projet : éradiquer les Juifs d’Europe. Les années 1933–1938 servent à tester la résistance de la société allemande et de la communauté internationale. Chaque étape — boycott, exclusion, lois raciales, spoliations, pogroms — repousse les limites, habitue la population à l’idée que les Juifs n’appartiennent plus à la communauté allemande, ni humaine.

En 1939, il ne reste rien de leur place dans la société allemande : plus de droits, plus de biens, plus de sécurité. La guerre offre au régime un prétexte pour transformer l’exclusion en extermination. La Shoah n’est pas née dans les camps. Son idée, d'abord inavouable, a grandi, petit à petit, dans les mots de la propagande, dans les lois de discrimination, et dans l’acceptation progressive de la barbarie par la population allemande.

L’histoire de ces années rappelle qu’un génocide ne se déclenche pas d’un coup. Il mûrit dans l’idéologie, se construit dans l’indifférence, et s’accomplit quand la haine devient une politique d’État, et une norme sociétale.