En novembre 1918, l’Allemagne défaite s’effondre. L’empereur abdique, les soldats se mutinent, les ouvriers forment des conseils, et dans les rues, deux républiques sont proclamées en quelques heures. En un éclair, l’Empire disparaît — mais personne ne sait encore ce qui va le remplacer.
La révolution allemande de 1918 n’a pas été une insurrection violente, ni une révolution portée par un projet unifié. Elle a été le résultat d’un vide de pouvoir, d’une défaite militaire et d’une société au bord de l’explosion. Ce moment décisif marque la fin d’un monde, mais aussi la naissance d’un régime fragile : la République de Weimar. Une République qui, dès ses premiers jours, doit faire face à la division, à la défiance, et à la violence politique.
L’Allemagne en 1918 : un empire à bout de souffle
Une défaite militaire inavouée
À l’été 1918, l’armée allemande est en pleine retraite sur le front occidental. L’entrée en guerre des États-Unis a définitivement brisé l’équilibre. Les Alliés avancent, les pertes allemandes s’accumulent, et les généraux eux-mêmes comprennent que la guerre est perdue.
Pourtant, l’État-major et l’Empereur refusent d'admettre ouvertement la défaite. Pour préserver l’honneur militaire, ils évitent de parler de capitulation, et laissent le soin au chancelier de régler la question de l'armistice.
Cette absence de reconnaissance de la défaite par les hauts gradés allemands favorisera la légende du "coup de couteau dans le dos", selon laquelle l'armée impériale n'a pas été vaincue, mais trahie par les révolutionnaires.
Colonne de prisonniers allemands en France
La crise intérieure : famine, grèves, révoltes
Sur le plan intérieur, l’Allemagne est à genoux. Le blocus imposé par les Alliés provoque des pénuries graves : la population souffre de malnutrition, les enfants meurent, les hôpitaux manquent de tout. L’hiver 1917–1918 — surnommé l’hiver des navets — laisse un traumatisme durable. La colère gronde dans les usines et les ports. La population est à bout.
Soupe populaire à Berlin, 1917.
La situation devient explosive à l’automne 1918. Le 29 octobre, les marins de la flotte impériale basée à Kiel refusent de participer à une ultime sortie en mer contre la Royal Navy, qu’ils considèrent comme un suicide inutile.
Le 3 novembre, face à la repression militaire, les marins se révoltent et prennent le contrôle de la ville. La mutinerie se propage. En quelques jours, des conseils de soldats et d’ouvriers se forment à Kiel, puis dans d’autres villes : Hambourg, Brême, Munich, Berlin. L’insurrection n’est plus seulement militaire : elle devient politique. La révolution de Novembre vient de débuter.
Manifestation des marins de Kiel
L’armée et la monarchie en perte de contrôle
Le Kaiser Guillaume II, coupé de la réalité, croit encore pouvoir réprimer le mouvement. Mais il ne contrôle plus rien. Des soldats mutins, alliés aux ouvriers, ont pris le contrôle des principales villes du pays et réclament un changement de régime.
Les élites conservatrices — y compris dans l’armée — comprennent que l’Empire est fini. Elles cherchent à sauver ce qui peut l’être en transférant le pouvoir à des civils modérés, notamment au SPD (Parti social-démocrate).
Max de Bade (centre), monarchiste ouvert aux réformes libérales, est nommé chancelier le 3 octobre par Guillaume II. Il a pour mission de négocier l'armistice.
Le 9 novembre, à Berlin, les événements se précipitent : le peuple manifestent, les bâtiments officiels sont encerclés, et les autorités paniquent. Le chancelier Max de Bade proclame l’abdication de Guillaume II sans son accord, puis transmet le pouvoir à Friedrich Ebert, chef du SPD, qui devient le nouveau chancelier allemand.
Le IIe Reich s’est effondré, mais le nouveau régime n’est pas encore défini. La monarchie a disparu, mais personne ne sait encore quel type de République va émerger, qui va la diriger, ni comment le pouvoir va s’organiser.
Guillaume II (au centre, au second plan) attend le train qui doit l'emmener aux Pays-Bas. Devant le fait accompli, le Kaiser accepte finalement d'abdiquer et fuit en exil.
Novembre 1918 : une révolution ambivalente
La chute de l’Empire et l’abdication de Guillaume II
Le 9 novembre 1918, l’Allemagne entre dans l’inconnu. Tandis que les conseils d’ouvriers et de soldats prennent le contrôle de nombreuses villes, le chancelier Max de Bade annonce — sans autorisation — l’abdication de Guillaume II, qui refuse pourtant encore de renoncer à son trône. Isolé, contesté jusque dans l’armée, l’empereur se résigne finalement à fuir aux Pays-Bas. Le même jour, le IIe Reich prend fin.
Cette chute n’est pas le fruit d’un coup d’État centralisé, mais d’un effondrement progressif, précipité par la pression populaire. Épuisées par la guerre et les privations, les masses réclament un changement radical. Dans les cercles du pouvoir, l’objectif est d’éviter une révolution violente comme a pu en connaître la Russie en 1917.
La priorité du SPD et des élites modérées est de contenir la contestation, tout en construisant un nouvel ordre légal.
Des révolutionnaires sur une voiture, à Berlin, 1918
Double proclamation de la République
Le jour même de l'abdication, à Berlin, deux Républiques sont proclamées à quelques heures d’intervalle. À la mi-journée, Philipp Scheidemann, dirigeant social-démocrate, monte au balcon du Reichstag pour annoncer devant une foule exaltée :
"Le vieil ordre est aboli. Vive la République allemande !"
Scheidemann proclamme la République au balcon du Reichstag
Quelques heures plus tard, Karl Liebknecht, figure de la gauche révolutionnaire et cofondateur de la Ligue spartakiste, proclame à son tour, depuis le palais impérial :
"Vive la République socialiste libre d’Allemagne !"
Cette dualité symbolise la division du mouvement révolutionnaire.
- D’un côté, les sociaux-démocrates cherchent une république parlementaire stable, ancrée dans l’ordre légal.
- De l’autre, les marxistes radicaux appellent à une transformation complète de la société : collectivisation, autogestion, conseils ouvriers, démocratie directe.
La révolution allemande n’a donc pas de direction unique : elle est prise entre deux projets de société opposés, sans pouvoir clairement trancher.
Une transition sans plan clair
À la suite des événements du 9 novembre, un gouvernement provisoire est formé : le Conseil des commissaires du peuple, composé à parité de membres du SPD (modéré) et de l’USPD (gauche socialiste). À sa tête, Friedrich Ebert, du SPD, cherche à stabiliser la situation au plus vite.
Les membres du Conseil des commissaires du peuple
Mais cette transition est fragile. Dans le pays, les conseils d’ouvriers et de soldats, inspirés des soviets russes, réclament un rôle politique actif. La tension monte entre les forces modérées, qui veulent restaurer l’autorité de l’État, et les révolutionnaires, qui exigent une véritable démocratie populaire.
Ebert, craignant que le chaos profite aux extrêmes, se rapproche alors des élites traditionnelles : il entame des négociations secrètes avec l’armée. Les élites militaires craignent tout autant que lui la dangereuse montée en puissance des communistes au sein de la jeune république.
Friedrich Ebert (en haut) et Wilhelm Groener (en bas). Les deux hommes vont conclure un pacte qui permettra la naissance de la République :
- Groener, chef d'état-major, soutient le projet républicain de Ebert et s'engage à intervenir en cas de révolution socialiste.
- Ebert, en échange, promet de ramener l'ordre et la discipline dans le pays, et de permettre à l'armée de rester une institution autonome.
Janvier 1919 : révolution écrasée, République fragilisée
La peur du bolchévisme
L’ombre de la révolution russe plane sur l’Allemagne. Pour les sociaux-démocrates modérés, la priorité absolue est d’éviter un basculement vers le chaos soviétique. Dans une société déjà secouée par les pénuries, les violences et les divisions, la gauche révolutionnaire représente une menace réelle. Le SPD, désormais à la tête du gouvernement provisoire, redoute une guerre civile totale.
Dès décembre 1918, les tensions entre modérés et radicaux explosent. L’USPD quitte le Conseil des commissaires du peuple. Les Spartakistes fondent un nouveau parti : le Parti communiste d’Allemagne (KPD). Dans les rues de Berlin, les partisans des conseils ouvriers réclament une démocratie directe, une révolution sociale. Le pouvoir, pour répondre, choisit la force.
Alliance SPD – armée – corps francs
Pour rétablir l’ordre, le SPD autorise la création de corps francs (Freikorps) — des milices paramilitaires composées d’anciens soldats, violemment nationalistes, anticommunistes, souvent incontrôlables.
Un corp franc à Berlin
C’est cette alliance — SPD, armée, corps francs — qui va permettre au jeune gouvernement républicain d’écraser les soulèvements révolutionnaires. Mais ce choix a un prix : il fait entrer la République dans une logique de compromis avec les forces conservatrices, et la coupe durablement d’une partie de la gauche radicale, qui ne lui pardonnera jamais.
L’écrasement spartakiste et ses conséquences
Du 5 au 12 janvier 1919, Berlin s’embrase. Les spartakistes, soutenus par des ouvriers armés, déclenchent une insurrection pour tenter d’imposer une République socialiste.
Ils appellent à la grève générale, et des manifestations de masse éclatent dans Berlin. Certains bâtiments stratégiques (gare ; ministères...) sont occupés. Sous la pression populaire, les leaders spartakistes comme Rosa Luxembourg espèrent conquérir le pouvoir.
La répression est immédiate, brutale, méthodique. Les corps francs traquent les insurgés, exécutent sans procès, terrorisent les quartiers ouvriers.
Combats de rue à Berlin
Le 15 janvier, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont arrêtés puis assassinés par des membres des corps francs, avec la bienveillance des autorités. Le message est clair : la révolution est terminée, la république ne sera pas socialiste.
Rosa Luxembourg sera abattu d'une balle dans la tête et poussée dans un canal. Son corps ne sera repêché que quatre mois plus tard.
La menace spartakiste éliminée, des élections sont organisées le 19 janvier pour former une assemblée constituante. Le SPD sort majoritaire, et la République est officiellement fondée — mais dans le sang, la division et la défiance. La République de Weimar est née, mais elle porte, déjà, la fracture originelle de 1919.
Conclusion
La révolution allemande de 1918 marque la fin brutale de l’Empire, mais ne donne naissance ni à une révolution sociale aboutie ni à une démocratie pleinement ancrée. Elle ouvre la voie à une République fragile.
La transition s’est faite dans la confusion, sous la pression d’une défaite militaire, d’une crise sociale et d’une peur panique d’un basculement à la russe. Pour éviter le chaos, les sociaux-démocrates ont choisi de s’allier à l’armée impériale et aux forces conservatrices pour réprimer la gauche révolutionnaire. Ce choix a sauvé l’ordre, mais au prix d’une fracture politique durable.
D’un côté, les anciennes élites militaires et autoritaires ont été maintenues en place, sans remise en cause réelle. De l’autre, la gauche radicale, exclue et violemment réprimée, s’est détournée de la République et a refusé de la soutenir. Ce rejet n’était pas anodin : il a privé la République de Weimar d’un soutien populaire solide, au moment même où elle en avait le plus besoin.
Refuser une révolution radicale était un choix compréhensible pour préserver la démocratie parlementaire. Mais en se coupant d’une partie du mouvement ouvrier, la République est restée isolée, sans majorité sociale stable, attaquée à la fois par une droite revancharde et une gauche révolutionnaire hostile. Cette fragilité originelle explique en partie pourquoi, quinze ans plus tard, elle s’effondrera sans résistance face au populisme nazi.













