La Guerre Civile Russe



Octobre 1917 n’a pas mis fin à la lutte pour le pouvoir en Russie. À peine installés, les bolcheviks doivent défendre leur révolution contre une coalition d’ennemis déterminés : anciens officiers tsaristes, nobles, bourgeois, nationalistes, et puissances étrangères. Dans un pays ruiné par la guerre mondiale, où les campagnes grondent et les villes manquent de tout, la guerre ne se joue pas seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans les greniers, les usines et les esprits.

De 1918 à 1921, la Russie devient un vaste champ de guerre, où s’affrontent armées régulières, guérillas paysannes et milices révolutionnaires. C’est dans ce chaos que se forge un État bolchevik centralisé et militarisé, qui sera prêt à tout sacrifier pour survivre. 

Les origines du conflit

Un pouvoir contesté

En octobre 1917, les bolcheviks prennent le pouvoir à Petrograd au nom des soviets. Mais très vite, il apparaît qu’ils n’ont aucune intention de le partager. Les autres partis socialistes — mencheviks et socialistes-révolutionnaires (SR) — vont être rapidement écartés.

En janvier 1918, une Assemblée constituante est élue.



L'assemblée constituante

Elle est dominée par les SR, les bolcheviks y sont minoritaires. Il ne peuvent pas prendre le risque de perdre le pouvoir. Dans la nuit du 5 au 6 janvier, la garde rouge encercle le bâtiment : l’Assemblée est dissoute de force après une seule journée de session. L’idée même d’un parlement démocratique disparaît.

Pour les opposants, c’est la preuve que le nouveau régime est dictatorial. Pour les bolcheviks, c’est un acte nécessaire pour protéger la révolution d’une contre-offensive politique.

La paix de Brest-Litovsk (mars 1918)

L’une des premières promesses de Lénine — la paix immédiate — se concrétise en mars 1918 avec le traité de Brest-Litovsk, signé avec l’Allemagne. Les conditions sont extrêmement dures : perte de l’Ukraine, de la Finlande, des pays baltes, de la Biélorussie et de territoires du Caucase. Pour les bolcheviks, c'est un sacrifice nécessaire pour obtenir la paix extérieur, et pouvoir imposer un régime communiste à l'intérieur.



Carte : en orange, rose et jaune, les territoires cédés par le traité de Brest-Litovsk

Pour les soldats et une grande partie des ouvriers, la paix est un soulagement. Mais pour la bourgeoisie, les officiers et les patriotes, c’est une trahison nationale. Des milliers d’anciens militaires rejoignent alors les premiers noyaux de résistance armée.

Début des soulèvements

À la périphérie de l’ancien empire, les tensions éclatent vite, de nombreux peuples proclament leur indépendance.

En Sibérie, dans le sud et sur la Volga, des officiers tsaristes, appuyés par des notables locaux et des paysans hostiles aux réquisitions prennent les armes : ce sont les premiers "Blancs". La guerre civile est sur le point de commencer.


Les camps en présence : Rouges, Blancs et autres forces

Les Rouges

Le camp rouge, dirigé par les bolcheviks, est une coalition de groupes sociaux soudés par un intérêt commun : empêcher le retour à l’ordre ancien. S'y rencontrent : 

  • Les ouvriers des villes industrielles, les plus fervents bolcheviks, qui veulent défendre leurs droits nouvellement acquis.
  • Les paysans pauvres, gagnés par le décret sur la terre qui leur a permis de s’approprier les domaines des grands propriétaires. Leur soutien est pragmatique : ils défendent ce qu’ils ont gagné.
  • Les soldats démobilisés et les marins, souvent issus de milieux ouvriers ou paysans pauvres.

Sur le plan militaire, l’Armée rouge est réorganisée dès 1918 par Léon Trotski. 

Elle a retrouvé une discipline stricte et une structure hiérarchique. De plus, les bolcheviks rapellent en masse d’anciens officiers tsaristes pour encadrer l'armée. La plupart sont soumis à la surveillance stricte de commissaires politiques, chargés de garantir leur loyauté au régime. Pour assurer leur obéissance, leurs familles sont parfois prises en otage.



Les nouveaux bataillons de l'armée rouge 

Les Rouges disposent de deux atouts majeurs : 

  • Ils contrôlent les grandes villes (Petrograd, Moscou) et les centres industriels et ferroviaires, ce qui leur assure une base logistique solide, et un réservoir d'hommes important
  • Leur unité politique : malgré des sensibilités différentes, les rouges sont unis pour préserver les acquis de 1917.  Tous aspirent à défendre la révolution, et présentent un front commun, ce qui contraste avec les divisions des Blancs. 


En rouge, la zone contrôlé par les Bolcheviks en 1918. 

Les Blancs : une alliance fragile

Les Blancs regroupent toutes les forces hostiles au pouvoir bolchevik, mais cette alliance est très hétérogène, et souvent désorganisée.

Composition sociale et politique :

  • La noblesse et les anciens grands propriétaires, déterminés à récupérer leurs terres et leur influence.

  • La bourgeoisie industrielle et commerçante, ruinée par les nationalisations et le contrôle ouvrier, qui espère restaurer l’économie de marché.

  • Les officiers de l’armée impériale, nostalgiques de l’ordre militaire d’avant-guerre.

  • Les libéraux et républicains modérés, qui souhaitent une démocratie parlementaire sur le modèle occidental.


Le général Anton Denikine (ci-dessus) et l'amiral Alexander Koltchak (ci-dessous).

Denikine dirige l'armée du sud, qui combat les rouges sur le front sud, en Ukraine et depuis le Caucase. Il défend une russie débarassée des bolcheviks, mais ne soutient pas le retour d'un pouvoir tsariste autoritaire.

Koltchak dirige, depuis Omsk, l'armée blanche de Sibérie. Il établit, dans les territoires de l'est russe qu'il contrôle,  une dictature militaire. Il voudrais doter la Russie d'un régime fort et nationaliste.

L'incompatibilité des visions de ces deux généraux, qui se battent pour des projets complètement différents, illustre la division idéologique des blancs. Les armées blanches ne parviendront jamais à mettre leurs différends de côté pour faire front commun contre les rouges, qui les écraseront les unes après les autres.



Affaiblis par les divisions internes, les Blancs bénéficient cependant d’un soutien étranger considérable : la France et le Royaume-Uni leur fournissent des armes et un appui naval, tandis que les États-Unis et le Japon interviennent en Extrême-Orient.

Mais cette aide est exploitée par la propagande rouge pour présenter les Blancs comme les marionnettes de puissances étrangères.



Des chars français à Odessa, en soutien de l'armée d'Anton Denikine



Des troupes américaines défilent à Vladivostok.

Les autres forces : une guerre à plusieurs visages

La guerre civile russe ne se réduit pas à un duel entre Rouges et Blancs. De nombreuses forces autonomes participent au conflit, compliquant encore la situation. Les nationalistes périphériques — Ukrainiens, Finlandais, Baltes, Géorgiens, Arméniens — cherchent à établir des États indépendants. Ils s’allient ponctuellement aux Rouges ou aux Blancs selon les circonstances, mais leur objectif reste l’autonomie nationale.

Dans certaines régions, des armées paysannes indépendantes apparaissent, comme celle de Nestor Makhno en Ukraine. Anarchiste, Makhno mène une guérilla tantôt contre les Blancs, tantôt contre les Rouges, tout en organisant des communes rurales autogérées



Carte : les mouvements indépendantistes et leur date de sécession.

D’autres groupes, appelés les "Verts", regroupent des paysans révoltés qui refusent à la fois le retour des grands propriétaires et les réquisitions bolcheviques. Enfin, quelques formations socialistes non bolcheviques et anarchistes continuent de combattre, dénonçant l’autoritarisme rouge tout en rejetant la restauration monarchique.

En réalité, la guerre civile russe n'est pas un simple affrontement militaire : c’est une lutte complexe, où se superposent conflits sociaux, idéologiques, nationaux et régionaux. Les Rouges disposent d’une direction unifiée et d’une base solide dans les centres urbains, les Blancs d’un appui extérieur et d’officiers expérimentés, tandis que d’innombrables forces locales défendent leurs propres visions de l’avenir.

Cette multiplicité d’acteurs annonce une guerre fragmentée et chaotique où les alliances sont souvent temporaires.



Charge de cosaques.

La communauté cosaque se divise entre blancs et rouges tout au long de la guerre, dans des alliances de circonstance. Elle cherche surtout à préserver son identité culturelle et une certaine autonomie locale, ce qu'aucun des deux camps ne lui garantit pleinement.

Synthèse

La guerre civile russe est donc un conflit à plusieurs dimensions :

  • Les Rouges, politiquement unis mais minoritaires dans la société, s’appuient sur un noyau de soutien urbain et sur une paysannerie pauvre alliée par intérêt.
  • Les Blancs, soutenus par l’étranger, sont divisés par des visions incompatibles et incapables de rallier la majorité paysanne.
  • Autour d’eux gravitent des forces locales aux objectifs propres, compliquant encore le conflit.

Cette complexité explique pourquoi la guerre civile ne sera pas seulement un affrontement militaire, mais aussi une lutte sociale et idéologique sur l’avenir de la Russie.


Le communisme de guerre

Économie militarisée

Dès le début de la guerre civile, les bolcheviks mettent en place ce qu’ils appellent le communisme de guerre. Ce n’est pas un programme économique mûrement réfléchi, mais une politique de survie dictée par l’urgence militaire.

L’économie est entièrement subordonnée aux besoins de l’Armée rouge et des villes stratégiques. L’État nationalise les grandes industries, centralise la distribution et supprime le marché libre.



Réunion des bolcheviks : au centre, de gauche à droite, Staline, Lénine et Trotski.

C'est Trotski qui sera le principal architecte du "Communisme de guerre".

Dans les campagnes, les paysans sont contraints de livrer leur production par un système des réquisitions forcées : c'est la prodrazvyorstka. Des détachements armés pénètrent dans les villages, saisissent le grain et l’acheminent vers les centres urbains.

Cette politique nourrit l’armée et la population ouvrière, mais appauvrit les campagnes et provoque une hostilité croissante des paysans à l’égard du pouvoir bolchevik. Beaucoup de paysans réduisent volontairement leurs semailles pour éviter les saisies, aggravant les pénuries.



Saisie de grain par l'armée rouge

Répression et terreur

Dans ce contexte de guerre totale, la violence politique devient un outil assumé. La Tchéka, police politique créée en 1917, étend son pouvoir à tout le pays. Elle traque les "ennemis de classe", exécute sans procès les suspects et gère un réseau naissant de camps de détention.

Les Blancs ne sont pas en reste : dans les zones qu’ils contrôlent, les représailles contre les partisans rouges et les sympathisants soviétiques sont tout aussi brutales.

Les exécutions sommaires, les otages fusillés, les villages incendiés, éprouvent le peuple russe tout au long de la guerre. La guerre civile est ainsi marquée par une spirale de terreur réciproque : chaque camp justifie ses violences comme des représailles de celles de l’ennemi. Mais pour les bolcheviks, la répression a aussi une fonction politique claire : écraser toute opposition, y compris dans leurs propres rangs.



Les volontaires de la légion Tchécoslovaque, fusillés par l'Armée rouge

Impact social

Le communisme de guerre bouleverse l’équilibre social. Les ouvriers urbains sont les bénéficiaires immédiats du système : ils sont prioritaires dans l’approvisionnement, reçoivent des rations fixes et restent au cœur de la propagande bolchevique. 

La paysannerie, au contraire, supporte le poids le plus lourd de la guerre. Les réquisitions la privent du fruit de son travail, et elle voit la majorité des ressources partir vers les villes ou le front. Cette situation nourrit la défiance, voire la haine, à l’égard du régime, surtout dans les zones rurales éloignées du cœur rouge. Dans certaines régions (notamment en Ukraine), cette hostilité se transforme en véritables insurrections.

Quant à la bourgeoisie et à l’ancienne élite, elles disparaissent presque totalement de la vie économique et politique. Les uns fuient à l’étranger, les autres rejoignent les rangs blancs.



Des anciens bourgeois ou nobles russes quittent le pays sur un navire de la croix rouge américaine, en 1919. Une part importante de cette ancienne élite de l'Empire émigrera en France.

À l’issue de cette période, le pays est épuisé : l’économie est désorganisée, les campagnes sont hostiles, mais les bolcheviks ont réussi à maintenir un contrôle politique et militaire suffisant pour poursuivre la guerre.

Les campagnes militaires et la victoire rouge

1918 : une guerre sur plusieurs fronts

La guerre civile commence véritablement à l’été 1918. Les Blancs avancent sur plusieurs fronts :

  • À l’est, l’amiral Koltchak s’impose comme "chef suprême" de toutes les forces anti-bolcheviques et prend le contrôle de la Sibérie avec l’aide de la Légion tchécoslovaque ;

  • Au sud, le général Denikine rassemble une puissante armée dans le Caucase et sur la mer Noire ;

  • Au nord et dans l’Arctique, des contingents britanniques et américains débarquent pour soutenir les forces locales hostiles aux Rouges.

Les Rouges, au départ sur la défensive, subissent de lourdes pertes et perdent d’importantes portions du territoire. Mais ils conservent Moscou et Petrograd, ainsi que les principaux centres industriels et ferroviaires. Cette maîtrise des nœuds logistiques leur permet de déplacer rapidement troupes et approvisionnements, un atout décisif pour la suite.​



Les rouges (en jaune) et les territoires occupés par les alliés (en vert)

Un épisode tragique de ce début du conflit est l'assassinat de la famille royale par les Bolcheviks, devant l'avancée des troupes blanches. En juillet 1918, alors que les armées blanches progressent rapidement dans l'Oural, elles se rapprochent de la ville d'Ekaterinbourg, où le tsar et sa famille sont retenus prisonniers.

Les rouges craignent que les armées blanches, pour l'instant très divisées, ne s'unissent autour du tsar, s'il parvient à être libéré. Dans l'urgence, tout les membres de la famille impériale sont exécutés, en pleine nuit, le 16 juillet 1918. 



Le tsar Nicolas II, l'impératrice Alexandra et leurs cinq enfants sont abattus à bout portant. Les filles, agonisantes, sont achevées à la baïonnette.

L'assassinat de la famille impériale supprime un symbole de ralliement pour les blancs, qui resteront divisés jusqu'à la fin de la guerre. Elle marque aussi la rupture irréversible entre l'ancienne Russie, et le nouvel État soviétique.

1919 : la contre-offensive rouge

L’année 1919 marque le tournant. Trotski impose une discipline de fer dans l’Armée rouge, mélangeant propagande, répression interne et promotions au mérite pour consolider la loyauté des troupes. 

Au printemps, les Rouges lancent une série de contre-offensives :

  • En Sibérie, l’armée de Koltchak est battue et repoussée vers l’est. Abandonné par les alliés, l’amiral est finalement capturé et exécuté en 1920. 
  • Dans le sud, Denikine, qui avait menacé Moscou à l’automne 1919, subit une défaite décisive et doit battre en retraite vers la Crimée.

Cette année est aussi marquée par des luttes internes dans le camp blanc : rivalités entre chefs militaires, manque de coordination entre les fronts, et absence d’un programme politique commun capable de rallier la paysannerie et les minorités nationales. Les Rouges exploitent habilement ces divisions et écrasent une à une les armées blanches.



Carte : les grands mouvements de la guerre

1920–1921 : derniers combats et consolidation du pouvoir bolchevik

En 1920, la guerre civile entre dans sa phase finale. En Crimée, le général Wrangel, dernier grand chef blanc, tente de résister avec une armée disciplinée et mieux organisée que celle de ses prédécesseurs. Mais il est encerclé et vaincu à l’automne 1920 ; ses troupes et des dizaines de milliers de civils fuient en bateau vers Constantinople.

Parallèlement, les Rouges affrontent la Pologne dans un conflit frontalier. Après une avance spectaculaire de l’Armée rouge, les Polonais remportent une victoire décisive aux portes de Varsovie. C'est le "miracle de la Vistule".

Le traité de Riga, signé en mars 1921, reconnaît l'indépendance de la Pologne et fixe la frontière entre les deux pays. En 1920, les bolcheviks avaient déjà reconnu l'indépendance des trois États Baltes, et en 1918, celle de la Finlande.



Affiche de propagande polonaise : Défend la partie, rejoins l'armée.​

La fin des combats contre les Blancs ne signifie pas la fin de la violence. Les bolcheviks écrasent encore les grandes révoltes paysannes, comme celle de Tambov, et les mutineries, dont celle des marins de Kronstadt. Ces deux insurections sont écrasées dans le sang.

En 1921, la victoire militaire est complète, mais le pays est exsangue : villes affamées, campagnes dévastées, économie effondrée. La guerre civile a forgé un État bolchevik centralisé, militarisé et sans opposition. Cette victoire se paye au prix d’une rupture durable entre le régime et une grande partie de la population, en particulier la paysannerie.

Conclusion

La guerre civile russe modèle aussi le régime soviétique à venir. Les bolcheviks l’emportent grâce à leur unité politique, au contrôle des centres industriels et ferroviaires, et à une propagande efficace qui discrédite leurs adversaires.

Mais la victoire laisse un pays ruiné, affamé, et des fractures sociales profondes. Les paysans se souviennent des réquisitions, les ouvriers voient leur autonomie réduite, et toute opposition politique est éliminée. La guerre a aussi installé un mode de gouvernement centralisé, militarisé et autoritaire, qui marquera durablement l’URSS.

En 1921, la Russie est prête à entamer une nouvelle phase : reconstruire son économie avec la NEP, tout en consolidant un pouvoir autoritaire exclusivement communiste.