La Grande famine Kazakhe



Entre 1929 et 1933, le Kazakhstan fut le théâtre d’une tragédie silencieuse mais d’une ampleur considérable. Dans le cadre de la collectivisation imposée par Staline, ce territoire, peuplé majoritairement de nomades vivant du pastoralisme, devint le laboratoire d’une politique qui ne visait pas seulement à réorganiser la production agricole, mais à transformer de force un peuple et son mode de vie.

Plus qu’une famine, la collectivisation au Kazakhstan constitua une destruction sociale et culturelle planifiée, dont les séquelles démographiques et identitaires marquent encore la mémoire nationale.

Les objectifs de Moscou : collectiviser et sédentariser

Lorsque Staline lance la collectivisation en 1929, le Kazakhstan devient l’un des laboratoires les plus brutaux de cette politique. Pour Moscou, ce territoire immense, peuplé majoritairement de nomades ou de semi-nomades vivant de l’élevage, incarne le «retard» que le socialisme doit abolir.

Les Kazakhs, attachés à un mode de vie pastoral ancestral, sont considérés par l’idéologie soviétique comme une population «arriérée», incapable de contribuer à la modernisation de l’URSS sans une transformation radicale.



Yourtes kazakhes. Le peuple kazakhe avait un mode de vie semi-nomade, déplacant les troupeaux tout au long de l'année pour trouver des paturages.

Les cadres du parti, produits des sociétés sédentaires européennes, peinent à comprendre un tel mode de vie, qu'il vont tout faire pour éradiquer au nom du "progrès".

Les objectifs du pouvoir sont multiples.

  • Économiques, d’abord : sédentariser les nomades pour en faire une force de travail intégrée, et surtout réquisitionner du bétail en masse afin de nourrir les villes et exporter viande et peaux, à l’image du grain dans les campagnes slaves.

  • Politiques, ensuite : briser les structures tribales et communautaires, perçues comme concurrentes de l’autorité soviétique.

  • Idéologiques, enfin : remodeler une société jugée « féodale » pour l’adapter à la vision marxiste-léniniste de la collectivisation.


Famille de nomades Kazakhes

Les méthodes de la collectivisation sont celles déjà éprouvées ailleurs, mais elles seront ici poussées jusqu’à l’extrême. 

- Les kolkhozes et sovkhozes sont créés artificiellement, sans tenir compte du milieu naturel ni du mode de vie pastoral. 

- Des brigades venues des villes – militants du Parti, jeunes du Komsomol, agents de l’OGPU – sont envoyées pour imposer la collectivisation, saisir les troupeaux et contraindre les familles à s’installer dans des exploitations sédentaires. 

En quelques mois, des communautés nomades millénaires sont sommées de renoncer à leurs traditions et de livrer leurs biens à l’État.


La catastrophe économique et sociale (1929–1933)

Effondrement du bétail et ruine du pastoralisme

Pour les Kazakhs, dont l’économie repose sur l’élevage, la confiscation des troupeaux est une condamnation à mort. Beaucoup choisissent d’abattre leurs animaux plutôt que de les livrer aux autorités. Ceux qui ne sont pas abattus sont saisis par le pouvoir central.

En l’espace de trois ans, le cheptel est réduit de 80 à 90 %. Privée de viande, de lait et de produits dérivés, la société kazakhe s’effondre. Sans bétail, plus de moyens de déplacement ni de subsistance : le cœur même de l’économie pastorale disparaît.



La plaine kazakhe, sur laquelle les nomades faisaient brouter leurs troupeaux. 

Une famine d’ampleur cataclysmique

Cet effondrement entraîne une famine gigantesque. Entre 1930 et 1933, entre 1,3 à 1,5 million de Kazakhs meurent, soit près d’un tiers de la population. Les témoignages évoquent des familles décimées, des villages entiers rayés de la carte, des cadavres gisant le long des routes. 

Beaucoup tentent de fuir : plusieurs centaines de milliers traversent les frontières pour gagner la Chine, l’Asie centrale ou la Russie. Mais les fuyards meurent par milliers en chemin, et ceux qui survivent deviennent des réfugiés déracinés, incapables de revenir sur leurs terres.



Graphique : l'effondrement démographique kazakhe.

Le pouvoir soviétique installe sur les terres "vides" du kazakhstan, des colonies agricoles, au point que les immigrés russes sont bientôt plus nombreux que les kazakhs eux-mêmes, touchés par la famine. 

Désintégration sociale et culturelle

La famine et la répression ne se contentent pas de tuer : elles brisent les fondements de la société kazakhe.

  • Les structures tribales, fondées sur la solidarité communautaire, sont pulvérisées par la collectivisation.

  • Le nomadisme, mode de vie central, est criminalisé : refuser la sédentarisation, c’est se rendre coupable de « sabotage ».

  • Les élites culturelles et intellectuelles kazakhes sont arrêtées et souvent exécutées ou envoyées au Goulag.

En quelques années, c’est tout un peuple qui voit son univers matériel et spirituel détruit.

Moscou et ses responsabilités : destruction d’un mode de vie et héritages durables

La tragédie kazakhe n’est pas le fruit d’une fatalité, mais le résultat direct de décisions politiques prises à Moscou. Les quotas de réquisition, fixés sans rapport avec les réalités locales, continuent à être exigés alors même que les troupeaux s’effondrent. Aucun allègement n’est accordé. Le Kazakhstan est traité comme un simple réservoir de ressources, sans considération pour la spécificité de son économie et de son peuple.

Toute critique locale est écrasée. Les cadres kazakhs qui alertent sur la famine sont accusés de « nationalisme » et réprimés. L’ampleur de la catastrophe est niée : les autorités centrales refusent de reconnaître publiquement la famine, préférant accuser les populations de «paresse» ou de «sabotage», car elle ne produisent pas assez. Cette politique du silence condamne des millions d’hommes, de femmes et d’enfants à la famine.



Femmes kazakhes et leurs enfants, en fuite vers l'étranger.

Les conséquences à long terme sont immenses. 

- Sur le plan démographique, la famine réduit la population kazakhe d’un tiers, provoquant une saignée dont le pays mettra des décennies à se relever. Une diaspora kazakhe s’installe durablement en Chine et en Asie centrale, conséquence directe de l’exode massif.

- Sur le plan économique, l’élevage nomade est définitivement détruit : le Kazakhstan est intégré de force dans l’économie agricole et industrielle soviétique, dépendante du centre.

- Sur le plan culturel, l’identité kazakhe est profondément remodelée : le nomadisme, élément central de sa civilisation, disparaît, remplacé par une identité soviétisée, encadrée par l’idéologie.

La collectivisation au Kazakhstan apparaît donc comme un véritable ethnocide social : non seulement une famine meurtrière, mais la destruction délibérée d’un mode de vie et d’une culture. Pour Moscou, il ne s’agissait pas seulement de nourrir les villes ou de financer l’industrialisation, mais de soumettre un peuple et de refonder son mode de vie selon les normes soviétiques.​



Femmes au travail dans un klokhoze

Conclusion

La collectivisation au Kazakhstan entre 1929 et 1933 représente l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire soviétique. Ce n’est pas seulement une politique agricole mal adaptée, mais une entreprise de destruction systématique. 

En imposant la sédentarisation forcée, en confisquant le bétail, en exigeant des quotas irréalistes et en réprimant toute critique, Moscou a provoqué une catastrophe démographique et culturelle d’une ampleur exceptionnelle : plus d’un million de morts, un peuple brisé, une culture millénaire balayée d'un revers de main.

La responsabilité de Staline et du pouvoir central est directe. La famine ne fut ni accidentelle ni naturelle : elle fut le produit de choix politiques délibérés, maintenus malgré les alertes et les protestations. Le Kazakhstan fut traité comme un espace de ressources et d’expérimentation, sans égard pour ses spécificités humaines.

Les conséquences s’étendent bien au-delà des années 1930 : une démographie amputée, une économie réorientée, et une identité remodelée sous le poids de la soviétisation. Ce traumatisme reste gravé dans la mémoire collective kazakhe, où il est perçu comme une tragédie nationale, comparable à l’Holodomor ukrainien.

L’exemple kazakh illustre avec force la logique profonde du stalinisme : moderniser par la contrainte, contrôler par la peur, remodeler les sociétés par la violence, quitte à détruire des millions de vies. Ici, le projet de construction du socialisme s’est confondu avec la négation brutale d’une culture.​