Quand les Comanches, les Kiowas et les Cheyennes des Plaines du Sud sont brisés dans les années 1870, une autre nation résiste encore : les Sioux, ou Lakotas, maîtres des Plaines du Nord. Ils ne se battent pas seulement pour une terre, mais pour un mode de vie, un ordre spirituel, une liberté non négociable. Entre 1862 et 1890, ils mèneront la plus longue et la plus déterminée des guerres indiennes.
Des premières insurrections dans le Minnesota à la victoire écrasante de Little Bighorn, des traités bafoués à la famine organisée dans les réserves, des chants sacrés du Ghost Dance au massacre de Wounded Knee, leur combat sera total, tragique, et sans retour.
Cet article retrace ces dernières décennies de lutte : l’ultime brasier d’un peuple que l’on voulait effacer, et qui a choisi, jusqu’au bout, de mourir debout.
Premiers conflits : la guerre de Dakota (1862)
Le Minnesota au bord de l’explosion
En 1862, la guerre de Sécession fait rage à l’est, mais dans le Minnesota, c’est une autre tension qui atteint son point de rupture. Les Dakotas (ou Sioux de l’Est), enfermés dans des réserves étroites depuis les années 1850, sont à bout.
Indien Dakota
Le gouvernement américain leur a imposé la cession de millions d’hectares contre des rations alimentaires et un soutien économique, mais il ne tient pas ses engagements. L’argent des indemnités n’arrive plus et des colons s’installent sur des terres pourtant protégées par traité. Rapidement, les réserves de nourriture se vident.
Lorsque les chefs dakotas viennent réclamer les paiements promis, l’agent indien leur répond avec mépris :
«Si vous avez faim, mangez de l’herbe.»
L’insurrection éclate
En août 1862, un petit groupe de guerriers dakotas tue cinq colons. L’événement déclenche l’étincelle qui va embraser la région. Anticipant les représailles, la décision est prise par certains chefs de reprendre la guerre pour survivre. En quelques jours, plusieurs centaines de colons sont tués, des fermes brûlées, des villages attaqués. Femmes et enfants blancs sont capturés, tandis que les hommes sont scalpés. Des soldats sont tués dans des embuscades.
Les Dakotas massacrent les colons blancs qui se trouvent sur leur territoire ancestral.
Mais la réaction est rapide : malgré la guerre civile, des renforts de l’Union arrivent. Les troupes traquent les Dakotas, reprennent le contrôle et organisent des représailles violentes. Les combats durent six semaines, mais le rapport de force est inégal.
La répression : justice expéditive et déportation
À l’issue du conflit, plus de 400 guerriers dakotas sont arrêtés. La justice militaire organise des procès en série, sans avocat et qui durent parfois moins de cinq minutes par accusé. À l'issu du jugement, 300 guerriers sont condamnés à mort.
Le président Lincoln, averti par ses conseillers, examine les dossiers et commute la plupart des peines. Il autorise 38 exécutions parmi les crimes les plus graves (meurtres, viols, mutilations...). Cette décision fut un acte d’équilibre difficile entre justice, pressions politiques et considérations morales, à une époque où l’opinion publique demandait la vengeance, et non la clémence.
Le 26 décembre 1862, ces 38 hommes sont pendus publiquement à Mankato devant une foule enthousiaste. C’est la plus grande exécution collective de l’histoire des États-Unis.
L'exécution
Mais ces exécutions ne marquent pas la fin des représailles. Les villages dakotas sont rasés et les survivants déportés à l’ouest. Le message est clair : toute tentative de résistance sera étouffée, par la corde, le feu ou l’exil.
La guerre de Red Cloud (1866–1868)
La piste Bozeman : provocation en territoire sacré
Au lendemain de la guerre civile, les États-Unis cherchent à relier leurs possessions par des routes commerciales à travers les territoires indiens. L’une d’elles, la piste Bozeman, doit traverser la vallée de la Powder River, cœur sacré du territoire des Lakotas ( tribu Sioux), des Cheyennes et des Arapahos.
Sans leur accord, le gouvernement décide de construire des forts militaires pour sécuriser la piste : Fort Reno, Fort Phil Kearny, Fort C.F. Smith. C’est une violation frontale du territoire en mépris des traités. Les nations concernées ne sont pas seulement indignées : elles se sentent encerclées, provoquées, et menacées.
De plus, les indiens ont bien compris une chose : la piste entrainera inévitablement l'installation de colons. Les lakotas ont tiré une leçon clair du sort reservé aux peuples de l'est : laisser les colons s'installer, même sous couvert de traité, signifie tôt ou tard la perte irréversible de leurs terres.
Indiens lakotas
Le chef lakota Red Cloud refuse de négocier tant que les forts sont encore debout. Il ne veut pas laisser aux américains le temps de s'ograniser, ni aux colons de s'installer. La vallée restera aux Lakotas ! Red Cloud choisit la guerre, et va la mener avec une précision et une ténacité inédites.
Contrairement aux guerres précédentes, où les indiens attaquaient aveuglément villages et fermes, chaque attaque de Red Cloud vise un objectif militaire ou logistique clair, chaque mouvement s’inscrit dans un plan cohérent pour isoler les forts ennemis, couper leurs ravitaillements et rendre impossible toute installation durable des colons.
Red Cloud
Fort Phil Kearny : le piège de Fetterman
Le 21 décembre 1866, Red Cloud frappe un grand coup. Près de Fort Phil Kearny, une colonne de soldats menée par le capitaine William J. Fetterman est attirée hors du fort par un groupe de guerriers cheyennes qui feignent de fuir en panique. Fetterman, arrogant, les poursuit sans prudence. Dans une embuscade parfaitement coordonnée, plus de 1 000 guerriers lakotas, cheyennes et arapahos l’attendent.
Tous les soldats sont tués. L’unité est exterminée jusqu’au dernier homme en moins de 30 minutes. Le choc est immense dans l’opinion américaine : c’est la plus grande défaite de l’armée américaine dans les Plaines jusqu’à Little Bighorn.
L'Embuscade
Red Cloud n’en reste pas là. Il maintient la pression pendant deux ans : harcèlement constant, raids, sièges, embuscades. Les lignes de communication sont coupées, les convois bloqués, les forts isolés. Washington comprend que cette guerre n’est ni gagnable, ni tenable.
La victoire diplomatique : le traité de Fort Laramie (1868)
En 1868, face à l’enlisement, le gouvernement cède. Le traité de Fort Laramie est signé avec Red Cloud et d’autres chefs sioux. Il impose la fermeture des forts sur la piste Bozeman, leur abandon pur et simple. La vallée de la Powder River est reconnue territoire sioux inviolable. Mieux encore : les Black Hills, terres sacrées pour les Lakotas, sont garanties à perpétuité.
C’est une victoire totale pour Red Cloud. Aucun autre chef indien n’aura jamais forcé l’armée américaine à battre en retraite et à démolir ses propres forts. Mais ce triomphe est fragile. Car à peine huit ans plus tard, les États-Unis reviendront sur leur parole — et cette fois, ils viendront pour en finir.
La signature du traité de Fort Laramie
La guerre des Black Hills (1876–1877)
L’or et la trahison du traité
En 1874, une expédition militaire menée par le général George Armstrong Custer découvre de l’or dans les Black Hills, cœur spirituel et culturel des Lakotas. Très vite, des milliers de prospecteurs blancs affluent, violant directement le traité de Fort Laramie de 1868, qui garantissait aux Sioux l’usage exclusif de ces terres.
Le territoire sioux garanti par le traité
Le gouvernement tente d’acheter les collines, mais les chefs refusent. Les Black Hills, terres sacrées, ne sont pas à vendre. Alors, Washington opte pour la force : en 1876, les Sioux et Cheyennes encore en dehors des réserves sont déclarés hostiles. L’armée reçoit l’ordre de les désarmer ou de les abattre. C’est une déclaration de guerre.
La victoire de Little Bighorn (juin 1876)
Le 25 juin 1876, le 7e régiment de cavalerie de Custer tombe sur un immense campement sioux et cheyenne sur les rives de la Little Bighorn River, dans le Montana. Le chef lakota Sitting Bull avait anticipé l’attaque. Les chefs guerriers Crazy Horse et Gall dirigent la défense. Le camp abrite plus de 7 000 personnes — hommes, femmes, enfants, et plus de 1 500 guerriers.
Custer attaque dans la précipitation, sans attendre de renforts. L'erreur est fatale. En moins d’une heure, Custer et plus de 200 de ses hommes sont encerclés et tués. Leurs corps sont mutilés, leur défaite devient un choc national.
C’est la plus grande victoire indienne de l’histoire des États-Unis. Mais ce triomphe, loin d’offrir un espoir, scelle le sort des vainqueurs.
Le 7ème régiment de cavalerie de Custer est encerclé par les indiens.
L’effondrement inexorable
L’humiliation pousse l’administration américaine à lancer une campagne d’anéantissement des dernières tribus insoumises. Des renforts affluent. L’armée va mener une guerre sale, reprenant et accentuant les méthodes brutales utilisés contres les comanches dans le sud. Elle attaque les camps en hiver, brûle les réserves, abat les chevaux, prive les familles de nourriture. Les enfants meurent de faim. Le bison, déjà décimé, est désormais traqué méthodiquement, pour priver les sioux de la moindre ressource.
Privés de ressources, exposés au froid, les femmes et les enfants meurent de faim et de maladie. Les chefs comprennent que continuer la lutte, c’est condamner leur peuple à l’extermination. Ils sont contraints d'abandonner la guerre pour sauver les survivants.
En mai 1877, Crazy Horse, respecté pour son courage et sa fidélité à la tradition guerrière, accepte de déposer les armes. Il se rend avec sa bande à Fort Robinson, dans le Nebraska, où il est emprisonné. Quelques mois plus tard, il est poignardé alors qu’il tente de s'enfuire.
Sitting Bull, lui, choisit l’exil. Il fuit vers le Canada avec son groupe, espérant y trouver refuge. Mais les Canadiens refusent de l’aider durablement. Les bisons sont rares, les hivers sont rudes. Après quatre ans d’errance, affamé, isolé, il revient en 1881 et se rend aux autorités américaines.
Sitting Bull, leader spirituel du peuple Sioux.
Les Sioux sont alors regroupés dans des réserves contrôlées par l’armée, soumises à des règles imposées : rations alimentaires fournies sous conditions, interdiction de pratiquer leurs cérémonies religieuses, envoi des enfants dans des pensionnats forcés, imposition d’un mode de vie sédentaire et agricole. Les vêtements traditionnels sont interdits, les langues maternelles bannies dans les écoles.
Le mode de vie des Plaines, libre, nomade, structuré autour du bison, n’existe plus. Il a été délibérément écrasé, sous le prétexte de la civilisation.
Le Ghost Dance
Un espoir spirituel
À la fin des années 1880, les Sioux, parqués dans des réserves arides, affamés, désarmés, humiliés, n’ont plus rien. Le bison est presque éteint. Leurs chefs sont morts ou captifs. Les enfants sont envoyés dans des pensionnats pour être éduqués à l'occidentale. L’ancien monde est à l’agonie.
C’est dans ce vide qu’un message arrive de l’Ouest. Un visionnaire du Nevada, Wovoka, affirme avoir reçu une révélation divine : si les Indiens dansent, respectent la paix, prient et gardent la foi, les morts reviendront à la vie, les Blancs disparaîtront, le bison reviendra, et la Terre sera rendue aux peuples autochtones. Ce message, connu sous le nom de Ghost Dance, se répand comme une traînée de poudre dans les réserves.
Pour les Sioux, ce n’est pas une simple croyance : c’est la dernière planche de salut, le dernier espoir d’échapper à l’effacement. Ils dansent des nuits entières, en cercles, en transes, en chants. Les danseurs revêtent des chemises sacrées censées les rendre invulnérables aux balles.
Peur et panique chez les autorités américaines
Du point de vue des fonctionnaires et officiers blancs, le Ghost Dance apparaît comme une menace apocalyptique. Ils n’en comprennent ni le fond religieux ni la portée pacifique. Voir des milliers de Sioux danser, se rassembler, chanter la fin des Blancs, suffit à éveiller les vieux réflexes de panique.
Des Sioux dansent dans une réserve.
Les rumeurs enflent : les Sioux prépareraient une révolte. Les agents indiens demandent des renforts de l'armée. Un nom concentre toutes les craintes : Sitting Bull. Retiré dans la réserve de Standing Rock, il est accusé — à tort — de soutenir le mouvement et d’en être le chef occulte.
L’assassinat de Sitting Bull (1890)
Le 15 décembre 1890, une escouade de la police indienne, aux ordres du gouvernement américain, vient arrêter Sitting Bull. Il ne résiste pas, mais ses partisans s’interposent. Un échange de tirs éclate. Quand la poussière retombe, Sitting Bull est à terre, abattu de plusieurs balles.
Après la mort de Sitting Bull, la peur s’empare des réserves sioux. Craignant d’être les prochaines cibles de l’armée, des centaines de Lakotas quittent précipitamment leur campement. Parmi eux, le chef Big Foot, atteint de pneumonie, tente de mener son groupe de plus de 300 personnes — des hommes, mais surtout des femmes, des enfants et des vieillards — vers la réserve de Pine Ridge, où ils espèrent trouver refuge auprès du chef Red Cloud.
Ce n’est pas une expédition armée, mais une fuite désespérée, en plein hiver. Pourtant, les autorités voient dans ce déplacement une menace. L’armée les intercepte, persuadée qu’ils rejoignent une rébellion. La fin est proche.
Le 7ᵉ régiment de cavalerie, qui intercepte la troupe de Big Foot
Wounded Knee : la fin dans le sang (1890)
La fuite vers Pine Ridge
Après l’assassinat de Sitting Bull, l’armée intensifie les patrouilles et les surveillances. La panique se répand parmi les Sioux. Le chef Big Foot, malade de pneumonie, décide de fuir avec sa bande vers la réserve de Pine Ridge, en espérant y trouver protection auprès du chef Red Cloud. Son groupe comprend environ 350 personnes, dont une majorité de femmes et d’enfants.
Le 28 décembre 1890, ils sont interceptés par le 7ᵉ régiment de cavalerie — le même que celui de Custer, ressuscité symboliquement pour laver l’affront de Little Bighorn. Les soldats désarment les Sioux, les escortent jusqu’à Wounded Knee Creek, et leur ordonnent de camper. Ils encerclent le camp avec quatre mitrailleuses Hotchkiss.
Le camp
Le massacre
À l’aube du 29 décembre, les soldats veulent confisquer les dernières armes des Indiens. Un jeune guerrier résiste à la fouille de son fusil. Une échauffourée éclate. Un coup de feu retentit. En une seconde, le carnage commence.
Les soldats ouvrent le feu à bout portant, dans toutes les directions, sans discernement. Les mitrailleuses fauchent le camp. Les femmes qui fuient sont abattues dans le dos, les enfants traqués et exécutés dans les ravins. L’attaque dure à peine une demi-heure.
Quand le silence retombe, entre 150 et 300 Sioux sont morts, dont au moins 200 civils. Le sol est gelé. Les corps restent abandonnés dans la neige pendant plusieurs jours, rigides, tordus, mutilés.
Le cadavre de Big Foot, gelé.
Le camp, jonché de cadavres.
Les soldats ont 25 morts, principalement dus aux tirs croisés de leurs propres hommes. 20 médailles d’honneur seront décernées à l’issue de ce massacre, dans un geste d’une hypocrisie inqualifiable : on félicite les soldats d'avoir "tenu leurs positions" contre une "tribu hostile".
Cet horrible massacre est présenté comme "la bataille de Wounded Knee", un affrontement soi-disans glorieux contre des guerriers indiens, une revanche honorable après l'humiliation de Little Bighorn.
Les médias relayeront fidèlement la propagande de l'armée, décrivant Wounded`Knee comme un combat héroïque du 7ème de cavalerie, qui venge dans l'honneur la défaite de Little Bighorn.
Des soldats remplissent la fosse commune après le massacre
Dernier souffle
Avec Wounded Knee, la résistance armée des Sioux prend fin. Il n’y aura plus de soulèvement, plus de chef pour mener la guerre. Le mouvement du Ghost Dance est brisé, ses partisans morts ou dispersés. L'armée impose sa loi dans les réserves.
Conclusion
De 1862 à 1890, les Sioux ont incarné l'ultime résistance indigène face à l’expansion amércaine. Leur guerre fut plus qu’un conflit territorial : elle fut un refus existentiel d'abandonner leur monde. La guerre de Dakota, la campagne de Red Cloud, la victoire de Little Bighorn et le mouvement du Ghost Dance témoignent d’une lutte prolongée et déterminée, menée autant sur le champ de bataille que dans la sphère politique et spirituelle. Mais les victoires militaires n’ont jamais suffi à garantir la paix ou à faire respect les engagements.
Face à eux, les autorités américaines ont répondu par une combinaison de pression militaire, trahisons diplomatiques, isolement économique et répression culturelle. Les traités signés ont été systématiquement violés.
Avec le massacre de Wounded Knee, la résistance sioux est définitivement brisée. Le mouvement religieux du Ghost Dance, perçu à tort comme une menace armée, est réprimé dans le sang. À partir de 1890, les Sioux, comme d’autres nations, sont cantonnés à une vie de dépendance dans les réserves.
Cette période clôt le cycle des grandes guerres indiennes. Elle laisse derrière elle un peuple durablement meurtri, et une mémoire collective marquée par la dépossession, la violence, mais aussi par la dignité d’une résistance prolongée face à l’inéluctable
















