La conquête de l’Est : l’expulsion des nations indiennes



Quand on pense à la conquête de l’Amérique, on imagine souvent le Far West, les guerres indiennes des Grandes Plaines, les batailles célèbres et les chefs légendaires. Mais avant cela, une autre conquête a eu lieu, moins visible, plus méthodique, et tout aussi radicale : celle de l’Est du Mississippi.

Entre la fin du XVIIIᵉ siècle et les années 1840, les États-Unis ont progressivement vidé l’Est de ses populations autochtones, non par des campagnes militaires à grande échelle, mais par une politique d’éviction savament menée. Il ne s’agit pas d’un affrontement direct, mais d’un processus d’étouffement, fait de traités biaisés, de pressions économiques, de manipulations juridiques, de promesses trahies et, en dernier recours, de déportations organisées. 

Une vision expansionniste : les bases idéologiques et politiques

La terre, une ressource à exploiter ou à perdre

Pour les dirigeants américains du début du XIXe siècle, la terre est une richesse dont la valeur ne se réalise que par l’exploitation agricole ou industrielle. Cette vision s’inscrit dans une logique profondément européenne et chrétienne : posséder, c’est cultiver, construire, vendre.

Les sociétés autochtones, même sédentaires, ne rentrent pas dans ce schéma. Elles pratiquent une agriculture souvent collective, combinée à la chasse, et n’établissent pas de titres de propriété individuels.



Rencontre entre indiens et blancs

Cette différence n’est pas tolérée. Les Américains en font un argument idéologique : si les Indiens « n’exploitent pas correctement » la terre, alors ils n’en sont pas les propriétaires légitimes. Ce raisonnement sous-tend la politique d’expansion : prendre les terres n’est pas un vol, c’est, aux yeux des colons, une mise en valeur.

Une souveraineté unilatérale

Dès l’indépendance, les États-Unis rejettent l’idée que les nations indiennes soient des puissances souveraines. Elles ne sont pas perçues comme des partenaires d’égale dignité, mais comme des peuples soumis au bon vouloir de l’État fédéral.

Les traités, bien que signés entre «nations», ne reposent pas sur une reconnaissance authentique, et sont très peu respectés. Ce sont des outils de soumission, des concessions temporaires avant l’absorption complète. La souveraineté américaine sur le continent est considérée comme exclusive, toute coexistence durable est donc idéologiquement exclue.



Signature du traité de Greenville (1795)

La mission « civilisatrice » comme couverture morale

La conquête de l’Est ne se prétend pas seulement légitime : elle se veut morale. Les élites américaines prétendent agir au nom du progrès. Elles affirment vouloir « élever » les Indiens en les convertissant au christianisme, en les poussant vers l’agriculture individuelle, la lecture de la Bible, l’abandon de leur langue et de leurs coutumes. Cette démarche devient la justification centrale du transfert de terres.

Mais ce processus d’intégration est en réalité un piège à double fond. Une fois « civilisés » selon les normes américaines, les Indiens sont poussés à abandonner leur statut collectif de membres d’une nation tribale pour devenir de simples citoyens américains, isolés juridiquement. Privés de l’appui de leur communauté et des protections liées aux traités, ils deviennent alors vulnérables à l’expropriation et à l’expulsion. Et s’ils refusent cette transformation, leur résistance est vue comme une preuve d’« arriération »… et devient un nouveau prétexte pour les déposséder ou les déplacer.



Couverture du Cherokee Phoenix, journal lancé par la nation cherokee. Cette nation indienne était l'une des mieux intégrées au mode de vie occidentale. Malgré tout leurs efforts d'assimilations, les cherokees furent tout de même déportés de leurs terres ancestrales.

Des outils de dépossession légale : traités, lois, manœuvres juridiques

Des traités signés sous pression

Dès les premières années de la République, les États-Unis signent de nombreux traités de cession territoriale avec les nations de l’Est. Ces textes, souvent rédigés dans une langue que les signataires indiens ne maîtrisent pas, sont conclus dans un contexte de chantage permanent : nourriture contre terre, paix contre déplacement, reconnaissance contre abandon des terres.

Parfois, le gouvernement signe avec des représentants illégitimes, choisis pour leur docilité, dans le dos des peuples autochtones. D’autres fois, les signataires ignorent que le texte engage leur peuple dans une cession permanente, et se font piéger. Ces traités sont systématiquement biaisés, mais il permettent d'annexer toujours plus de terres indiennes. 

La dépendance économique comme levier de contrôle

Les Américains établissent très tôt un système de commerce contrôlé avec les nations indiennes. La loi de 1790 sur le commerce et les relations indiennes impose que seul l’État fédéral puisse négocier ou commercer avec les tribus. En pratique, cela permet de manipuler les prix et créer des dettes, que les indiens ne peuvent rembourser qu'en cédant leurs terres.

Cette stratégie porte ses fruits : à mesure que les dettes s’accumulent, les chefs sont sommés de vendre une partie de leur territoire pour apurer les comptes. L’économie tribale, désormais partiellement dépendante de biens manufacturés américains (armes, outils, vêtements), devient un piège contractuel.

L’arme juridique : une légitimité à géométrie variable

La justice américaine se mêle régulièrement à la question indienne :

Dans l'arrêt Johnson v. McIntosh (1823), la Cour suprême décrète que les Indiens n’ont qu’un « droit d’occupation », et que la pleine propriété revient aux États-Unis.

Dans Worcester v. Georgia (1832), elle affirme le contraire, que les nations indiennes sont souveraines et doivent être protégées des ingérences étatiques.

Mais ces décisions restent théoriques, car l’exécutif ne les applique que lorsqu’elles vont dans son sens. Andrew Jackson aurait dit, après la décision de la cour dans l'affaire Wosterce v. Georgia :

« La Cour a rendu sa décision, maintenant qu’elle la fasse appliquer »

Cette phrase résume toute la faiblesse du droit face à l'indifférence, voir à l'hostilité de l'État Fédéral. Le droit est un outil de façade, pas un cadre contraignant.



Le président Andrex Jackson, farouche partisan de l'expulsion des natifs à l'ouest du Mississippi.

Repousser sans combattre : pressions économiques, sociales et administratives

L’étouffement progressif par la colonisation blanche

À mesure que des colons s’installent autour des territoires autochtones, les terres indiennes deviennent des enclaves encerclées par une population croissante, souvent hostile. Ces colons s’arrogent des terres sans titre légal, détruisent les cultures, abattent le gibier, empoisonnent les puits. Les gouverneurs locaux ferment les yeux, parfois même encouragent ces actions.

Face à ce harcèlement quotidien, la vie devient difficile. Les villages sont exposés à la violence, les récoltes détruites, les voies de chasse obstruées. C’est une pression lente, constante, qui force les familles à partir sans besoin d’intervention militaire directe.



Colons

Agents indiens et manipulation interne

L’État nomme des «agents indiens» chargés d’assurer les relations avec les tribus. Ces intermédiaires, souvent incompétents ou corrompus, exploitent leur pouvoir pour favoriser certains clans, créer des divisions internes, imposer leur autorité sur les chefs traditionnels. Ils organisent des distributions de rations ou d’argent en échange de promesses politiques (signatures de traités, mise à l'écart d'opposants aux colons...). Cette politique crée une élite coopérante et affaiblit les structures sociales.

Morceler pour mieux contrôler

Pour faciliter la dépossession, les autorités américaines poussent les nations à abandonner leurs structures collectives. On les incite à adopter des constitutions inspirées du modèle américain, à élire des représentants selon les règles des Blancs, et surtout à accepter une division individuelle des terres.

Ce morcellement permet de négocier séparément avec chaque famille, brisant l’unité du groupe. Il ouvre aussi la voie à des ventes individuelles de terres, souvent obtenues par fraude ou intimidation, et rend la défense collective du territoire pratiquement impossible.


La politique d’expulsion : l’évacuation finale de l’Est

L’Indian Removal Act (1830) : légaliser l’expulsion

En 1830, le président Andrew Jackson fait voter l'Indian Removal Act, qui autorise le gouvernement à négocier le transfert des tribus de l’Est vers des terres à l’ouest du Mississippi. Officiellement, il s’agit de «protéger» les nations indiennes des conflits avec les colons. En réalité, cette loi fournit le cadre légal pour une éviction de masse.

Les natifs subissent déjà une immense pression pour les pousser à quitter leurs terres, sous forme de harcèlement quotidien, d’usurpation de terres, de pressions économiques et de menaces militaires ponctuelles. Mais l’Indian Removal Act de 1830 transforme cette pression diffuse en politique officielle. Elle fournit au gouvernement un cadre légal clair pour organiser l’expulsion systématique des nations indiennes de l’Est.

Peu importe que certains peuples aient adopté l’agriculture, créé des constitutions, fondé des écoles, ou signé des traités de paix valides : ces efforts d’intégration n’ont aucun poidsface à la volonté de récupération territoriale. Elle officialise implicitement l’idée que les Amérindiens n’ont pas leur place à l’Est du Mississippi.

 

Promesses contre réalité : une expulsion brutale

Les textes prévoyaient des compensations, des aides à la réinstallation, des garanties territoriales à l’Ouest. En pratique, les départs sont souvent précipités, mal organisés, confiés à des entrepreneurs privés ou à des agents militaires mal équipés. Les convois manquent de nourriture, d’abris, de soins. Des milliers de personnes meurent en route.

Le cas des Cherokees est emblématique : malgré une tentative de résistance judiciaire (affaire Worcester v. Georgia), ils sont déportés de force en 1838. Le “Trail of Tears” (« sentier des larmes ») entraîne la mort de plus de 4 000 personnes sur environ 16 000 déplacés. Des scènes similaires frappent les Choctaws ou encore les Creeks.



Les Cherokees sur le sentier des larmes

Un Est vidé de ses nations autochtones

En 1840, le programme de déplacement est quasiment achevé. Les grandes nations indiennes de l’Est ont disparu des territoires qu’elles occupaient depuis des siècles. Il ne reste que quelques communautés isolées, tolérées ou oubliées. Les terres sont ouvertes aux colons, revendues, mises en culture, intégrées dans l’économie des États esclavagistes ou marchands.

Conclusion

La conquête de l’Est des États-Unis ne repose pas sur de grandes campagnes militaires, mais sur une série de stratégies politiques, économiques et administratives destinées à rendre la présence indigène intenable. Les traités imposés, les manipulations juridiques, les dettes organisées, l’encerclement progressif des territoires et la déstructuration sociale ont permis, étape par étape, de vider les terres de leurs habitants originels. Avec l’Indian Removal Act, cette logique prend une forme officielle, assumée. L’expulsion devient une politique d’État. 

Vers 1840, l’Est est complètement sous contrôle américain. Cette victoire ne s’est pas faite dans les grandes batailles, mais dans les couloirs de l’administration, les marges de la loi, et la lente mécanique d’un pouvoir déterminé à faire disparaître ce qui n’avait pas sa place dans la République blanche et protestante qu’on voulait bâtir.