La Nation Cherokee



Parmi les nombreuses nations autochtones qui peuplaient l’Amérique du Nord bien avant l’arrivée des colons européens, les Cherokees occupaient une place particulière. Puissant peuple du Sud-Est, ils avaient construit une société stable, organisée et commerçante.

Au XIXe siècle, dans l’espoir de préserver leur souveraineté face à l’expansion des États-Unis, ils entreprennent une démarche inédite : adopter les codes politiques, économiques et culturels de la jeune République américaine. Constitution, alphabet, presse, agriculture, même esclavage : tout pour prouver leur « civilisation » aux yeux de Washington.

Mais cette tentative d’intégration sera balayée par l’appétit territorial et l’idéologie coloniale de l’époque. En dépit de leur stratégie pacifique et de plusieurs victoires juridiques, les Cherokees seront contraints de quitter leurs terres dans ce qu’on appellera la Piste des larmes — une des plus grandes injustices de l’histoire américaine.


Une nation forte et ancienne dans le Sud-Est

Les Cherokees forment l’une des plus anciennes nations amérindiennes du Sud-Est nord-américain, occupant un vaste territoire allant de la Géorgie au Tennessee, jusqu'à la Caroline du Nord. Avant la colonisation, ils vivent dans des villages agricoles stables, cultivant le maïs, les haricots et les courges, et pratiquant la chasse de manière durable. Leur société est déjà complexe : réseaux commerciaux étendus, structures claniques matrilinéaires, conseil des anciens, chefs civils et guerriers distincts.

Au XVIIIe siècle, les Cherokees sont entraînés dans le jeu des alliances coloniales. Ils traitent avec les Français, les Anglais, puis les jeunes Américains. Lors de la guerre d’indépendance, ils se divisent : une partie s’allie aux Britanniques, espérant contenir l’expansion coloniale. Cela leur vaut des représailles violentes. Après 1783, les Etats-Unis n’hésitent plus à empiéter sur leurs terres par une série de traités inégaux.

Malgré cela, les Cherokees conservent leur unité politique, réorganisent leur territoire et tentent de négocier leur place dans la nouvelle République. Ils deviennent l’une des "cinq nations civilisées", aux côtés des Choctaws, Chickasaws, Creeks et Seminoles.



Les Cinq nations civilisées

Le choix de la civilisation pour survivre

Face à la pression grandissante des colons et de l’armée, les Cherokees font le pari de l’assimilation partielle. Ils adoptent volontairement plusieurs institutions et pratiques occidentales pour prouver leur capacité à coexister avec les États-Unis.

Dès les années 1820, ils instaurent une véritable État-nation avec une capitale, New Echota, dotée d’un gouvernement central, d’une constitution inspirée de celle des États-Unis, et de tribunaux. Le chef principal, élu, dispose d’une autorité reconnue par la majorité du peuple cherokee. 



L'État Cherokee

Sur le plan culturel, l’invention du syllabaire cherokee par Sequoyah permet une alphabétisation rapide. En 1828, les Cherokees lancent leur propre journal bilingue, le Cherokee Phoenix, symbole d’une volonté d’échange mais aussi de résistance.



Une du Cherokee Phoenix, écrite en anglais et en cherokee.

Les Cherokees adoptent aussi la propriété privée, l’agriculture de plantation et l’esclavage d’Africains. Cette volonté d’intégration vise clairement à éviter l’expulsion et à obtenir la reconnaissance de leur souveraineté territoriale.

Malgré ces efforts, les tensions montent. En Géorgie, la découverte d’or sur les terres cherokees déclenche une ruée des colons blancs. Le gouvernement de l’État tente de détruire l’autorité politique cherokee, tandis que l’opinion publique blanche demande l’expulsion. Le compte à rebours est lancé.


Le basculement : la loi sur la déportation des Indiens

L’élection d’Andrew Jackson en 1828 marque une rupture brutale dans la politique amérindienne des États-Unis. Héros de guerre, populiste autoritaire, Jackson est aussi un fervent partisan de l’expansion vers l’Ouest. Il considère que la cohabitation entre colons et nations indiennes est impossible. Selon lui, l’avenir des États-Unis passe par l’annexion totale des territoires indigènes à l’est du Mississippi.



Andrew Jackson

L’Indian Removal Act (1830)

Sous son impulsion, le Congrès adopte en 1830 l’Indian Removal Act, qui autorise le président à négocier — ou imposer — le déplacement des tribus vers des terres à l’ouest du Mississippi. La loi est soutenue par les États du Sud (notamment la Géorgie), avides d’accroître la surface de terres agricoles, souvent pour les plantations esclavagistes.

Mais le vote est très contesté à Washington. Une coalition d’opposants — Whigs, abolitionnistes, figures comme Davy Crockett — s’élève contre une loi jugée inhumaine et contraire aux principes de la jeune république. Des pétitions affluent. Mais Jackson dispose d’une majorité démocrate solide, et la loi passe, de peu.

La résistance légale des Cherokees

Contrairement à d’autres nations, les Cherokees refusent de céder. Sous la direction de leur chef principal John Ross, ils portent l’affaire devant la Cour suprême. Deux arrêts retentissants en sortent :

  • Cherokee Nation v. Georgia (1831) : la Cour refuse de juger, considérant la nation cherokee comme un « pupille » du gouvernement, non une entité souveraine.
  • Worcester v. Georgia (1832) : cette fois, la Cour, sous John Marshall, affirme que l’État de Géorgie n’a aucune autorité sur les territoires cherokees. C'est une victoire juridique historique pour les Cherokees. Légalement, il ne peuvent pas être expulsés de leur terre.

Mais Andrew Jackson ignore ouvertement la décision. Il aurait déclaré :

« John Marshall a pris sa décision, maintenant qu’il la fasse appliquer ».

Ignorant la décision de la Cour suprême, Jackson n'envoie aucun soutien fédéral pour protéger les Cherokees. En pratique, la Cour suprême n'a aucun moyen d'assurer leur protection, ils continuent de subir la pression des colons et de l'État de Géorgie. La loi du plus fort l’emporte sur le droit.


La Piste des larmes : une déportation forcée

Malgré leur résistance légale, les Cherokees sont victimes d’une politique de force. En 1835, un groupe minoritaire de la nation signe sans l’autorisation du gouvernement tribal le Traité de New Echota. En échange d’une compensation financière, ils acceptent la cession de toutes les terres cherokees en Géorgie contre un territoire à l’ouest du Mississippi, dans l’actuel Oklahoma.

Un traité illégitime

Le traité est rejeté par l’immense majorité des Cherokees, y compris par leur chef élu, John Ross. Plus de 15 000 d’entre eux signent une pétition contre cet accord, mais Washington le ratifie en 1836 avec une très faible majorité. Le traité devient légal, malgré son caractère frauduleux.

Le délai de départ accordé par le traité expirant en 1838, le président Martin Van Buren, successeur de Jackson, ordonne l’expulsion par la force des Cherokees qui n'ont pas quitté leur terre.

Une déportation militaire et meurtrière

Au printemps 1838, l’armée américaine, sous les ordres du général Winfield Scott, entre en territoire cherokee avec 7 000 soldats. Les familles sont arrachées à leurs maisons, parfois en pleine nuit, rassemblées dans des camps de détention insalubres. Puis, elles sont contraintes de parcourir à pied environ 1 500 kilomètres vers l’Oklahoma.

Le trajet, effectué en grande partie pendant l’hiver, manque de vivres, de soins et de protection. Les routes sont boueuses, les conditions extrêmes, les enfants, les personnes âgées et les malades succombent en grand nombre. Les Cherokees eux-mêmes surnommeront cette marche forcée la Piste des larmes (Trail of Tears).



Le trajet des Cherokee vers l'Oklahoma

Le bilan humain et symbolique

Sur les quelque 16 000 Cherokees déplacés, environ 4 000 meurent en route : famine, épidémies, épuisement. Ce chiffre n’inclut pas les pertes indirectes dans les mois suivants. Des familles sont décimées. La société cherokee est profondément meurtrie, son autorité traditionnelle affaiblie, ses structures politiques fragilisées.

Mais la nation survit. En Oklahoma, les Cherokees reconstruisent leur capitale, leurs institutions, et réaffirment leur unité. La mémoire de la Trail of Tears devient un fondement identitaire, transmis de génération en génération comme le symbole de leur endurance et de leur droit à l’histoire.



Panneau à l'entrée de la réserve Cherokee en Oklahoma.

Conclusion

L’histoire des Cherokees au XIXe siècle est celle d’un peuple qui a tout fait pour survivre dans un monde qui ne voulait pas d’eux — pas en tant que nation libre, du moins. En s’organisant selon les standards de la démocratie américaine, ils espéraient garantir leur place dans une République qui prônait liberté et égalité. Ils ont offert une réponse pacifique, structurée, loyale. On leur a répondu par la spoliation, le mensonge et l’exil.

La Piste des larmes n’est pas seulement un épisode tragique ; c’est le révélateur brutal d’une contradiction américaine : entre les idéaux affichés et les pratiques coloniales réelles. Elle incarne le moment où l’État de droit cède face à la volonté expansionniste, aux intérêts économiques, et à une vision raciste de la nation.

Pourtant, les Cherokees ont survécu. Exilés, brisés mais debout, ils ont reconstruit leurs institutions, leur langue, leur mémoire. Aujourd’hui, leur histoire reste un pilier de la mémoire autochtone.