L'Immigration en Amérique au XIXème Siècle



Pendant tout le XIXe siècle, des millions d’hommes et de femmes quittent l’Europe pour tenter leur chance aux États-Unis. Certains fuient la misère, d’autres la persécution, d’autres encore cherchent simplement une terre où tout semble possible. Ils arrivent par bateaux entiers, s’entassent dans les villes, creusent des routes, construisent des usines, nourrissent la croissance d’un pays en plein essor.

Mais derrière l’image d’une Amérique en terre d’accueil se cache une réalité plus complexe. Rejet, exploitation, violence, peur de l’étranger : l’immigration façonne l’Amérique, mais la divise aussi.

Le contexte : un pays neuf en quête de bras

Un territoire vaste, peu peuplé

Au début du XIXe siècle, les États-Unis sont encore un pays jeune, en pleine expansion. Le territoire s’étend rapidement vers l’ouest, à coups d’achats (comme la Louisiane en 1803), d’annexions, et de conflits armés (comme la guerre contre le Mexique en 1846). Mais cette croissance territoriale s’accompagne d’un déséquilibre démographique : la population reste faible par rapport à l’immensité des terres disponibles.

L’industrialisation s’accélère à partir des années 1830–1850. Le pays a besoin de bras pour travailler dans les champs, creuser les mines, construire les chemins de fer, alimenter les usines textiles et métallurgiques. Les chantiers ne manquent pas, mais la main-d’œuvre nationale ne suffit pas. 

Dans ce contexte, l’immigration devient une ressource stratégique. Elle permet de peupler des régions vides et de fournir des ouvriers en masse pour les besoins de l’industrie. Elle est vue par beaucoup comme un levier essentiel de développement national.



Usine

Une politique migratoire ouverte

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les États-Unis maintiennent une politique migratoire largement ouverte. Il n’existe pas de quotas, pas de restrictions généralisées, ni de sélection à l’entrée.

Cette ouverture est en partie idéologique. Les États-Unis se pensent comme une "terre d’accueil", une alternative aux monarchies d’Europe, un refuge pour les opprimés et les ambitieux. 

Dans le but d'accélérer la conquète de l'Ouest, le Congrès adopte en 1862 le Homestead Act, qui accorde 160 acres de terre à tout migrant (y compris étranger) prêt à les cultiver pendant cinq ans. Cette loi attire des milliers de paysans d’Europe de l’Est, d’Allemagne et de Scandinavie. 



Une famille de fermiers dans l'Ouest Américain

Pourquoi choisir l'Amérique ?

Si les États-Unis attirent, c’est dans son contraste face à l’Europe : pour des millions de paysans, d’ouvriers et d’artisans, la vie dans l’Ancien Monde est marquée par la pauvreté, la surpopulation, et une absence d’avenir.

Beaucoup d’immigrants fuient des sociétés rigides, fondées sur des privilèges de naissance, où l’ascension sociale est bloquée. Les États-Unis apparaissent, à tort ou à raison, comme un pays où chacun peut repartir de zéro, posséder sa terre, créer son entreprise ou simplement trouver du travail, sans avoir à rendre de comptes à une aristocratie ou à un système figé.

D’autres fuient les persécutions. C’est notamment le cas de nombreux juifs d’Europe de l’Est, qui fuient les pogroms de l’Empire russe. À partir des années 1880, ils arrivent en nombre à New York, souvent sans rien d’autre que les vêtements qu'ils portent, et l'espoir d'une vie meilleure.



Cadavres d'enfants après un pogrome en Europe de l'Est.

Pour tous, l’Amérique représente une promesse : celle d’un nouveau départ, dans un pays qui semble offrir à chacun une chance, tant qu’il est prêt à travailler dur. C’est cette promesse qui alimente l’élan migratoire jusqu’au début du XXe siècle.

Les grandes vagues migratoires du XIXe siècle

L’immigration vers les États-Unis, au XIXe siècle, ne se fait pas en flux constants et homogènes. Elle suit des cycles successifs, liés à la situation économique et politique des pays d’origine, à l’évolution de la demande de main-d’œuvre américaine, et aux moyens de transport de plus en plus accessibles. On distingue généralement trois grandes vagues migratoires.

1820–1860 : L’immigration d’Europe du Nord-Ouest

Cette première vague est dominée par des migrants venus d’Irlande, d’Allemagne et, dans une moindre mesure, de Scandinavie. Les Irlandais, fuyant la grande famine (1845–1852), arrivent par centaines de milliers. Majoritairement pauvres et catholiques, ils s’installent dans les grandes villes de la côte Est — New York, Boston, Philadelphie — où ils occupent des emplois non qualifiés : ouvriers du bâtiment, dockers, femmes de ménage, domestiques.



Un bateau de migrants

Les Allemands forment un autre groupe important, mais plus diversifié : certains fuient après les révolutions manquées de 1848, d’autres partent pour des raisons économiques ou religieuses. Ils s’installent davantage à l’intérieur du pays, notamment dans les États du Midwest (Ohio, Wisconsin, Missouri), où ils fondent des fermes et des communautés rurales.



Carte : l'origine des habitants des différents contés américains aujourd'hui : les allemands occupent l'intérieur des terres, et les régions agricoles.

Ces premiers immigrants arrivent dans un pays encore largement rural, où le travail ne manque pas, mais où l’assimilation reste difficile, surtout pour les catholiques dans une société encore largement protestante et anglophone.

1860–1890 : Diversification des origines et montée en volume

La guerre de Sécession ralentit temporairement les flux migratoires, mais après 1865, l’immigration reprend de plus belle. Ce sont désormais plus de 250 000 personnes par an qui arrivent sur les côtes américaines. Les pays d’origine se diversifient : on voit arriver des Italiens du nord, des Suisses, des Hongrois, des Tchèques, mais aussi des Chinois, principalement sur la côte ouest.

Les Chinois, d’abord peu nombreux, sont recrutés en masse pour construire le chemin de fer transcontinental, en particulier sur le versant ouest (Californie, Nevada, Utah). Payés moins que les ouvriers blancs, souvent cantonnés aux tâches les plus dures, ils sont essentiels au chantier, sans jamais bénéficier des mêmes droits.



Ouvriers chinois sur le chantier du Transcontinental

Dans l’Est et le Midwest, la croissance industrielle tire la demande en main-d’œuvre vers le haut. Les grands travaux, les mines, les usines de textile ou de sidérurgie emploient massivement des migrants, souvent dans des conditions extrêmement dures. Le volume des arrivées pousse certains Américains à s’inquiéter de l’intégration de ces populations perçues comme "différentes".

1890–1910 : La "nouvelle immigration"

À partir des années 1890, on parle de "nouvelle immigration" pour désigner une vague très massive de migrants venus d’Europe du Sud et de l’Est : Italiens du Sud, Juifs russes, Polonais, Slaves, Grecs, Arméniens, entre autres. Ces groupes arrivent en nombre sans précédent — plus d’un million d’entrées annuelles certaines années, comme en 1907.

Ces nouveaux arrivants sont plus pauvres, moins alphabétisés, souvent perçus comme "moins assimilables" par les élites américaines de l’époque. Le racisme culturel, religieux et linguistique se renforce. C'est à cette époque qu'ouvre le site d'Ellis Island, centre d’accueil et de filtrage situé dans le port de New York. Là, les migrants subissent des contrôles médicaux, administratifs, et parfois des interrogatoires.



Des immigrants patientent, dans le hall de Ellis Island

La plupart s’installent dans les grandes métropoles : New York, Chicago, Boston, Cleveland, où ils rejoignent les quartiers ouvriers. Ils travaillent dans les usines, les fonderies, les ateliers de confection, ou comme livreurs, balayeurs, petits commerçants. Les femmes, elles, trouvent des emplois comme couturières ou servantes.

À travers ces vagues successives, la population américaine se transforme profondément. En 1910, près d’un Américain sur sept est né à l’étranger. Le visage du pays ne ressemble déjà plus à celui des Pères fondateurs. Mais cette transformation, source de vitalité économique, provoque aussi des résistances croissantes, qui vont bientôt exploser.



immigrants

Intégration difficile et montée des tensions sociales

Une intégration économique souvent brutale

Pour les millions d’immigrants arrivés aux États-Unis au XIXe siècle, l’installation commence rarement par une ascension sociale. L’immense majorité entre par le bas de l’échelle économique. Hommes, femmes et enfants sont rapidement absorbés par l’économie urbaine et industrielle, qui a besoin de bras.

Les hommes travaillent dans les mines, les aciéries, les chemins de fer, le bâtiment, ou comme dockers dans les ports de la côte Est. Les femmes deviennent domestiques, blanchisseuses, ouvrières dans le textile ou la confection. Leurs salaires sont faibles, les horaires longs, et les conditions dangereuses. Les enfants, souvent, travaillent dès l’âge de 10 ou 12 ans, surtout dans les familles les plus pauvres.



Ouvriers dans une aciérie.

Les immigrés sont aussi volontairement divisés par origine ethnique ou religieuse par les employeurs. On les met en concurrence pour éviter qu’ils ne s’organisent syndicalement. Une grève des Polonais ? On embauche des Italiens. Un conflit avec les Irlandais ? On les remplace par des Afro-Américains ou des Slaves. Cette fragmentation empêche l’unité ouvrière et maintient les salaires au plus bas.

Certains immigrants réussissent malgré tout : commerçants, artisans, petits entrepreneurs. Mais ces trajectoires restent minoritaires avant la deuxième ou troisième génération. L’assimilation économique est lente, et souvent conditionnée par l’abandon de la langue, des coutumes ou de la religion d’origine.

Nativisme, discriminations et premières lois restrictives

Cette arrivée massive et continue d’étrangers suscite des réactions de plus en plus vives dans la population américaine installée de longue date, surtout chez les anglo-protestants blancs, qui se perçoivent comme les “vrais” Américains.

Dès les années 1840, des mouvements nativistes apparaissent. Le plus connu est le "Know Nothing Party", qui prône la fermeture des frontières aux catholiques et aux étrangers. Il obtient plusieurs victoires locales dans les années 1850, en se présentant comme le parti de la défense des "valeurs américaines". Plus tard, l’American Protective Association (années 1880) mène une campagne contre les enseignants catholiques et les élus d’origine étrangère.



Caricature : un allemand et un écossais, dans un tonneau de bière et de whisky, représentant leur penchant pour l'alcool. En arrière plan, une émeute. 

Les Chinois, arrivés en nombre dans l’Ouest, deviennent les premières victimes de cette logique de rejet institutionnalisé. Accusés de "voler le travail des Blancs", ils sont la cible de violences racistes (émeutes, lynchages) et de mesures discriminatoires.

En 1882, le Congrès adopte la Chinese Exclusion Act, première loi migratoire restrictive à l’échelle fédérale, interdisant l’entrée de nouveaux Chinois et empêchant ceux déjà présents d’obtenir la citoyenneté. Elle sera maintenue — et renforcée — jusqu’en 1943.



Caricature : Oncle Sam chasse les chinois grâce au Chinese expulsion act : le "Magic Washer".

Peu à peu, l’idée que l’immigration menace l’identité nationale s’impose dans une partie de la presse, des syndicats et du monde politique. Les nouveaux venus sont vus comme inassimilables, porteurs de radicalisme politique (anarchisme, socialisme), de pratiques religieuses étrangères, ou de moeurs perçues comme déviantes. Ces discours, largement diffusés, préparent l’opinion à l’idée que des quotas et des sélections seront nécessaires pour réguler l'immigration.

Conséquences durables de l’immigration au tournant du XXe siècle

Un moteur économique

À l’aube du XXe siècle, il ne fait aucun doute que l’immigration a été un pilier de la croissance américaine. Sans ces millions d’hommes et de femmes venus d’Europe ou d’Asie, les États-Unis n’auraient pas pu se transformer aussi rapidement en puissance industrielle.

Les immigrants ont rempli les usines, construit les villes, ouvert des routes, creusé des mines, posé les rails du chemin de fer transcontinental. Ils ont aussi permis aux salaires de rester bas, ce qui a favorisé l’accumulation de capital et la compétitivité des entreprises, au détriment de la condition ouvrière. Dans l’agriculture, surtout dans l’Ouest et les Grandes Plaines, les colons ont mis en valeur des millions d’hectares.

Leurs enfants formeront plus tard la base de la classe moyenne urbaine américaine. Mais cette réussite économique s’est faite au prix d’inégalités persistantes : conditions de travail dégradées, salaires très faibles, absence de sécurité sociale, accidents fréquents. Beaucoup d’immigrants sont morts jeunes, sans jamais bénéficier des fruits de leur labeur.

Une transformation culturelle

L’immigration a aussi transformé en profondeur le visage culturel des États-Unis. Les grandes villes deviennent des mosaïques de langues, de cuisines, de musiques, de religions. Dans un quartier de New York, on peut entendre parler yiddish, italien, irlandais, polonais, grec ou chinois — parfois dans la même rue.



Un magasin du lower east side, avec des indications en yiddish

Les communautés ethniques forment des quartiers identifiés — Little Italy, Chinatown, les quartiers juifs du Lower East Side, les ghettos polonais ou irlandais de Chicago — avec leurs églises, leurs écoles, leurs journaux, leurs commerces.

Certaines traditions sont conservées (fêtes religieuses, cuisine, structures familiales), d’autres s’adaptent ou disparaissent. L’Amérique devient ainsi un pays d’héritages multiples, dans lequel l’idée d’une culture homogène laisse progressivement place à celle d’un tissu multiculturel.



La procession de San Gennaro, de tradition italo-américaine

Une nouvelle question politique

Au tournant du XXe siècle, l’immigration cesse d’être un simple fait social ou économique. Elle devient un enjeu politique national.​ Des premiers dispositifs fédéraux de régulation apparaissent : Ellis Island devient un centre de tri plus strict ; les critères d’admission se durcissent (tests médicaux, interrogatoires, suspicion envers les pauvres ou les radicaux politiques). La pression monte pour restreindre l’immigration venue d’Italie, de Russie ou d’Europe de l’Est, jugée trop différente.

Ce débat aboutira dans les années 1920 à la mise en place des quotas d’origine nationale, qui refermeront une parenthèse historique unique : celle d’un pays où l’on pouvait entrer sans visa, sans avoir à prouver autre chose que sa volonté de rester et de travailler.

Conclusion

Entre 1820 et 1910, plus de 20 millions d’immigrants sont venus s’installer aux États-Unis. Aucun autre pays au monde n’a connu une telle vague d’entrées volontaires sur son territoire en si peu de temps. Cette immigration massive a contribué à faire des États-Unis une puissance économique majeure, à peupler l’Ouest, à bâtir les grandes villes industrielles, et à alimenter une société en perpétuel mouvement.

Mais ce succès repose aussi sur des sacrifices immenses : conditions de vie précaires, travail harassant, discriminations, rejet culturel. Pour beaucoup, l’intégration a pris une génération, parfois deux. Et pour chaque famille installée, des tensions se sont accumulées dans la société américaine, entre la promesse d’une nation ouverte et la peur d’une identité diluée.

À partir de 1910, le ton change. Les lois de quotas des années 1920 viendront refermer cette période de relative ouverture. Mais les débats nés au XIXe siècle — sur l’identité nationale, la diversité, la peur de l’étranger ou la promesse d’égalité — restent toujours d’actualité.