​Theodore Roosevelt : l’Amérique au Tournant du Siècle



Quand Theodore Roosevelt accède à la présidence des États-Unis en 1901, à la suite de l’assassinat de William McKinley, il n’a que 42 ans. Pourtant, ce président inattendu va marquer un tournant décisif dans l’histoire du pays, sur tous les plans.

Roosevelt arrive au pouvoir à un moment charnière de l'histoire américaine. L’Amérique est devenue une puissance industrielle de premier plan, mais les inégalités explosent, les monopoles écrasent la concurrence, les scandales minent la vie publique. Sur la scène internationale, les États-Unis s’émancipent peu à peu de leur isolement historique, mais sans ligne claire.

Roosevelt va changer tout cela. En huit ans, il transforme la présidence en un instrument dynamique, à la fois moteur de réformes sociales, rempart contre les abus du capitalisme, et bras armé d’une diplomatie active.

Un président nouveau pour un siècle nouveau : style, méthode, vision

Un personnage singulier

Theodore Roosevelt n’est pas un président comme les autres. Il incarne l’image de l’Amérique conquérante : ancien cow-boy, chasseur, officier volontaire pendant la guerre hispano-américaine, auteur de plusieurs ouvrages, passionné d’histoire et d’écologie. Son style est direct, énergique, parfois brutal, mais toujours assumé.



Roosevelte en uniforme, à Cuba.

Très tôt, il comprend que le pouvoir politique ne repose pas seulement sur les institutions, mais aussi sur la communication et la mise en scène. Il maîtrise l’art du discours, de l’interview, du slogan. Il parle directement au peuplecontourne les partis, et capte l’attention de la presse. Il est considéré comme le premier président médiatique.



Roosevelt prononce un discours

Redéfinition du rôle présidentiel

Avant Roosevelt, la présidence était souvent considérée comme une fonction d’arbitrage. Le Congrès détenait l’essentiel du pouvoir, et les présidents se limitaient à faire appliquer les lois. Roosevelt rompt avec cette tradition. Il pense que le président est le seul élu à représenter toute la nation, et qu’à ce titre, il a non seulement le droit, mais le devoir d’agir.

Il se saisit de sujets qui n’étaient pas traditionnellement présidentiels : régulation économique, environnement, santé publique, conflits du travail. Il défend l’idée d’un pouvoir exécutif fort, souple, réactif, capable de faire face aux défis nouveaux d’une société industrielle. 

Avec Theodore Roosevelt, la fonction présidentielle prend une nouvelle dimension : moins passive, plus proactive, moins soumise au Congrès, plus tournée vers l’action directe. Cette transformation institutionnelle est la condition même des réformes et des décisions qui suivront, tant sur le plan intérieur qu’à l’échelle mondiale.

Le tournant intérieur : l’État devient acteur économique et social

L’un des traits les plus marquants de la présidence Roosevelt est sa volonté de rompre avec le laisser-faire traditionnel de l’État fédéral. Confronté à une société marquée par les excès du capitalisme industriel — pauvreté ouvrière, abus des grandes entreprises, scandales sanitaires — Roosevelt fait de l’État un acteur actif, capable de défendre l’intérêt public contre les puissances économiques privées. C’est un virage sans précédent.

Réguler les trusts : faire respecter la loi contre les monopoles

Lorsque Roosevelt entre à la Maison-Blanche, l’économie américaine est dominée par de gigantesques conglomérats, ou "trusts", qui contrôlent des marchés entiers : pétrole, acier, chemins de fer, sucre. Ils dérèglent la concurence, en décidant seuls des prix de nombreux produits. La loi Sherman Antitrust, qui doit réguler les abus des trusts, existe depuis 1890 mais elle n’a été que rarement appliquée. Roosevelt décide de passer à l’action.

Dès 1902, il engage un procès contre la Northern Securities Company, un trust ferroviaire contrôlé par J.P. Morgan. L’affaire aboutit à un démantèlement imposé par la Cour suprême : un signal fort. D’autres suivront, dont la Standard Oil de John D. Rockefeller, accusée de pratiques anticoncurrentielles.



Roosevelt, en Hercule, étrangle les monopoles

Roosevelt ne cherche pas à abolir les grandes entreprises, mais à les contraindre à respecter les règles d’une concurrence équitable. Il distingue les "bons trusts", efficaces et honnêtes, des "mauvais trusts", abusifs et corrompus. Le président se positionne ainsi en arbitre entre capitalisme et démocratie.

Défendre les consommateurs : un État protecteur face aux abus

L’un des moments clés de son mandat est la prise en compte des demandes croissantes de sécurité alimentaire et pharmaceutique. En 1906, la publication du roman The Jungle d’Upton Sinclair, qui décrit l’insalubrité des abattoirs de Chicago, scandalise l’opinion. Roosevelt lit le livre, envoie une enquête sur place, et agit vite.

Il fait voter deux lois fondamentales :

  • Le Meat Inspection Act, qui impose des normes sanitaires strictes dans les abattoirs.
  • Le Pure Food and Drug Act, qui interdit les produits alimentaires ou médicaments falsifiés, posant les bases de la future FDA.


Contrôle sanitaire dans un abattoir.

Ces mesures sont historiques : pour la première fois, l’État fédéral entre dans la sphère du quotidien, non pour contraindre, mais pour protéger les consommateurs. Roosevelt affirme que la puissance publique doit intervenir pour corriger les déséquilibres du marché, lorsque celui-ci met en danger la santé ou les droits des citoyens.

Soutenir les travailleurs : arbitrage social et justice minimale

Roosevelt n’est pas un socialiste, mais il comprend que la paix sociale est une condition de la stabilité nationale. En 1902, une grève massive paralyse les mines de charbon en Pennsylvanie. Les employeurs refusent de négocier. Face à l'impasse, Roosevelt intervient. Il convoque les deux camps à la Maison-Blanche et impose une médiation. Il menace d'envoyer l'armée, non pas contre les grévistes, mais pour réquisitionner les mines aux patrons ! 

Plus largement, Roosevelt soutient des réformes modérées pour limiter le travail des enfants, réduire les horaires excessifs et instaurer un minimum de droits pour les ouvriers. Il défend également les droits des syndicats modérés, face aux abus patronaux, sans toutefois soutenir les mouvements plus radicaux.



Enfants au travail

Sa position est claire : il veut éviter une révolution sociale en reconnaissant la légitimité des revendications les plus urgentes. Il définit ce qu’il appelle le "Square Deal" : un accord équitable entre capital, travail et consommateurs. L’idée d’un président médiateur des intérêts sociaux, au-dessus des camps, prend corps.

Protéger les ressources : naissance d’une politique environnementale

Roosevelt est aussi le premier président à faire de l’environnement un enjeu national. Passionné de nature, il comprend que l’industrialisation menace les ressources du pays : forêts surexploitées, terres gaspillées, espèces menacées. Sous sa présidence :

  • Plus de 230 millions d’hectares sont placés sous protection fédérale ;
  • Il crée 5 parcs nationaux, 18 monuments naturels, et plus de 150 forêts nationales.

Il fonde la politique de conservation, qui vise non à interdire l’exploitation des ressources, mais à l’encadrer de façon durable au bénéfice des générations futures. C’est une vision moderne fondée sur la science, la gestion rationnelle et l’intérêt public.



Roosevelt en compagnie du naturalise John Muir, dans ce qui deviendra le Yosemite Park

Avec Roosevelt, l’État fédéral devient pour la première fois un acteur économique, social et écologique à part entière. Il ne se contente plus d’appliquer la loi : il prend l’initiative, arbitre les conflits, corrige les excès, défend les faibles.

Ce changement est l’un des grands tournants politiques de l’histoire américaine, et ouvre la voie à des évolutions majeures au XXe siècle — du New Deal à la régulation contemporaine.

Le tournant extérieur

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les États-Unis restent relativement en retrait des affaires mondiales. Leur diplomatie repose sur la doctrine Monroe (1823) : pas d’ingérence européenne dans l’hémisphère ouest, et en échange, une neutralité américaine sur le Vieux Continent. Mais sous Roosevelt, ce principe se transforme : l’Amérique cesse d’être en retrait. Elle devient actrice de la géopolitique, parfois interventionniste, et revendique un rôle global.

Le canal de Panama : construction, contrôle, ambition

Le projet d’un canal reliant l’Atlantique au Pacifique est ancien, mais Roosevelt en fait une priorité stratégique et commerciale. Il veut que les États-Unis dominent cette voie maritime cruciale, pour des raisons économiques… mais aussi militaires.

En 1903, il soutient — discrètement mais activement — l’indépendance du Panama, alors province colombienne. Une fois le pays indépendant, il signe un traité accordant aux États-Unis le contrôle exclusif d’une zone de 16 km de large, sur laquelle sera creusé le canal. La construction commence en 1904.

Le canal de Panama devient un symbole du pouvoir américain, à la fois technique et politique. C’est un message clair : l’Amérique a les moyens de ses ambitions, et elle entend peser sur la scène mondiale en dictant les routes du commerce.



Le président Roosevelte pose dans une pelleteuse pendant la construction du canal de panama.

La doctrine Roosevelt : le Big Stick

En 1904, Roosevelt reformule la doctrine Monroe en y ajoutant une clause d’intervention préventive. Connue sous le nom de "corollaire Roosevelt", elle affirme que les États-Unis peuvent intervenir militairement dans les affaires des pays latino-américains si ceux-ci menacent l’ordre, la stabilité ou les intérêts américains.

Roosevelt dit :

"Speak softly and carry a big stick ; you will go far"

Cette formule résume parfaitement la politique extérieur américaine sous sa présidence : une prévalence du dialogue et de la diplomatie, mais toujours soutenus par la menace implicite de la puissance armée (le "Big Stick"). 



Caricature : Roosevelte promène ses cuirassés dans la mer des Caraïbes (son "big stick") dont la menace doit dissuader les européens d'intervenir sur le continent américain.  

Cette politique mène à des interventions en République dominicaine, à Cuba, au Nicaragua, et plus tard à Haïti. Le but est d’éviter que les puissances européennes ne reviennent sur le continent sous prétexte de dettes impayées, mais elle installe aussi une tutelle américaine sur l’Amérique latine. Les États-Unis deviennent le "gendarme" de l'Amérique.

Roosevelt assume pleinement cette posture. Il justifie cette tutelle au nom de la civilisation, de la stabilité, voire du progrès. Pour lui, une grande puissance doit être responsable et s’imposer quand l’ordre est menacé, une doctrine qui se poursuivra chez ses successeurs, notamment Wilson.

Affirmation diplomatique : entre médiation et démonstration de force

Roosevelt ne se contente pas d’intervenir régionalement : il affirme aussi l’influence diplomatique des États-Unis à l’échelle mondiale. En 1905, il joue un rôle décisif dans la fin de la guerre russo-japonaise, en organisant une médiation à Portsmouth, dans le New Hampshire. L’accord signé évite l’humiliation de la Russie, renforce le Japon et établit Roosevelt comme médiateur international.



Les délégations japonaises et russes à Portsmouth

Pour cet engagement, il reçoit le prix Nobel de la paix — le premier jamais décerné à un président américain. Fidèle au proverbe "Si tu veux la paix, prépare la guerre", Roosevelt ne croit pas à la paix sans puissance.

Pour lui, la diplomatie doit être adossée à la force. Dans ce sens, il modernise la marine, augmente le budget militaire, et en 1907–1909, envoie sa "Great White Fleet", une flotte de 16 cuirassés flambants neufs, faire le tour du monde : une démonstration de puissance navale censée impressionner les puissances européennes et asiatiques.



Roosevelte sur un cuirassé de la Great White Fleet

L'Amérique se réveille​ et entre dans son siècle, s'imposant petit à petit comme un acteur incontournable de la géopolitique mondiale.

Héritage et ruptures : Roosevelt, père du pouvoir présidentiel moderne

Roosevelt et le progressisme

Roosevelt n’est pas à l’origine du mouvement progressiste, mais il en devient la figure politique la plus visible. Il incarne une nouvelle génération de responsables publics convaincus que l’État a un rôle actif à jouer dans la régulation économique, la justice sociale et la moralisation de la vie publique.

Ce qu’il amorce — surveillance des grandes entreprises, médiation dans les conflits sociaux, protection de la nature — sera repris, amplifié et institutionnalisé dans les décennies suivantes, notamment sous la présidence de Franklin D. Roosevelt, son lointain cousin.

Il contribue à faire accepter l’idée, encore controversée à son époque, que l’intervention fédérale peut servir le bien commun sans nuire à la liberté individuelle. En cela, il pose les fondations de l’État régulateur moderne.



Roosevelte fait la couverture du Leslie's, un journal progressiste.

Un renforcement durable du pouvoir présidentiel

Avant Roosevelt, la présidence était souvent vue comme une institution passive, cantonnée à appliquer les décisions du Congrès. Roosevelt bouleverse cette vision. Il fait de la présidence le centre de gravité de la vie politique nationale. Il agit, parle, impose le rythme. Il mobilise l’opinion publique pour faire pression sur le législatif, intervient dans les conflits économiques, pèse sur la diplomatie.

En cela, il transforme la fonction présidentielle, sans modifier la Constitution, mais en redéfinissant ses usages. Ses successeurs, qu’ils soient démocrates ou républicains, lui doivent beaucoup. Roosevelt ouvre la voie à une présidence active, visible, responsable — celle que l’on considère aujourd’hui comme normale.

Réformateur sans être révolutionnaire, moraliste sans être égalitariste, Roosevelt agit plus par conviction personnelle que par doctrine. Son style, son énergie et sa volonté de réformer font de lui un président de transition, à la fois produit de son temps et précurseur du monde à venir.



Témoignant de son importance dans l'histoire américaine, Roosevelte apparaît sur le Mont Rushmore  (deuxième en partant de la droite), aux côtés de Lincoln, Washington et Jefferson.

Conclusion

La présidence de Theodore Roosevelt marque un tournant majeur dans l’histoire des États-Unis. Il transforme une fonction jusque-là effacée en instrument de leadership national. Il place l’État au cœur de la société industrielle, impose une régulation des puissances économiquesinitie une politique environnementale, et redéfinit la relation entre le président et le peuple.

Sur le plan international, il engage les États-Unis sur la voie de la puissance mondiale. Il quitte la scène politique en 1909, mais son empreinte demeure : celle d’un président qui a compris que la modernité exigeait un État actifune présidence forteet une vision à long terme.

Roosevelt a fait entrer l'Amérique dans le XXème siècle. Il a placé les États-Unis sur des bases nouvelles, plus adaptées à se nouvelle morphologie : celle d'une superpuissance en gestation. Son héritage, sur le plan intérieur comme exterieur, se fait sentir sous ses successeurs, de Wilson à Franklin Roosevelte, et dans une plus large mesure, tout au long du siècle. La postérité le fait aujourd'hui appraître comme l'un des présidents les plus importants de l'histoire des États-Unis d'Amérique.