La France en attente d’un miracle
En ce début d’année 1789, la France est au bord du gouffre.
- Le peuple souffre, accablé par la pauvreté et les mauvaises récoltes.
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La noblesse et le clergé, retranchés dans leurs privilèges, refusent les réformes.
- L’État, criblé de dettes, ne peut plus payer ses fonctionnaires.
Quant au roi Louis XVI, il est tiraillé entre la pression de sa cour et celle de son peuple. Tout le monde sent que quelque chose va se produire, mais personne ne sait encore quoi. Certains espèrent une réforme paisible, d'autres redoutent des troubles passagers, mais nul n'irait jusqu'à immaginer un effondrement complet du régime.
Et pourtant, l’impensable est en marche. En quelques mois, la France va connaître des transformations radicales qui vont balayer des siècles d’ordre établi, brisant irrémédiablement les fondations de l’Ancien Régime.
Les États généraux pour répondre à la crise
Quand il monte sur le trône en 1774, Louis XVI hérite d'une situation financière très instable. Ses prédecesseurs, Louis XIV et Louis XV, ont eu largement recours à l'emprunt pour financer leurs guerres.
À cela s'ajoute des dépenses de cour excessives (fêtes, vêtements, entretiens de Versailles...), ainsi qu'une administration profondément désordonnée et coûteuse, gangrénée par la vénalité des charges (vous retrouverez un article sur le sujet dans la section "Ancien Régime").
La marine royale affronte la Navy lors de la bataille de Chesapeake en 1781, pendant la Guerre d'indépendance américaine.
Cette ultime intervention extérieure pèsera lourd sur les finances du pays.
Plusieurs ministres ont tenté de redresser la situation en cherchant à imposer de nouvelles taxes aux privilégiés, mais la noblesse et le clergé ont systématiquement bloqué toutes tentatives de réformes. Depuis le début de la décénnie, la dette de l'État ainsi que le déficit annuel ont explosés :
| Dette | Déficit annuel | |
| 1781 | 3,5 milliards | 80 millions |
| 1788 | 4,5 milliards | 120 millions |
En 1788, la charge de la dette représente 55% des dépenses publiques. Les banques refusent de prêter à la couronne. L'État français est au bord de la faillite.
Caricature : Louis XVI et Necker décident de la politique financière de la France.
Louis XVI, malgré son caractère indécis, n’a plus le choix : pour résoudre la crise financière, il doit convoquer les États généraux. Cette assemblée, sensé être représentative de l'ensemble du royaume, regrouppe des députés des trois ordres (noblesse, clergé, tiers état) qui doivent débattre et proposer des solutions dans les temps de crise.
C’est une décision historique : les États généraux ne s’étaient pas réunis depuis 1614 !
Les États généraux, à Versailles
L’espoir du peuple et les cahiers de doléances
Avant la réunion, chaque région de France rédige des cahiers de doléances, qui regroupent leurs plaintes et leurs revendications.
- Les paysans demandent la fin des taxes injustes et des privilèges féodaux.
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Les artisans et commerçants veulent un allègement des impôts et une meilleure liberté économique.
- La bourgeoisie, influencée par les idées des Lumières, réclame un vrai Parlement et plus de libertés.
Ces cahiers montrent que la majorité du peuple ne demande pas encore la fin de la monarchie, mais simplement une réforme profonde pour plus de justice.
Le cahier de doléances de la ville d'Angers
Un débat bloqué : Le tiers état trahi
Le 5 mai 1789, les États généraux s’ouvrent à Versailles. Plus de 1 200 députés sont réunis : 300 représentants de la noblesse, 300 du clergé et 600 du tiers état.
Mais les espoirs du peuple sont vite déçus, car l'assemblée fonctionne selon un système de vote par ordre, et non par tête. Concrètement, il y a une voie pour le clergé, une voie pour la noblesse, et une voie pour le tier état.
Cela signifie que la noblesse et le clergé (représentant 2 % de la population) peuvent écraser les votes du tiers état (98 % des Français), avec deux voies contre une.
Les sièges des trois ordres, dans la salle des menus plaisirs, à Versailles.
Pendant des semaines, les débats s’enlisent. La noblesse et le clergé s’unissent pour bloquer les réformes. Ils rejettent systématiquement les propositions du tiers état, défendant bec et ongles leurs privilèges.
De son côté, le roi reste passif. Plutôt que d’imposer une décision, il espère que la situation se débloquera d’elle-même, mais son silence est interprété comme un soutien tacite aux ordres privilégiés.
Cette double obstruction – le blocage systématique par la noblesse et le clergé, et l’inaction du roi – exaspère profondément les députés du tiers état. Conscients que le dialogue ne mène à rien, ils décident de prendre les choses en main.
La tenue des États Généraux
Vers une Assemblée nationale
Proclamation de l'Assemblée nationale
Face à l’impasse des États généraux, les députés du tiers état prennent une décision radicale. Le 17 juin 1789, ils se proclament "Assemblée nationale".
En clair, ils déclarent qu'ils représentent seuls la volonté du peuple français, et qu'ils ont le droit de légiférer sans l’approbation du roi. Cette décision marque le transfert symbolique de la souveraineté au peuple français lui-même, remettant ouvertement en question l'autorité absolue du roi.
Louis XVI voit cette évolution d'un très mauvais oeil. Légalement, il pourrait dissoudre l'assemblée. Il pourrait même employer la force, en demandant à l'armée de chasser les députés. Mais, dans la situation actuelle, il a les mains liées :
- S'il met fin aux États Généraux sans trouver de solution budgétaire, c'est la faillite.
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S'il renvoie les députés du Tiers d'État, il donne l'impression d'ignorer les revendications de ses sujets. Or, dans le contexte sociale tendu, il craint la réaction du peuple.
Ainsi, par peur de déclencher une faillite ou une insurrection populaire, le Roi n'ose pas s'opposer frontalement au Tiers état. À la place, il va tenter une réponse plus subtile.
Portrait de Louis XVI en monarque absolu.
Le Serment du Jeu de Paume
Le 20 juin, les députés du tiers état découvrent avec stupeur que la salle des Menus-Plaisirs, où ils se réunissent, a été fermée sur ordre du roi. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre : Louis XVI tente-t-il un coup de force ? Veut-il dissoudre leur assemblée ?
Refusant de se laisser intimider, les députés se regroupent dans une autre salle à proximité : la salle du Jeu de Paume, un simple gymnase ! Là, dans une atmosphère tendue et solennelle, ils font un serment historique :
"Nous jurons de ne jamais nous séparer, jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie sur des bases solides."
Le Serment du Jeu de Paume (Jacques-Louis David)
Ce serment est d’une grande portée symbolique : l'assemblée est décidée à rédiger une constitution, avec ou sans l'approbation du roi.
Un point de non-retour
La séance du 23 juin : l’ultimatum royal
Face l’insolence du tiers état, Louis XVI décide de reprendre la main et convoque une séance solennelle pour le 23 juin. L’objectif est clair : réaffirmer son autorité et imposer une réforme limitée qui sauverait la monarchie sans céder aux revendications du peuple.
Le jour venu, le roi fait son entrée dans la salle des Menus-Plaisirs, précédé d’un imposant cortège de gardes. Il s’installe sur son trône, encadré par la noblesse et le clergé. Devant lui, les députés du tiers état écoutent, méfiants.
Dans son discours, Louis XVI annonce quelques réformes modestes :
- Il supprime certaines taxes injustes et promet une réforme fiscale, mais sans remettre en cause les privilèges de la noblesse et du clergé.
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Il garantit la liberté de la presse, mais maintient le contrôle royal sur l’information.
Puis, le ton change. Louis XVI se raidit et devient menaçant. Il déclare nulles et non avenues toutes les décisions prises par le tiers état depuis le début des États généraux. Il ordonne la fin de "l'Assemblée nationale" et la reprise des débats sous son autorité. Dans un silence pesant, le roi se lève et quitte la salle, suivi du clergé et de la noblesse. Il pense avoir résolu la crise, mais quelque chose d’inattendu se produit.
Le refus du tiers état
Alors que l’étiquette exige que les députés obéissent et se retirent, les représentants du tiers état restent immobiles. Les huissiers de la cour, surpris, s’approchent du chef du tiers état, Jean-Sylvain Bailly, et lui rappellent que la séance est terminée. Mais Bailly répond calmement :
"Messieurs, la Nation assemblée ne peut recevoir d’ordres."
Dans la salle, un murmure d’approbation se fait entendre. Les députés refusent de quitter la salle. Soudain, un homme se lève. Il s’agit de Mirabeau, un orateur redoutable et un fervent défenseur du tiers état. Il défie les officiers royaux d’une voix forte et cinglante :
"Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes !"
Le tiers état vient d’envoyer un message clair au roi : il ne reculera pas. Maintenant qu'il s'est proclamé Assemblée nationale, il compte bien rédiger une constitution, et réformer profondément le royaume.
Mirabeau rappelle la souveraineté de l'Assemblée Nationale
Le roi contraint de céder : la victoire du tiers état
Louis XVI, informé de cette résistance inattendue, comprend qu’il ne pourra pas imposer sa volonté sans employer la force.
Mais en ce mois de juin 1789, l’usage de la force est un pari risqué : les tensions sont déjà trop fortes, l’opinion publique s’enflamme et des troubles éclatent dans certaines villes. Plutôt que de provoquer une confrontation ouverte, il décide de reculer temporairement.
Le 27 juin, sous la pression croissante, il ordonne au clergé et à la noblesse de rejoindre l’Assemblée nationale. C’est une victoire immense pour le tiers état. En quelques jours, il a réussi à renverser l’autorité royale et à s’imposer comme un véritable pouvoir politique dans le royaume.









