Un roi affaibli dans une France en pleine mutation
En octobre 1789, Louis XVI n’est plus un monarque absolu. Sous la pression du peuple parisien, il a été forcé de quitter Versailles et de s’installer au palais des Tuileries, en plein cœur de Paris. Il est désormais soumis à une surveillance constante, autant physique que politique.
Parallèlement, son autorité se fissure : l’Assemblée nationale a pris les rênes du pays et une Constitution est en cours de rédaction. À ce stade, une issue modérée semble encore possible. Des figures comme Lafayette ou Bailly, proches des idées libérales, tentent de concilier monarchie et Révolution. On imagine une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, dans laquelle le pouvoir du roi serait encadré par une constitution.
Lafayette prête serment à la Constitution et au Roi le 14 juillet 1790, dans un effort de réconciliation.
La période est marquée par la rédaction de la première Constitution et l’adoption de lois majeures, dont la Constitution civile du clergé (1790), qui fracture profondément le tissu religieux du pays.
Louis XVI approuve ces transformations à contrecœur, mais maintient en privé une profonde hostilité à la Révolution. Dans son esprit, la monarchie reste le seul modèle de gouvernement légitime. Il espère encore ralentir les réformes, regagner du pouvoir et, si possible, restaurer son autorité absolue.
Portrait de Louis XVI dans son manteau d'Hermine
La fuite du Roi et la crise de confiance
La fuite à Varennes
Depuis son installation au palais des Tuileries en octobre 1789, Louis XVI ne se considère plus comme un souverain libre. Il se sent prisonnier de Paris, surveillé en permanence par la population et l’Assemblée. Il n’a jamais accepté la Révolution et espère toujours renverser les nouvelles institutions pour retrouver son pouvoir absolu.
Dans l’ombre, il correspond secrètement avec plusieurs puissances étrangères, en particulier avec l'Autriche. Il sait qu’il peut compter sur le soutien des monarchies européennes, hostiles aux idées révolutionnaires qui menacent leur propre autorité.
Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, le roi, la reine Marie-Antoinette et leurs enfants quittent Paris en secret. Déguisés en domestiques, il sortent discrètement des Tuileries dans une berline luxueuse qui doit les mener à Montmédy, près de la frontière, où des troupes royalistes les attendent.
Mais leur fuite est laborieuse : le carrosse est encombrant, trop lent pour une évasion discrète, et les étapes sont mal organisées. C’est à Varennes, dans une auberge, que la situation bascule. Le roi est reconnu par un maître de poste local, qui a déjà vu son portrait sur les assignats, ces billets de banque émis par l’État. Celui-ci alerte les autorités et, quelques heures plus tard, la famille royale est arrêtée par la garde nationale.
La famille royale est arrêtée à Varennes
L’image du roi change instantanément. À son retour à Paris, escorté par des soldats, la foule l’accueille dans un silence glacial. Aux yeux des français, il n’est plus un monarque réformateur, mais un traître qui a cherché à fuir son peuple et à comploter avec les puissances étrangères.
Le retour de la famille royale à Paris
Un roi discrédité
Après la fuite à Varennes, l’Assemblée nationale est confrontée à un dilemme majeur. Que faire du roi ?
Malgré sa trahison et son hostilité évidente à la Révolution, les députés modérés, encore attachés à l’idée d’une monarchie constitutionnelle, choisissent de le rétablir dans ses fonctions, prétextant que son enlèvement avait été orchestré par des ennemis de la Révolution.
Cette décision est très mal reçue par une grande partie de la population parisienne, qui voit dans cette fuite une compromission impardonnable. Pour beaucoup, c'est le signe qu'il est temps de rompre avec la monarchie.
Le massacre du Champ-de-Mars
En réponse à la fuite de Varennes, des factions révolutionnaires commencent à réclamer ouvertement la déchéance du roi.
Le 17 juillet 1791, des milliers de Parisiens se rassemblent pacifiquement au Champ-de-Mars pour signer une pétition réclamant la fin de la monarchie. Lafayette et Bailly, craignant que la situation ne dégénère, envoient la Garde nationale pour disperser la foule. Dans des circonstances troubles, les soldats ouvrent le feu, faisant une cinquantaine de morts.
Le massacre du Champ de Mars
Ce massacre constitue un tournant. Il révèle la peur des modérés face à la masse populaire, et surtout leur volonté de contenir la Révolution pour sauver la monarchie. Lafayette et Bailly, anciens héros de 1789, sont discrédités aux yeux du peuple.
C'est une première rupture entre le peuple et les modérés. Après cette repression brutale, le mouvement révolutionnaire se radicalise.
La salle du Manège, à Paris, siège de l'assemblée après les journées d'octobre
La monarchie constitutionnelle : une illusion fragile
Malgré cette situation explosive, l’Assemblée adopte une Constitution le 3 septembre 1791. Inspiré des idées des Lumières et du modèle anglais, elle établit un cadre institutionnel totalement nouveau :
- Le roi ne gouverne plus seul : il conserve un pouvoir exécutif mais doit partager son autorité avec une Assemblée législative.
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Le principe de séparation des pouvoirs est appliqué : le roi approuve les lois, mais ne peut plus les créer lui-même.
- Le suffrage censitaire est instauré : seuls les citoyens qui paient un certain niveau d’impôts peuvent voter et être élus.
La France devient officiellement une monarchie constitutionnelle. Désormais, Louis XVI ne règne plus par droit divin mais en tant que "roi des Français", c’est-à-dire qu’il tire son autorité du peuple, et non de Dieu. Maix ce nouveau régime n’est qu’un compromis instable.
- D’un côté, les royalistes et les conservateurs considèrent que la Révolution est allée trop loin et que le roi a perdu toute son autorité.
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De l’autre, les révolutionnaires les plus radicaux, notamment les Jacobins, estiment qu’elle n’a pas assez transformé la société et que Louis XVI reste un obstacle à une véritable démocratie.
Quant au roi lui-même, il ne croit pas en cette Constitution, qu'il l’accepte par contrainte le 13 septembre 1791. Dans l’ombre, il cherche encore des moyens de retrouver son pouvoir absolu.
Gravure : Louis XVI, avec le dauphin, prête serment à la Constitution
Un Régime instable
Dès le début de l’année 1792, les signes de désintégration du régime se multiplient. Louis XVI utilise son veto à plusieurs reprises, notamment pour empêcher la déportation des prêtres réfractaires. Bien que la Constitution le lui autorise, ces refus sont vécus comme des sabotages, et alimentent l’idée que le roi s'oppose à la Révolution.
En parallèle, les tensions religieuses (crise des prêtres jureurs vs réfractaires), économiques (inflation, pénuries) et sociales s’aggravent. Les sans-culottes, ces révolutionnaires issus des milieux populaires parisiens et porteurs d'une vision radicale, commencent à exercer une forte pression sur le pouvoir.
Sans-culottes parisiens
La pression de la rue, des clubs et de la presse
Au cours de l’année 1792, la dynamique politique échappe de plus en plus aux institutions officielles. L’Assemblée législative, divisée et fragilisée, peine à incarner l’autorité nationale. Le roi, discrédité, multiplie les vétos.
Dans ce contexte de paralysie, la vie politique se déplace progressivement vers de nouveaux espaces d’influence : les clubs, la presse et les assemblées populaires parisiennes deviennent les organes moteurs d’une Révolution en voie de radicalisation.
Les clubs : foyers de politisation et de radicalisation
Les clubs politiques, dont le rôle avait déjà été central lors des débuts de la Révolution, prennent une importance déterminante.
- Le club des Jacobins, d’abord modéré, se durcit sous l’influence de Robespierre. On y parle désormais ouvertement de république, et on y désigne les "ennemis du peuple".
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Le club des Cordeliers, plus populaire, réunit des figures comme Danton, Desmoulins et Marat, qui prônent l’action directe et la justice populaire.
Ces clubs ne se contentent plus d’animer la réflexion politique : ils influencent directement les décisions publiques, rédigent des pétitions, mobilisent les sans-culottes, et exercent une pression constante sur les élus.
Une séance du club des Jacobins.
La presse : un instrument d’influence
La presse joue également un rôle décisif : elle permet d'informer et de mobiliser le peuple autour des questions politiques.
Marat, en particulier, use d’un ton apocalyptique et vengeur pour capter l'attention populaire. Ses publications, au ton souvent virulent, dénoncent la monarchie, accusent les aristocrates de trahison, et appellent à la vengeance constante contre les ennemis de la Révolution.
Dans son journal pamphlétaire l'Ami du peuple, il s'adresse aux parisiens en janvier 1792 :
«L’heure est venue d’égorger les conspirateurs et de laver la patrie dans leur sang.»
La presse ne se contente plus d’informer : elle oriente, accuse, mobilise. Elle rend la politique accessible, au prix d’une tension croissante entre vérité, rumeur et propagande.
Les opportunistes et la défaite des modérés
Cette nouvelle dynamique profite à ceux qui savent manier la parole et le symbole. Danton, par exemple, comprend très vite qu'il peut utiliser la violence de la rue pour peser politiquement.
Il se fait ainsi le porte-parole du peuple parisien. Son éloquence, sa capacité à canaliser la colère, et son sens du timing lui assurent une position centrale lors des événements de l’été 1792.
Portrait de Danton
À l’inverse, les modérés sont désormais rejetés. Leur attachement à la légalité constitutionnelle semble déconnecté des réalités.
Le peuple ne veut plus d’une révolution "ordonnée". Il réclame la justice et la vengeance contre les traîtres, contre tous ceux qui paraissent défendre la monarchie : la noblesse ; les modérés ; et le roi lui-même.
Une société sous tensions
Ainsi, à la veille de l’été 1792, le paysage politique s’est profondément transformé : le roi est perçu comme un obstacle à la Révolution, la légitimité des institutions s’effrite, et le pouvoir réel se déplace vers les acteurs capables de mobiliser les masses — clubs, journaux et tribuns populaires.
Face à l'échec apparent de la monarchie constitutionnelle, l’horizon d’une république n’est plus une abstraction, mais une exigence portée par une opinion publique de plus en plus déterminée.
La guerre contre l’Europe et la chute de la monarchie
Pendant que la situation intérieure se tend, la menace extérieure grandit. Les monarchies européennes voient la Révolution française comme une menace directe pour leur propre stabilité.
L’empereur d’Autriche et le roi de Prusse, inquiets du sort réservé à la famille royale, publient en août 1791 la Déclaration de Pillnitz, où ils menacent d’intervenir militairement si la vie du roi est en danger.
L'empereur d'Autriche et le roi de Prusse s'entendent sur la Déclaration de Pillnitz.
La guerre est déclarée
Dans l’Assemblée, un groupe de députés influents, les Girondins, estime que face aux troubles actuels, seule une guerre peut sauver la Révolution. Selon eux, un conflit avec les monarchies étrangères obligerait le roi à choisir clairement son camp et permettrait de mobiliser le peuple autour de la patrie en danger. Elle renforcerait ainsi le régime, tout en éliminant les menaces extérieures.
À l’inverse, les Jacobins, menés par Robespierre, dénoncent cette stratégie et redoutent une alliance secrète entre le roi et les puissances étrangères. Pour eux, la vraie menace vient de l'interieur, notamment du roi et de la noblesse, qui désaprouvent la révolution.
Malgré ces désaccords, la guerre est déclarée le 20 avril 1792 contre l’Autriche et la Prusse, après un vote quasi-unanime de l'Assemblée.
Louis XVI déclare la guerre à l'Autriche, au nom de la nation.
L’armée française, désorganisée par les purges des officiers royalistes, subit une série de défaites humiliantes. Très vite, les soupçons de trahison se portent sur Louis XVI, accusé de saboter la guerre en espérant un retour à l’ordre ancien grâce à l’invasion étrangère.
La chute du roi : l’insurrection du 10 août 1792
L’ultime rupture entre la monarchie et la Révolution survient à l’été 1792. En juillet, le manifeste de Brunswick, un ultimatum lancé par le chef des armées prussiennes, menace Paris d’un massacre si du mal est fait au roi. Cette provocation met le feu aux poudres. Pour beaucoup, il prouve que Louis XVI est complice des ennemis de la France.
Le 10 août 1792, une insurrection éclate à Paris. Des milliers de sans-culottes, épaulés par la Garde nationale, prennent d’assaut le palais des Tuileries, défendu par des soldats suisses loyaux au roi.
L'assaut des Tuileries
Le combat est violent, des centaines de gardes suisses sont tués. Louis XVI et sa famille se réfugient à l’Assemblée législative, mais il est trop tard.
Sous la pression populaire, l’Assemblée vote la suspension du roi. La monarchie constitutionnelle s’effondre.
Les sans culottes se portent devant l'Assemblée pour demander la destitution du roi.
Un roi déchu et une nouvelle République
En trois ans, la monarchie a vécu une lente agonie. D’abord limitée par la Constitution, discréditée par la fuite à Varennes, elle a fini par s’effondrer sous les coups d'une insurrection populaire.
Le 10 août 1792, la prise des Tuileries marque la fin définitive du pouvoir royal. Quelques semaines plus tard, le 21 septembre 1792, la République est officiellement proclamée.
Louis XVI, autrefois roi de droit divin, n’est plus qu’un citoyen ordinaire. Déchu de son titre, il est emprisonné avec sa famille à la prison du Temple, un ancien monastère transformé en geôle. Coupé du monde extérieur, placé sous haute surveillance, son sort n'est désormais plus entre ses mains. Il attends, impuissant, le jugement de la République.
La famille royale au Temple.
La question qui se pose désormais est la suivante : que faire du roi déchu ? Doit-il être jugé comme un simple citoyen ? Son existence représente-t-elle encore une menace pour la République naissante ?















