Printemps 1792 : la France révolutionnaire, encore vacillante, déclare la guerre à l’Autriche. Ce geste, loin d’être une manœuvre défensive, est une déclaration de principe : la Révolution ne se contentera pas de renverser l’Ancien Régime chez elle, elle se lèvera contre tous ceux qui cherchent à l’étouffer.
Mais la réalité est brutale : armée désorganisée, frontières percées, soulèvements internes... En quelques mois, la République, à peine née, se retrouve encerclée, assiégée, menacée de mort. Et pourtant, cinq ans plus tard, ce même régime impose ses conditions à l’Autriche et redessine la carte de l’Europe.
Comment cette jeune République, née dans le tumulte, a-t-elle pu triompher de la plus grande coalition monarchique d’Europe ?
Aux origines d’un conflit européen
L’irruption de la Révolution française dans une europe dominée par les monarchies bouleverse l’équilibre du continent. La chute de la monarchie des bourbons, jusqu’alors une des plus puissantes d'Europe, suscite crainte et hostilité dans les cours étrangères.
La prise de la Bastille par le peuple de Paris, le 14 juillet 1789.
Une Révolution qui inquiète l’Europe
Depuis 1789, les puissances monarchiques européennes observent avec une méfiance croissante l’évolution politique de la France.
Si certains souverains accueillent d’abord la Révolution avec une curiosité distante, la situation change à mesure que la situation politique s'envenime dans le pays, et que la monarchie semble sur le point de s’effondrer pour de bon.
Le roi fait face aux sans-culottes
La Déclaration de Pillnitz (27 août 1791), signée par l’empereur autrichien et le roi de Prusse, marque une inflexion. Bien que largement symbolique, cette déclaration affirme que les puissances européennes considèrent le rétablissement de l’autorité royale en France comme une "cause commune".
Ce geste, interprété à Paris comme une menace directe, alimente la rhétorique révolutionnaire d’une France assiégée par le despotisme.
La France révolutionnaire en quête de légitimité extérieure
À l’intérieur, la monarchie constitutionnelle traverse une crise de légitimité. Le pouvoir monarchique est de plus en plus contesté, tandis que l’Assemblée législative, dominée par les Girondins, cherche à affirmer son autorité.
Nombre de députés girondins voient dans la guerre un moyen de consolider le régime, en ralliant la nation autour d’un ennemi extérieur. De plus, ils nourissent l'espoir d'exporter les idées de la Révolution en libérant les peuples voisins de l'absolutisme.
Le 20 avril 1792, sous la pression girondine, l’Assemblée législative déclare la guerre à l’Autriche.
Louis XVI, en sa qualité de monarque constitutionnel, déclare la guerre à l'Autriche au nom de la France.
Face à cette déclaration de guerre, l’Autriche reçoit rapidement le soutien du royaume de Prusse, qui redoute que les idées révolutionnaires ne contamine également l’Allemagne.
Cette coalition, baptisée la Première Coalition, a pour objectif de rétablir la monarchie en France et d’empêcher la propagation des idées révolutionnaires.
Des débuts désastreux pour la France (1792)
La France révolutionnaire aborde ce conflit dans une situation de fragilité extrême. Son armée est désorganisée, privé d'officiers compétents et de moyens materiels.
La guerre s’ouvre donc sur une série de revers militaires qui mettent en péril l’existence même du nouveau régime.
La menace étrangère : la campagne de 1792
L’armée française a été profondément affaiblie par la Révolution. Une grande partie des officiers nobles ont émigré ou ont été écartés, la discipline est relâchée, l’équipement fait défaut, et le moral est bas.
La première offensive française en Belgique, au printemps 1792, se solde par une débâcle. Les troupes révolutionnaires, désorganisées, se replient dans le chaos. Cette situation ouvre la voie à une invasion austro-prussienne à l’été 1792.
L'armée prussienne au XVIIIe siècle
Le commandant prussien, le duc de Brunswick, publie le célèbre manifeste de Brunswick (25 juillet), menaçant Paris d'un massacre en cas d’atteinte au roi.
Mais loin d’intimider les Parisiens, ce texte radicalise l’opinion publique : pendant la journée du 10 août, les français renversent définitivement le roi et proclament la République.
La prise des Tuileries, à l'issue de laquelle le roi est définitivement renversé.
La mobilisation totale : Valmy comme tournant
Pendant que la monarchie s'effondre à Paris, les coalisés pénètrent en Champagne. Dans ce contexte d’urgence nationale, les volontaires affluent pour défendre la patrie en danger. Les effectifs augmentent et le moral des troupes remonte.
Le 20 septembre 1792, les armées françaises, désormais commandées par des généraux compétents, affrontent les troupes prussiennes à Valmy, en Champagne.
Là, les Français, retranchés sur une position en hauteur, résistent aux assauts prussiens sous un bombardement continu et forcent les coalisés au repli.
La bataille de Valmy
C’est une victoire morale immense : les armées révolutionnaires ont tenu tête aux monarchies et ont sauvé le pays de l'invasion. Dès le lendemain, la République est proclamée à Paris. Selon le poète allemand Goethe, présent côté prussien, les canons de Valmy marquent ainsi "un tournant dans l’histoire du monde".
Les armées françaises, désormais renforcées, remportent une série de succès. Dumouriez défait les Autrichiens à Jemappes le 6 novembre 1792, ouvrant ainsi la voie à l'occupation de la Belgique par les Français
Bas-relief sur l'Arc de Triomphe : les français victorieux à Jemappes
La guerre s’élargit, la Révolution se radicalise (1793–1794)
La proclamation de la République en septembre 1792, et l’exécution de Louis XVI en janvier 1793, loin de mettre fin à la guerre, vont étendre le conflit. Le régicide, en particulier, choque toute l'Europe et provoque l'union des monarchies européennes contre la France.
Loin de céder, la jeune République s'engage dans une guerre totale sur plusieurs fronts. Ce contexte de péril général favorise une centralisation du pouvoir et un durcissement idéologique sans précédent.
Louis XVI est décapité par la guillotine. Ce régicide marque la rupture définitive de la France avec la royauté, et pousse les monarques européens à réagir.
La Coalition s’élargit
Après la mort du roi, la plupart des monarchies européennes déclarent la guerre à la France :
- La Grande-Bretagne entre en guerre dès février 1793, inquiète de l’instabilité continentale et de l’agitation révolutionnaire. Les Provinces-Unies s'engagent à ses côtés.
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L’Espagne, les États italiens et le royaume de Sardaigne rejoignent à leur tour le front anti-français.
- La Russie soutient diplomatiquement la coalition.
Pour les monarchies, il s’agit d’endiguer la propagation des idées révolutionnaires.
Carte : la France face à la Première coalition
Guerre extérieure et guerre civile
En 1793, la France est menacée d'invasion sur toutes ses frontières. Plusieurs fronts militaires sont ouverts :
- Au nord et à l’est contre les Austro-Prussiens et les Britanniques,
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Au sud contre les Espagnols dans les Pyrénées,
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Dans les Alpes contre le royaume de Piémont-Sardaigne.
En parallèle, le territoire est traversé par des soulèvements internes majeurs :
- La Vendée, région profondément catholique et royaliste, entre en insurrection contre la République. La guerre civile qui s'ensuit est marquée par des massacres et des représailles.
- D’autres villes (Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux) se soulèvent dans des mouvements dits "fédéralistes". Ils ne s'opposent pas fondamentalement à la République, mais contestent la centralisation du pouvoir à Paris.
La République menacée
La levée en masse et la centralisation du pouvoir
Face à cette situation critique, la Convention décrète en août 1793 la première levée en masse, une mobilisation générale sans précédent. Cette mesure permet d’augmenter considérablement les effectifs, portant les forces révolutionnaires à plus de 700 000 hommes.
Les conscrits quittent Paris
Simultanément, le pouvoir est centralisé entre les mains du Comité de salut public, dominé par Robespierre, Saint-Just et Couthon. La Terreur s’installe comme instrument de défense révolutionnaire, visant à éradiquer les ennemis de l’intérieur — réels ou supposés — au nom de la sauvegarde de la République.
La Révolution prend un virage autoritaire au nom de la défense de ses idéaux fondateurs.
Exécution place de la Concorde, pendant la Terreur.
Tournant militaire : la France offensive (1794–1795)
Une armée réorganisée et professionnalisée
Sous l’impulsion de Lazare Carnot, surnommé l’"Organisateur de la Victoire", l’armée républicaine se réorganise, adoptant une stratégie plus offensive et profitant de la supériorité numérique offerte par la levée en masse.
Parallèlement, la méritocratie militaire devient une réalité : des généraux comme Hoche, Jourdan, Kléber ou Bonaparte commencent à s’imposer par leurs talents, guidant les armées révolutionnaires vers la victoire.
Tableau : Lazare Carnot, "l'organisateur de la victoire"
Victoires sur plusieurs fronts
Sur le terrain, la situation évolue rapidement en faveur de la République :
- En juin 1794, la bataille de Fleurus, remportée par le général Jourdan, scelle la reconquête des Pays-Bas autrichiens.
Jourdan à Fleurus. Si vous êtes attentif, vous pouvez observer un ballon dirigeable, au-dessus du drapeau français.
Celui-ci a été utilisé pour repérer les positions ennemies pendant la bataille, marquant la première utilisation d'un engin aéronautique à des fins militaires.
- Dans les Pyrénées, les forces françaises repoussent les Espagnols.
- En Allemagne, sur le Rhin, les armées républicaines prennent l’avantage.
- La Vendée est progressivement écrasée, bien que la répression soulève des controverses durables.
Ces victoires assurent la pérennité de la République, mais elles annoncent aussi une nouvelle phase d’expansion. Les armées françaises ne défendent plus seulement les frontières : elles avancent, occupent, et renverses les régimes monarchiques voisins.
L'avancée des troupes françaises
La révolution s'exporte
Forts de leurs succès, les dirigeants révolutionnaires entendent désormais propager la Révolution en Europe :
La France annexe la Belgique, la Savoie, et la rive gauche du Rhin, sécurisant ainsi sa frontière nord. Ces territoires sont directement organisés en départements et rattachés à la République. En parallèle, des républiques sœurs voient le jour, notamment en Italie et aux Pays-Bas.
Les principes et les idées de la révolution se diffusent donc en Europe, tandis que la France émerge comme la puissance dominante du continent.
Carte : la France et les Républiques soeurs, ainsi que leurs dates de création.
Le délitement de la coalition et montée de Bonaparte (1795–1797)
L’éclatement progressif de la Coalition
À partir de 1795, plusieurs membres de la coalition cherchent à se désengager du conflit. La guerre a coûté cher, militairement comme financièrement, et la perspective d'une victoire rapide contre la République française s'est éloignée.
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En avril 1795, la Prusse signe la paix de Bâle, abandonnant le front rhénan en échange d'une reconnaissance de sa neutralité. Ce retrait fragilise tout l’équilibre de la coalition à l’est.
- L’Espagne suit en juillet 1795, concluant également une paix avec la France.
Seule l'Autriche et la Grande-Bretagne restent engagées, mais n'ont plus les moyens de lancer de nouvelles offensives d'ampleur contre la République.
L’émergence de Bonaparte : la guerre comme tremplin politique
Alors que l'Autriche reste seule engagée sur le continent, une figure décisive va se révéler pour la forcer à la paix : le général Napoléon Bonaparte.
Jeune officier issu de la Révolution, il est nommé à la tête de l’armée d’Italie en 1796. En quelques mois, il transforme ce théâtre secondaire en axe principal de la victoire républicaine.
Napoléon victorieux à Rivoli.
Grâce à une stratégie mobile, une discipline de fer et un charisme personnel incontestable, Bonaparte remporte une série de victoires contre les troupes autrichiennes et leurs alliés italiens.
Il bat les armées du Piémont, entre dans Milan, et affronte avec succès les forces impériales, jusqu’à forcer l’Autriche à négocier.
Carte : la campagne d'Italie
Le traité de Campo-Formio, signé en octobre 1797, scelle la fin du conflit entre la France et l’Autriche. Il consacre les conquêtes françaises en Belgique, sur le Rhin, et en Italie du nord. L’Autriche obtient en échange des compensations territoriales, notamment la Vénétie.
Cette campagne italienne révèle un fait politique majeur : Bonaparte mène seul les négociations du traité, sans en référer à Paris ! Il agit en diplomate, en stratège, et en pouvoir autonome. C'est un moment clé de son ascention.
Napoléon au pont d'Arcole
Conclusion
La guerre de la Première Coalition, engagée en 1792, ne fut pas une simple lutte entre États : elle incarne le premier affrontement majeur entre une idéologie révolutionnaire et l’ordre monarchique européen. Ce conflit, déclenché dans l’improvisation et la fragilité, devient rapidement existentiel pour la jeune République française, menacée de toute part.
Après des débuts catastrophiques, la France parvient à se réorganiser, à mobiliser massivement sa population et à transformer son armée. La radicalisation politique intérieure, marquée par la Terreur, s’inscrit dans cette logique de guerre totale, où la survie du régime passe par l’élimination systématique de ses ennemis, à l’extérieur comme à l’intérieur.
Entre 1794 et 1797, la situation s’inverse. La France passe à l’offensive, impose sa volonté diplomatique, et provoque l’éclatement de la coalition. Cette victoire spectaculaire consacre le succès du modèle révolutionnaire, du moins temporairement. Elle s’accompagne toutefois de transformations profondes :
- l’armée devient un acteur central de la société,
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les généraux acquièrent un poids politique important,
- les principes initiaux de la Révolution sont progressivement subordonnés aux exigences stratégiques.
La figure de Napoléon Bonaparte, révélée dans cette guerre, est la preuve la plus éclatante de cet héritage ambiguë. La Première Coalition a sauvé la République, mais elle a aussi préparé les conditions de son dépassement : en sortant victorieuse militairement, la France entre dans une nouvelle ère, où l’autorité du sabre finira par l’emporter sur celle de la loi.



















