Un projet ambitieux : les origines de l’expédition
Au printemps 1798, le Directoire, soucieux d’éloigner le populaire et ambitieux général Bonaparte, lui confie une mission audacieuse : s’emparer de l’Égypte.
Il s’agit d’affaiblir la Grande-Bretagne en lui coupant la route des Indes, élément central de son empire et de sa puissance commerciale, mais également d’exporter les idéaux révolutionnaires. Le jeune général, lui, y voit l'occasion d’imiter les conquêtes d’Alexandre le Grand, face à un Empire ottoman en déclin.
L’expédition ne se limite pas à une entreprise militaire : Bonaparte embarque avec lui une commission de 167 savants, regroupant des ingénieurs, des astronomes, des linguistes et des artistes. Il ne s’agit pas seulement de conquérir l’Égypte, mais aussi d’en percer les mystères. Ce projet scientifique, qui aboutira à la "Description de l’Égypte", une encyclopédie de l'histoire égyptienne, qui est l’un des plus grands legs de cette campagne.
Napoléon discute avec des scientifiques pendant la traversée
Un départ sous haute tension : la traversée et la prise de Malte
Le 19 mai 1798, une flotte colossale de 400 navires et 50 000 hommes quitte Toulon, escortée par des escadres venues de Marseille, Gênes et Civitavecchia. L’amiral Brueys, à la tête de la marine française, doit éviter la flotte britannique de l’amiral Nelson, qui rôde en Méditerranée.
Pendant plusieurs semaines, les deux flottes jouent un jeu d’évitement, Nelson cherchant désespérément à localiser l’escadre française, tandis que Bonaparte garde sa destination secrète jusqu’au dernier moment.
Après vingt jours en mer, l’expédition fait escale à Malte, contrôlée par l’Ordre des Hospitaliers. L’île, stratégiquement placée au cœur de la Méditerranée, pourrait devenir une base précieuse pour la campagne d’Égypte. Le grand maître de l’Ordre, Ferdinand von Hompesch, hésite à résister, mais ses chevaliers sont divisés, et une partie d’entre eux, notamment les chevaliers français, trahissent leur commandant. Après une brève escarmouche, Malte capitule le 11 juin 1798.
Bonaparte réorganise rapidement l’administration de l’île, abolit les privilèges féodaux et impose une nouvelle fiscalité avant de repartir en direction de l’Égypte.
L’invasion de l’Égypte : Alexandrie et la bataille des Pyramides
Le 1er juillet 1798, les Français débarquent à Alexandrie sous une chaleur accablante. La ville, mal défendue par les Mamelouks, tombe rapidement après une série d’assauts brutaux. Cherchant à s’attirer les faveurs des populations locales, Bonaparte publie une proclamation destinée aux Égyptiens, affirmant qu’il vient libérer l’Égypte du joug des Mamelouks, qu’il respecte leur religion et qu’il est lui-même un allié du sultan ottoman.
La véritable bataille a lieu plus au sud. Le 21 juillet, les Français affrontent les Mamelouks de Mourad Bey près des Pyramides de Gizeh.Napoléon, pour galvaniser ses troupes avant la bataille, prends l'histoire à témoins :
«Soldats, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent !».
Napoléon devant les pyramides
Bonaparte utilise une formation en carrés défensifs, une stratégie redoutablement efficace contre la cavalerie mamelouke. Les charges des cavaliers sont brisées net par le feu nourri des mousquets français, et la bataille tourne rapidement à la débâcle pour les Mamelouks, qui laissent derrière eux plus de 6 000 morts. Après cette victoire éclatante, Le Caire tombe aux mains des Français sans résistance significative.
Un rêve brisé : la catastrophe d’Aboukir et la révolte du Caire
Si la conquête terrestre est une réussite, un désastre se profile en mer. Le 1er août 1798, Nelson découvre la flotte française mouillée dans la baie d’Aboukir, mal protégée et ancrée en ligne.
La bataille navale d’Aboukir tourne au carnage : 11 vaisseaux français sont détruits ou capturés, l’amiral Brueys est tué et la flotte française est anéantie. La Royal Navy prend le contrôle total de la Méditerranée, coupant l’armée française de tout renfort ou ravitaillement.
La bataille d'Aboukir
Les nouvelles de la catastrophe encouragent les Égyptiens à se soulever contre l’occupation française. En octobre 1798, une violente insurrection éclate au Caire. Les insurgés, soutenus par des dignitaires religieux et excédés par la fiscalité imposée par les Français, prennent d’assaut les postes de garnison.
La révolte du Caire
Napoléon réagit avec une brutalité implacable : il ordonne le bombardement de la grande mosquée Al-Azhar, symbole du savoir islamique, et réprime férocement la révolte. Des centaines de rebelles sont massacrés et la ville est placée sous une surveillance militaire stricte.
L’odyssée en Syrie : succès et échecs
Craignant une contre-attaque ottomane venant de Syrie, Bonaparte décide de prendre l’initiative et marche vers Saint-Jean-d’Acre en février 1799. En chemin, il capture Gaza et Jaffa, où il ordonne l’exécution de 4 000 prisonniers ottomans, un acte qui ternira son image.
Cependant, devant les murs d’Acre, il se heurte à une résistance acharnée dirigée par le gouverneur ottoman Djezzar Pacha, avec le soutien de la flotte britannique de Sidney Smith.
Après deux mois de siège infructueux, Bonaparte est contraint d’abandonner le combat en mai 1799. Cet échec marque un tournant psychologique : le général invincible connaît sa première grande défaite, et son armée, ravagée par la peste et les privations, est démoralisée.
Le retour précipité et l’abandon de l’Égypte
De retour au Caire, Bonaparte apprend que les Ottomans préparent une invasion par mer. Il les surprend lors de la bataille terrestre d’Aboukir (25 juillet 1799) et remporte une dernière victoire éclatante.
la bataille terrestre d’Aboukir
Mais en France, le Directoire est en crise. Napoléon sent que l’heure est venue de rentrer : le 22 août 1799, il quitte secrètement l’Égypte, laissant le commandement à Kléber. Il laisse l'armée d'Égypte isolée en pays ennemi, et affaibli par un an de conflit.
Klebert sera finalement assassiné en juin 1800. Son successeur, le général Menou, tente de tenir l'Égypte, mais face à la pression conjointe des Britanniques et des Ottomans les Français capitulent le 31 août 1801 et quittent définitivement l'Égypte en septembre.
Une expédition scientifique et un héritage durable
L’expédition d’Égypte marque aussi une avancée majeure dans le domaine scientifique. Bonaparte, convaincu que la connaissance est une forme de pouvoir, s’entoure de savants, d’ingénieurs et d’artistes qui fondent l’Institut d’Égypte au Caire.
Ils entreprennent un vaste travail d’exploration et de documentation sur l’histoire, la culture et les richesses naturelles du pays. L’un des plus grands trésors découverts est la pierre de Rosette, mise au jour en 1799 et qui permettra, grâce aux travaux de Champollion, de déchiffrer les hiéroglyphes.
La pierre de Rosette
L’œuvre monumentale Description de l’Égypte, fruit de cette mission, influencera durablement l’égyptologie et l’intérêt européen pour cette civilisation antique.







