En 1812, l'Empire napoléonien est à son apogée. La France domine le continent.
Napoléon a installé ses frères et ses fidèles généraux sur de nombreux trônes européens : Joseph est roi d’Espagne, Louis a régné sur la Hollande, Jérôme est roi de Westphalie, et Murat règne sur Naples.
Après son mariage en 1810 avec Marie-Louise d’Autriche, une princesse Habsbourg, Napoléon croit pouvoir intégrer les grandes dynasties européennes et asseoir son pouvoir sur le long terme.
L’Empire semble indestructible : les armées françaises sont les plus nombreuses, les plus expérimentées, et l’économie du continent est placée sous le contrôle du Blocus continental.
Marie-Louise d’Autriche, portant Napoléon II, fils de l'Empereur et roi de Rome
Pourtant, l'hostilité grandissante de la Russie d’Alexandre Ier, qui refuse de se soumettre aux diktats français et reprend son commerce avec la Grande-Bretagne, pousse Napoléon à entreprendre l'une des campagnes les plus ambitieuses et risquées de son règne.
Ce qui devait être une guerre rapide et décisive va se transformer en une catastrophe absolue. L’expédition de Russie marque le début du déclin irréversible de l’Empire napoléonien.
L’échec du Blocus continental
Depuis 1806, Napoléon impose le Blocus continental, une politique économique visant à empêcher toute importation britannique en Europe. Cependant, la Russie, dont l’économie repose sur le commerce maritime, souffre terriblement de cette mesure.
Napoléon et Alexandre se séparent après la rencontre de Tilsit, à l'issue de laquelle Alexandre promettait de rejoindre le blocus.
En 1810, Alexandre Ier rompt avec la France en reprenant ses échanges avec le Royaume-Uni. Pour Napoléon, c’est une trahison inacceptable. En 1811, il prépare alors une expédition punitive massive afin de contraindre la Russie à rentrer dans le rang.
La stratégie française est simple :
-
Avancer rapidement vers Moscou en livrant une grande bataille décisive.
- Forcer Alexandre Ier à négocier la paix après une victoire spectaculaire.
Mais Napoléon ne prends pas en compte la stratégie russe, qui consiste à éviter les batailles frontales, et à reculer en détruisant les ressources. Comment parvenir à une victoire décisive, lorsque l'ennemi refuse le combat ?
L’invasion de la Russie : une marche sans fin
Le 24 juin 1812, la Grande Armée franchit le fleuve Niémen et pénètre en territoire russe. C’est le début de l’invasion la plus ambitieuse de l’ère napoléonienne.
Traversée du fleuve Niémen
Un début de campagne difficile
Napoléon avance avec une armée immense et multinationale : 300 000 français, 90 000 polonais, mais aussi des Autrichiens, des Prussiens, des Italiens, des Allemands et des Hollandais. Pourtant, tout ce beau monde est mal préparée aux conditions russes, et il ne faut pas attendre l'hiver pour s'en rendre compte.
Les distances sont immenses, les routes mauvaises et les sources de ravitaillement insuffisantes. Dès les premiers jours, la chaleur de l’été étouffe les soldats, et les maladies commencent à décimer les rangs.
Les villages russes sont trop pauvres pour pouvoir ravitailler la Grande Armée
Les Russes, commandés par Barclay de Tolly, adoptent une stratégie de la terre brûlée :
- Ils refusent la bataille et reculent sans cesse.
- Ils incendient villes et villages, empêchant les Français de se ravitailler.
L’armée française avance mais sans victoire décisive. Les soldats, affamés et exténués, commencent à perdre le moral.
La bataille de Smolensk (16-18 août 1812)
Le 16 août, Napoléon atteint Smolensk, une ville clé sur la route de Moscou. Il espère y forcer la première grande bataille. Mais les Russes, après de violents combats, incendient la ville et se replient encore.
L'incendie de Smolensk
La bataille de Borodino (7 septembre 1812) : Une victoire sans lendemain
Après des mois de marche, la Grande Armée atteint enfin les abords de Moscou. C’est ici, à Borodino, que les Russes, désormais sous les ordres de Koutouzov, décident de livrer une bataille rangée.
La bataille de Borodino est la plus sanglante des guerres napoléoniennes. Ce sont plus de 250 000 soldats qui s’affrontent pendant 15 heures d'affilée, aboutissant à un carnage absolu : près de 70 000 morts et blessés en une seule journée.
Les Français remportent la bataille, mais sans écraser l’armée russe. Ce n'est pas la victoire décisive qu'espérait Napoléon. L'Empereur fait reculer l’armée russe, mais ne la détruit pas. La guerre continue.
Napoléon observe le déroulé de la bataille, à Borodino
Moscou : la ville fantôme (septembre-octobre 1812)
Le 14 septembre 1812, Napoléon entre enfin dans Moscou après des mois de marche et la bataille sanglante de Borodino. Mais la ville est étrangement silencieuse. Lorsqu’il atteint le Kremlin, pas un dignitaire russe ne vient le recevoir. Les rues sont vides, les marchés désertés. Moscou, loin d’être une prise de guerre, est devenue une coquille vide, un piège mortel.
Dès le lendemain, des incendies éclatent dans toute la ville. Les Russes préfèrent incendier Moscou plutôt que de la livrer intacte à Napoléon. Pendant plusieurs jours, les flammes ravagent la capitale. Trois quarts des bâtiments sont réduits en cendres, et les greniers de la ville ont été vidés, rendant tout séjour impossible.
Image : Napoléon traverse Moscou en flammes
Privé de ravitaillement et d’abris pour l’hiver, Napoléon est contraint d’attendre un signe d’Alexandre Ier pour négocier la paix. Mais aucune réponse ne vient.
Napoléon espère désespérément un armistice, mais Alexandre refuse tout compromis. Pendant plus d’un mois, l’Empereur attend un message qui ne viendra jamais. Il est seul, dans une ville brûlée, sans ressources. Finalement, voyant la menace de l’hiver arriver et son armée s’affaiblir, il prend l’une des décisions les plus douloureuses de sa carrière : il ordonne la retraite.
La retraite de Russie : l’apocalypse de la Grande Armée
Le 19 octobre 1812, Napoléon ordonne la retraite de Moscou. Mais le cauchemar ne fait que commencer. L’Empereur espérait ramener son armée en bon ordre, mais il doit faire face aux pires conditions qu’il ait jamais rencontrées sur un champ de bataille.
La retraite
L’ombre du froid et de la faim
L'armée française quitte Moscou trop tard dans la saison, alors que l’automne touche à sa fin. Très vite, le froid s’installe, et les températures plongent en dessous de -20°C.
Les soldats, qui n’ont ni vêtements adaptés ni provisions suffisantes, meurent par milliers chaque jour. Le manque de nourriture est catastrophique : les réserves sont épuisées, les chevaux sont abattus et dévorés, les soldats réduits à manger le cuir de leurs bottes.
La Grande Armée, en lambeau
Les troupes avancent dans un paysage désolé, harcelées sans relâche par les cosaques russes, qui frappent les retardataires et détruisent les convois de ravitaillement. C’est une traque impitoyable.
Le passage de la Bérézina
À la fin du mois de novembre, l’armée française atteint la rivière Bérézina, dernier obstacle avant de pouvoir quitter la Russie. Mais les Russes ont détruit les ponts, et l’armée d’Alexandre avance rapidement pour enfermer Napoléon dans un piège.
Sous un froid glacial, le général Éblé et ses pontonniers construisent deux ponts de fortune, permettant aux troupes de passer. Pendant ce temps, le maréchal Victor mène une résistance acharnée contre l’armée russe, ralentissant l’ennemi au prix de lourdes pertes.
Le Génie construit des ponts sur la Bérézina
Pendant trois jours, sous un déluge de feu, des milliers de soldats, de blessés et de civils tentent de traverser dans le chaos.
Lorsque les Russes lancent leur assaut final, les ponts s’effondrent sous la panique, laissant des milliers de traînards piégés sur la rive. Certains tentent de franchir la rivière à la nage et meurent noyés, d’autres sont fauchés par l’artillerie ennemie.
L’arrière-garde de Victor se replie in extremis, abandonnant sur la berge des milliers d’hommes qui périssent sous le feu ou dans les eaux glacées.
La traversée de la Berezina
Finalement, Napoléon parvient à s’échapper avec les restes de son armée, mais le désastre est total. Sur 600 000 hommes partis en juin, à peine 20 000 sont encore en état de combattre.
L’Empire vacille, les ennemis se mobilisent
Une armée en miettes
La retraite de Russie est bien plus qu’un échec militaire. C’est un tournant majeur de l’histoire européenne. Napoléon a perdu son armée, et avec elle, le respect qu’il inspirait à l’Europe entière.
Il perd non seulement une force de 600 000 hommes, qu'il ne pourra jamais reconstituer dans de telles proportions, mais les vétérans de la Grande armée emportent avec eux leur précieuses connaissances de la guerre, qui faisaient de l'armée impériale la plus expérimentée d'Europe.
Carte : le trajet de la Grande Armée, et son effondrement démographique
La fin du mythe de l’invincibilité
Jusqu’en 1812, Napoléon était considéré comme un génie militaire infaillible. Mais après la campagne de Russie, ses adversaires voient enfin ses faiblesses. L’illusion d’un empire indestructible se brise.
L’Europe se soulève contre Napoléon
Dès 1813, la Prusse et l’Autriche rejoignent la Russie pour former la Sixième Coalition. L’Allemagne, jusque-là soumise, commence à se révolter contre l’occupant français.
Napoléon, revenu précipitamment à Paris, doit recruter de nouvelles armées dans l’urgence. Mais les troupes qu’il lève ne sont plus les vétérans aguerris de la Grande Armée : ce sont des jeunes conscrits inexpérimentés.
L’Empereur, jadis maître absolu du continent, n’est plus qu’un homme traqué, contraint de livrer bataille après bataille pour tenter de sauver son trône, alors que l'Europe entière travaille à sa chute.
La campagne de Russie, un suicide stratégique
La campagne de Russie devait être un coup de maître, elle devient la plus grande erreur de Napoléon. Loin d’assurer la domination française sur l’Europe, elle ouvre la voie à la chute de l’Empire.
En 1813, l’Empereur devra affronter une nouvelle coalition d’ennemis en Allemagne, dans une guerre où son sort se jouera définitivement.












