Louis XVIII et la restauration



En 1814, la France est à un tournant de son histoire. Après plus de vingt années de bouleversements politiques, de conflits intérieurs et de guerres incessantes, le pays, épuisé, voit le retour des Bourbons sur le trône avec l’avènement de Louis XVIII.

Frère du roi Louis XVI, exécuté en 1793 au cœur de la Révolution française, Louis XVIII revient après deux décennies d'exil, dans une France profondément transformée par la Révolution et l’Empire.

La chute de Napoléon Bonaparte marque non seulement la fin de l'Empire, mais aussi le début d'une période complexe : la Restauration. Cette nouvelle ère s'ouvre sous l'influence des puissances alliées victorieuses, qui imposent le retour des Bourbons pour ramener la paix en Europe et contenir les idéaux révolutionnaires.

Ce règne s'annonce difficile. Le roi doit composer avec les souvenirs encore vifs de la Révolution, une société divisée, et des aspirations divergentes au sein des différentes classes sociales. Louis XVIII, en équilibriste, va tenter de ramener l'ordre dans le pays, bouscoulé tout du long par les différentes factions.

Le retour de Louis XVIII

La décapitation de Louis XVI en 1793 marque la chute définitive de la monarchie absolue en France. Son frère, le comte de Provence, notre futur Louis XVIII, est contraint de fuir le pays, entamant un long exil à travers l’Europe. Pendant ce temps, la France traverse des années de troubles, pendant lesquelles de nombreux régimes se succèdent : la Terreur révolutionnaire, le Directoire, le Consulat, et enfin l’Empire sous Napoléon Bonaparte.



Décapitation de Louis XIV

En 1814, la défaite militaire de Napoléon face aux forces coalisées (Royaume-Uni, Autriche, Prusse, Russie) met fin à cette séquence. Le Congrès de Vienne, réuni pour rétablir l’équilibre politique européen, consacre le retour des Bourbons sur le trône de France.

Sous la tutelle des puissances alliées, Louis XVIII  retrouve son trône, mais la France, en son absence, a été profondément transformée et épuisée par des années de conflits incessants.

Le pays, saigné par les guerres napoléoniennes, connaît une crise économique majeure marquée par la ruine de ses finances publiques, un affaiblissement démographique conséquent, et une instabilité sociale croissante.



Scène de violence pendant la campagne de France (1814)

Une France marquée par les aquis de la Révolution

La Révolution française a radicalement bouleversé l'ordre ancien. L'abolition des privilègesla fin de la monarchie absolue et la proclamation des droits fondamentaux ont transformé le tissu social du pays.

Le vote de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en 1789 a affirmé des principes d’égalité devant la loi, de liberté individuelle et de souveraineté nationale, des acquis qui marquent encore la société française au moment du retour des Bourbons.


Sous Napoléon, ces transformations se sont consolidées. Le Code civil de 1804, véritable pilier juridique, unifie le droit français et établit des règles modernes, garantissant l’égalité devant la loi, le droit de propriété et la liberté contractuelle.

Ces avancées se sont accompagnées d’une centralisation de l’administration et de la création d’institutions modernes : préfets, lycées, tribunaux de commerce.  

Les réformes économiques, la redistribution des terres issues des biens confisqués aux nobles émigrés et au clergé, ainsi que l’émergence d’une nouvelle élite enrichie sous la Révolution et l’Empire, ont définitivement affaibli les structures de l’Ancien Régime.

La noblesse traditionnelle a perdu son pouvoir politique et sa domination sociale, remplacée par une bourgeoisie dynamique, qui aspire à conserver ses nouveaux privilèges économiques et administratifs.

Les divisions sociales et les aspirations contradictoires

Au moment du retour de Louis XVIII, la société française est traversée par des tensions profondes et des aspirations divergentes.  

  • La noblesse, bien que de retour dans les cercles du pouvoir grâce à la Restauration, reste affaiblie. Elle rêve d’un retour à ses anciens privilèges et à la restitution complète de ses biens confisqués, mais elle se heurte à une réalité où l’égalité devant la loi est désormais solidement ancrée.  
  • La bourgeoisie —enrichie grâce aux opportunités économiques de la Révolution et de l’Empire— s'est imposée comme la nouvelle élite. Elle domine les affaires, l’administration locale, et aspire à préserver les acquis de la Révolution, en particulier la garantie des libertés individuelles et la protection des biens acquis lors de la vente des biens nationaux.  
  • Les classes populaires, composées principalement de paysans et d’ouvriers urbains, espèrent, quant à elles, des réformes sociales capables d'améliorer leurs conditions de vie. La guerre et les crises économiques ont aggravé leur précarité. Dans certaines franges de la population, la nostalgie de l’Empire persiste, alimentée par les souvenirs des conquêtes napoléoniennes et par le sentiment d’une France forte et respectée sur la scène internationale.  

Ainsi, Louis XVIII doit régner sur une France profondément divisée, où cohabitent trois forces principales : les nostalgiques de l'Ancien Régime, les partisans des acquis révolutionnaires, et les bonapartistes attachés aux idéaux de grandeur nationale. Ces tensions latentes fragilisent le pouvoir royal et annoncent les défis à venir pour maintenir l'équilibre dans ce contexte instable.  


La Charte constitutionnelle de 1814 : Un compromis fragile entre tradition et modernité

La Charte : fondement d'un nouveau régime monarchique

Conscient des profondes mutations de la société française et des transformations irréversibles provoquées par la Révolution, Louis XVIII ne pouvait envisager un retour pur et simple à la monarchie absolue.

Dès son retour au pouvoir, il accorde à la France une constitution (même s'il se refuse à la qualifier comme telle) sous la forme de la Charte constitutionnelle de 1814, qui s'érige en pilier du nouveau régime.

La Charte établit une monarchie constitutionnelle : le roi reste le chef de l'État, mais son pouvoir est désormais limité par un cadre légal et partagé avec un parlement bicaméral composé de deux chambres :  

  1. La Chambre des pairs, composée de membres nommés par le roi, issus de la haute noblesse et du clergé, chargée d’examiner les projets de loi.  
  2. La Chambre des députés, élue par un suffrage censitaire (réservé aux plus riches), qui représente les intérêts de la bourgeoisie et des propriétaires terriens.  

Tout en restaurant l’autorité monarchique, la Charte reconnaît les principes fondamentaux hérités de la Révolution :  

  • L’égalité devant la loi pour tous les citoyens, sans distinction d’origine sociale.
  • La liberté individuelle et la protection de la propriété privée, garanties par la loi.
  • Le maintien du Code civil napoléonien, symbole des acquis juridiques modernes.
  • La liberté de culte, bien que le catholicisme soit reconnu comme la religion de l’État.  

Cette Charte marque un compromis entre les anciens principes monarchiques et les acquis révolutionnaires, cherchant à assurer la stabilité du pays sans nier les changements profonds qui avaient redéfini la société française.  

La restauration des symboles monarchiques : Un retour marqué par la tradition

Pour affirmer le retour de l'ordre monarchique, Louis XVIII procède à une restauration des symboles royaux. Ces gestes, bien que principalement symboliques, cherchent à réinstaurer l'image d'une monarchie légitime et forte :  

  • Le drapeau blanc des Bourbons remplace le drapeau tricolore révolutionnaire.
  • Les armoiries royales sont restaurées, et les lys de France réapparaissent dans les emblèmes officiels.  
  • Le catholicisme retrouve sa place centrale en tant que religion d’État, bien que la Charte respecte la liberté de culte pour les autres confessions.  


Le portrait royale de Louis XVIII, qui apparaît sous son manteau d'hermine, reprend tout les symbols du pouvoir absolu

Cette volonté de restaurer l'image de l'ancienne monarchie reste toutefois teintée de pragmatisme. Louis XVIII est lucide face à la situation, et comprend qu'un retour complet à l’Ancien Régime est impossible. Il cherche donc à restaurer la tradition, sans pour autant aller trop loin,  dans l'espoir d’assurer une paix fragile.  

Derrière la Charte : Une société fracturée et un roi en quête d’équilibre

Une société divisée entre factions antagonistes

Malgré la Charte et les tentatives de compromis de Louis XVIIIla société française reste profondément divisée. Plusieurs factions politiques s'opposent, chacune portant des idéaux contradictoires :  

  • Les ultra-royalistes réclament un retour complet à l’Ancien Régime. Ils souhaitent rétablir les privilèges abolis par la Révolution et restaurer pleinement l'autorité de l'Église et de la noblesse. Composés entre autres de l’aristocratie revenue d’exil, ils exercent une pression constante sur le pouvoir royal.  
  • Les libéraux défendent les acquis révolutionnaires et appellent à des réformes démocratiques. Majoritairement issus de la bourgeoisie, ils souhaitent renforcer le rôle du Parlement et limiter le pouvoir du roi.  
  • Les bonapartistes restent influents dans certaines couches de la société, notamment parmi les anciens soldats et les classes populaires. La nostalgie de l’Empire est encore vive, portée par le souvenir des grandes victoires militaires et du prestige international de la France sous Napoléon.  

Ces divisions créent un climat politique tendu, où chaque décision prise par Louis XVIII risque de provoquer le mécontentement d’une des factions en présence.  

Louis XVIII : Un souverain modéré à la recherche d’un équilibre

Conscient des tensions qui traversent la société, Louis XVIII adopte une politique de modération. Il cherche à préserver un équilibre fragile entre les aspirations des différentes factions, refusant de céder entièrement aux ultra-royalistes tout en limitant les revendications libérales.

Un événement clé illustre cette volonté d’équilibre : en 1816, Louis XVIII dissout la Chambre des députésdominée par les ultra-royalistesafin de freiner leur influence excessive.

Ce geste politique marque une tentative de limiter les ardeurs réactionnaires et d’éviter un retour brutal à l’Ancien Régime. En organisant de nouvelles élections, il espère favoriser l’émergence d’une majorité plus modérée, capable d’accepter les compromis nécessaires à la stabilité du pays.  

Cette stratégie vise à maintenir la paix sociale en construisant un régime monarchique capable de cohabiter avec certains acquis révolutionnaires. Toutefois, cette politique d’équilibre fragilise également son autorité, car à force de choisir le compromis, le roi ne satisfait personne ! Il s'expose alors aux critiques des deux camps.  

Une paix fragile face aux tensions persistantes

Malgré les efforts de Louis XVIII, les divisions profondes au sein de la société française perdurent. Les tensions entre ultra-royalistes, libéraux et bonapartistes s’intensifient, alimentées par les difficultés économiques et le souvenir des souffrances causées par la révolution et les guerres napoléoniennes.  

Le retour de Napoléon Bonaparte en 1815, lors des Cent-Jours, illustre la fragilité du régime restauré. Accueilli en héros par une partie de la population et de l’armée, Napoléon parvient à reprendre le pouvoir sans aucune résistance !



Napoléon retourne les régiments royaux envoyés pour l'arrêter.

Cet épisode montre à quel point les tensions internes affaiblissent la monarchie de Louis XVIII, révélant l’instabilité d’un régime encore en construction.  

Les tentatives de Louis XVIII pour apaiser les conflits ne parviennent pas à effacer les fractures héritées de la Révolution et de l’Empire. La société française reste profondément divisée, et les tensions croissantes finiront par fragiliser la monarchie restaurée, ouvrant la voie aux révolutions à venir.  

Conclusion

Le règne de Louis XVIII marque une période de transition délicate, où la monarchie tente de se réinstaller tout en tenant compte des profondes mutations héritées de la Révolution.

La Charte constitutionnelle de 1814 symbolise cette volonté de compromis, mais les fractures au sein de la société française demeurent vives. Entre les ultra-royalistes, les libéraux et les nostalgiques de l’Empire, les tensions rendent la stabilité difficile à atteindre, malgré la politique de modération adoptée par le souverain.

À son décès en 1824, son successeur Charles X opte pour une restauration plus autoritaire, une stratégie qui se heurtera rapidement aux aspirations libérales du pays.

Ainsi, le règne de Louis XVIII apparaît comme une période charnière, illustrant les défis d’un retour à la monarchie dans une société en pleine transformation. Il met en lumière l’impossibilité de restaurer l’Ancien Régime à l’identique et annonce les bouleversements politiques à venir.