La Troisième République ne résulte ni d’un projet concerté ni d’une volonté populaire clairement exprimée. Elle naît dans le chaos, sur les ruines d’un Empire déchu, en pleine guerre contre la Prusse. Le 4 septembre 1870, deux jours à peine après la reddition de Napoléon III à Sedan, la République est proclamée à Paris sans Constitution, sans vote, sans violence. Presque comme un automatisme.
Ce nouveau régime, fragile et mal défini, doit affronter d’emblée des épreuves majeures : une guerre, des divisions politiques profondes, et bientôt, la Commune de Paris !
Ces premiers mois de la Troisième République sont déterminants. C’est dans cette crise fondatrice que se forgent ses lignes de force, ses équilibres — et ses traumatismes durables.
Une République née dans le vide du pouvoir
Sedan : la fin brutale de l’Empire
Le 1er septembre 1870, la défaite de Sedan est un choc sans précédent. L’armée française, encerclée et écrasée par les troupes prussiennes, se rend. Pire encore, Napoléon III lui-même est capturé par l’ennemi. L’image d’un empereur vaincu sur le champ de bataille détruit en un instant la légitimité impériale.
À Paris, la nouvelle de la capitulation provoque stupeur et indignation. Le régime n’a plus de tête, plus de projet, plus de défense. Le 4 septembre, la foule envahit le Palais Bourbon (où siège le parlement), les députés républicains saisissent l’occasion. Dans l’après-midi, la République est proclamée à l’Hôtel de Ville, sans effusion de sang.
La foule se rassemble devant le Palais Bourbon
Ce changement de régime se fait sans révolution, sans vote, sans programme. Il s’impose par défaut, dans un climat d’urgence nationale.
Le Gouvernement de la Défense nationale
Un gouvernement provisoire est aussitôt formé : le Gouvernement de la Défense nationale, composé de républicains modérés et républicains radicaux, dont Léon Gambetta, Jules Favre, Jules Ferry. À leur tête, le général Trochu, gouverneur militaire de Paris.
Ce gouvernement a deux priorités immédiates :
- Continuer la guerre contre la Prusse, pour défendre Paris et éviter une paix humiliante.
- Maintenir l’ordre intérieur, éviter l’effondrement du pays et garder la main sur la capitale.
Le problème est qu’il n’a pas de fondement juridique solide. Il n’est issu d’aucune élection. Il gouverne au nom de la nation, mais sans mandat clair. C’est un pouvoir de circonstance, plus toléré qu’accepté.
Les membres du Gouvernement de la Défense Nationale
Une République sans Constitution, ni programme
La République proclamée le 4 septembre n’a ni texte fondateur ni plan de long terme. C’est une République pragmatique, née pour combler le vide laissé par la chute de l’Empire. Il ne s’agit pas encore d’instaurer un régime républicain durable : la priorité est de gagner la guerre, ou au moins de sauver ce qui peut l’être.
À ce stade, personne ne sait si cette République survivra. Certains rêvent d’un retour à la monarchie, d’autres veulent un régime républicain radical. En réalité, le sort du régime dépend d’abord de l’issue du conflit avec la Prusse, qui continue de se dérouler dans un climat d’urgence et de désorganisation.
Une République en guerre : entre résistance et reddition
Paris encerclé, le pays désorganisé
Lorsque la République est proclamée le 4 septembre 1870, la guerre n’est pas terminée. La défaite de Sedan n’a pas mis fin au conflit, mais elle a donné à la Prusse l’avantage stratégique décisif. Dès le 19 septembre, Paris est complètement encerclé par les troupes prussiennes. La capitale, privée de ravitaillement, s'apprête à vivre un siège long et éprouvant.
Carte : l'avancée des Prussiens en France
Le Gouvernement de la Défense nationale, replié dans Paris, est coupé du reste du pays. Pour organiser la résistance, Léon Gambetta quitte la capitale le 7 octobre en ballon, traversant les lignes ennemies pour rejoindre Tours, où il est chargé de reconstruire une armée et de coordonner les provinces encore libres.
Léon Gambetta quitte Paris, assiégé, en ballon.
Mais la situation militaire est catastrophique. L’armée impériale est détruite et les nouvelles troupes improvisées, mal armées et mal formées, ne sont pas en mesure de rivaliser avec les forces allemandes.
L’espoir d’une guerre populaire
Face à l’absence d’armée régulière, le gouvernement républicain mise sur une mobilisation nationale. Des gardes mobiles, des volontaires et des engagés de la dernière heure sont réunis en urgence. Gambetta lance un appel à la résistance totale.
Il essaie de fédérer la nation en invoquant les grandes heures de la Révolution française en 1792, quand la jeune république, alors menacée d'invasion, avait su renverser in-extremis le cours des évènements grâce à la ferveure et à la mobilisation de ses citoyens.
Réservistes mobilisés
Mais la comparaison ne tient pas : la population est épuisée, divisée, et mal encadrée. L’enthousiasme patriotique est limité, surtout dans les campagnes. Les défaites s’enchaînent : Coulmiers, Loigny, Le Mans. Partout, l'armée française est battue par les teutons. Les tentatives pour briser le siège de Paris échouent les unes après les autres.
Des troupes françaises bivouaquent après la bataille du Bourget.
L’hiver 1870–1871 est terrible. Paris souffre de famine, de froid et de découragement. On mange du chien, du rat, et même les deux éléphants du zoo. Quand les bombardements allemands commencent, en janvier, l’opinion publique glisse peu à peu vers le fatalisme.
Saint-Clou, après les bombardements prussiens.
L’armistice et ses conséquences
Le 28 janvier 1871, alors que l'armée française est dans l'impasse, un armistice est signé entre le gouvernement républicain et les autorités prussiennes. Paris ouvre ses portes, la guerre est suspendue. En échange, les Allemands exigent la livraison de canons et la tenue d’élections législatives pour désigner une assemblée nationale chargée de négocier la paix.
Les élections ont lieu début février. Elles donnent une large majorité aux monarchistes et conservateurs, favorables à une paix rapide.
Composition de la chambre de 1871 : les conservateurs (Royalistes et Bonapartistes) en bleu et les républicains en rose. 222 sièges républicains et 416 conservateurs sur les 638 totaux.
Le 17 février, Adolphe Thiers devient chef du pouvoir exécutif de la République. Le 26 février, les préliminaires de paix sont signés à Versailles : la France cède l’Alsace et une partie de la Lorraine, et doit payer 5 milliards de francs.
Pour beaucoup de Français — surtout à Paris — c’est une trahison. La République, née pour défendre la nation, vient d’enregistrer une défaite humiliante. La colère gronde. Et dans cette tension, un nouveau conflit se prépare, non plus contre la Prusse, mais entre les Français eux-mêmes.








