Genèse de la IIIème République : la Commune de Paris



La Commune de Paris éclate en mars 1871, quelques semaines seulement après la fin de la guerre franco-prussienne. Le Second Empire s’est effondré, la Troisième République vient d’être proclamée, et la France tente de se relever après une défaite humiliante. À Paris, la situation est tendue : la ville a subi un long siège, la population est épuisée, et les décisions du nouveau gouvernement, installé à Versailles, suscitent colère et rejet.

Dans ce contexte, une rupture s’opère. Paris bascule dans une insurrection. Un gouvernement autonome, "la Commune", se met en place, portée par des courants révolutionnaires et des militants radicaux. Ce pouvoir alternatif, mal organisé mais déterminé, tiendra un peu plus de deux mois, avant d’être écrasé dans la violence.

La fracture entre Paris et Versailles

Une République provisoire qui a capitulé trop vite

Après la défaite de Sedan en septembre 1870 et la capture de Napoléon III, la République est proclamée à Paris. Le gouvernement provisoire, formé dans l’urgence, tente de poursuivre la guerre contre la Prusse, mais la situation militaire est sans issue. Paris est assiégée pendant plusieurs mois.



Des soldats défendent Paris, assiégée.

En janvier 1871, comprenant que la situation est sans issue, le nouveau gouvernement capitule. Un armistice est signé.

Des élections législatives sont organisées peu après avec l'aval des autorités prussiennes. Elles donnent la majorité aux conservateurs et aux monarchistes, soutenus par les milieux ruraux, face aux Républicains, plutôt élus dans les ville.



La Chambre de 1871 : les conservateurs (royalistes et bonapartiste) en bleu, les Républicains en rose.

Adolphe Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif. Il s’installe à Versailles et négocie la paix avec l’Allemagne. Le traité, négocié à la hâte , est particulièrement dure et humiliant. Il prévoit la cession de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, ainsi qu’une lourde indemnité de guerre. Ultime affront : il autorise l'armée allemande à défiler sur les Champs-Élysées. Les parisiens vivent particulièrement mal cette dernière clause. Les envahisseurs se pavanent sur les boulevards, au mépris de leur résistance et de leur sacrifice.



Les Teutons défilent sur les Champs-Élysées

Ces conditions sont perçues comme une humiliation. À Paris, une partie de la population considère que le gouvernement a capitulé trop vite et craint qu’il s’apprête à imposer un retour à l’ordre conservateur.

Une hostilité croissante envers le pouvoir de Versailles

Le climat dans la capitale reste tendu. La population parisienne, largement républicaine, a souffert du siège et se sent abandonnée par le gouvernement installé à Versailles. Thiers, élu par des notables ruraux, est vu comme un homme de compromis, froid, distant, et étranger aux réalités de la ville.

La colère monte lorsque le gouvernement rétablit le paiement des loyers, suspendu pendant le siège. Beaucoup de Parisiens, déjà appauvris, y voient une mesure injuste.  Le gouvernement suspend également les soldes versées à la Garde nationale, dans l'objectif de dissoudre cette institution, véritable armée populaire très politisée, soutenant les aspirations républicaines.

La Garde nationale devient alors une force autonome. Elle est très présente dans les quartiers populaires et se méfie de plus en plus du gouvernement.

Le 18 mars : Paris échappe au gouvernement

Le 18 mars 1871, Thiers ordonne de récupérer les canons de la Garde nationale, stockés à Montmartre. Pour les parisiens, Versailles veut désarmer Paris pour mieux reprendre le contrôle. Sans ces canons, Paris perdrait son seul moyen de pression, et se retrouverait à la merci du nouveau gouvernement.

L' armée est envoyée, mais l’opération tourne mal. La population s’interpose. Le général Claude Lecomte donne l'ordre de tirer mais ses soldats, issus du peuple, refusent d'ouvrir le feu sur les parisiens . Lecomte est arrêté par la garde nationale puis exécuté sommairement, sans jugement, sous la pression populaire.



Les généaux Lecomte et Clément-Thomas sont exécutés.

Face à cette situation incontrôlable, Thiers donne l’ordre de retrait. L'armée et les dernières institutions gouvernementales quittent Paris dans la précipitation.

Dans les jours qui suivent, le vide laissé par le pouvoir central est comblé par la Garde nationale et les élus municipaux. La Commune est proclamée le 26 mars. Paris entre alors dans une période de rupture politique, totalement détachée du reste du pays.


La Commune : un pouvoir radical, instable et conflictuel

Une prise de pouvoir rapide, sans véritable programme commun

Après le retrait du gouvernement, Paris est livrée à elle-même. Le 26 mars 1871, des élections sont organisées pour former un nouveau pouvoir. Le Conseil de la Commune est élu. Il regroupe une majorité d’éléments révolutionnaires.



Proclamation des résultats de l'élection, le 28 mars.

L’unité est fragile. Tous rejettent Versailles, mais au-delà, les divergences sont fortes. Il n’y a pas de programme clair, ni de stratégie de long terme. L’organisation du pouvoir est improvisée, avec des commissions instables, un commandement militaire mal défini et une méfiance envers toute autorité centralisée.

Dès le départ, la Commune souffre de son isolement. Aucune autre grande ville ne suit. Les tentatives de révolte à Lyon ou Marseille sont vite réprimées. Paris reste seule face au reste du pays.

Des mesures symboliques et sociales, souvent inapplicables

Pendant ses deux mois d’existence, la Commune prend plusieurs décisions. Certaines sont pratiques : remise des loyers, maintien des soldes pour la Garde nationale, réquisition d’ateliers abandonnés. D’autres sont symboliques et idéologiques : séparation de l’Église et de l’État, interdiction du travail de nuit, suppression de la guillotine...



Parmi les mesures symboliques, les communards détruisent la colonne Vendôme, et fondent la statue de Napoléon Ier qui était au sommet.

Ces mesures sont marquées par l’esprit révolutionnaire, mais souvent mal appliquées, ou sans effet concret. L’administration et l’économie de la ville sont désordonnées. La majorité des Parisiens ne participe pas directement à la Commune, et beaucoup restent passifs, voire méfiants.

L’opposition au pouvoir de Versailles reste forte, mais la Commune n’arrive pas à construire une alternative solide. Le pouvoir est divisé, mal coordonné, et sous pression constante.

Une atmosphère de tension

Le contexte reste tendu. Les autorités de la Commune prennent des mesures de plus en plus dures contre les "ennemis intérieurs" (anciens officiers, prêtres, sympathisants de Versailles...) La répression politique se durcit. Des otages sont arrêtés, dont l’archevêque de Paris.

A mesure que la situation se tend, la Commune se radicalise. Elle deviendra d'autant plus violente et fermée, à mesure que ses chances de survie disparaitront.

La Semaine sanglante (21–28 mai 1871)

L’entrée des troupes versaillaises et la reconquête de Paris

Le 21 mai 1871, après plusieurs semaines de préparation, les troupes du gouvernement de Versailles parviennent à entrer dans Paris par la porte de Saint-Cloud, dans l’ouest de la ville. Cette zone est peu défendue : la Garde nationale, concentrée à l’est, où campent les prussiens, n’avait pas anticipé une attaque par ce secteur. L’armée s’infiltre rapidement par les quartiers bourgeois de l'ouest, où la résistance est faible voire inexistante.



La progression de l'armée versaillaise dans Paris.

Le général Mac Mahon dirige l’opération. L’objectif est clair : reprendre la ville entièrement, quartier par quartier, en nettoyant systématiquement les positions tenues par les communards. La progression suit un axe est–ouest : les troupes avancent de l’Étoile vers les faubourgs populaires (Batignolles, Belleville, Ménilmontant), où la résistance est la plus forte.



L'armée versaillaise avance.

Les combats s’intensifient à partir du 23 mai. La Commune n’a ni commandement centralisé ni stratégie militaire efficace. Chaque quartier se défend isolément, souvent avec peu de munitions. Des barricades sont érigées à la hâte, mais elles sont mal tenues. La supériorité de l’armée régulière est écrasante.



Communards sur les barricades.

Exécutions d’otages, incendies, violences réciproques

Face à l’avancée de l’armée, les communards adoptent une stratégie de terre brûlée. Ils incendient plusieurs bâtiments publics considérés comme symboles de l’État bourgeois ou monarchique : l’Hôtel de Ville, le Palais des Tuileries, la Cour des comptes, le Palais de justice. Les dégats sont terribles.



La Sainte-Chapelle, miraculeusement épargnée par les flammes, au milieu de l'incendie du Palais de Justice

En parallèle, plusieurs otages détenus depuis mars sont exécutés. Parmi eux, l’archevêque de Paris, cinq autres religieux, des gendarmes et des otages civils. Ces exécutions ont lieu dans la prison de la Roquette. Les communards, de plus en plus acculés, réagissent dans la précipitation et le désespoir.


De leur côté, les troupes versaillaises pratiquent une répression immédiate et violente. Les prisonniers faits sur les barricades sont souvent exécutés sur place, sans procès. Des civils sont abattus pour simple suspicion de participation à la Commune ou de soutien aux insurgés. Des exécutions collectives ont lieu dans plusieurs lieux : parc Monceau, rue Haxo, cimetière du Père-Lachaise.



Des communards sont exécutés sommairement

Une répression de masse

Le 28 mai, les dernières barricades tombent à Belleville et au Père-Lachaise. La Commune est militairement vaincue. Les combats cessent, mais la répression continue. Des milliers de Parisiens sont arrêtés, souvent sur simple dénonciation.

Les tribunaux militaires installés à la hâte jugent plus de 40 000 personnes. Environ 10 000 sont condamnées à la prison ou à la déportation, notamment en Nouvelle-Calédonie. Plusieurs centaines sont exécutées. Les femmes et les enfants sont aussi poursuivis, parfois accusés sans preuve d’avoir participé aux incendies (les fameuses "pétroleuses").


Le bilan humain est difficile à établir. Les chiffres varient selon les sources. On estime à 6 000 à 10 000 morts du côté des communards, peut-être davantage. C’est l’épisode le plus sanglant de l’histoire de Paris depuis la Révolution.



Des communards dans leur cercueil. La plupart sont très jeunes.

Paris sort de la Semaine sanglante en ruines. Plusieurs bâtiments publics ont été incendiés, parfois jusqu’à leur destruction complète. Des quartiers entiers ont été ravagés par les combats ou les flammes. La ville, déjà affaiblie par le siège de 1870, est matériellement dévastée et moralement brisée.



La rue de Rivoli



L'Hôtel de Ville


Rétablir l’ordre

Après l’écrasement de la Commune, le gouvernement entend reprendre le contrôle complet de la capitale et éviter tout retour à l’agitation. Paris reste sous état de siège pendant cinq ans. L’armée conserve une présence visible, et les autorités civiles agissent sous surveillance. Toute expression politique indépendante est immédiatement suspecte. La presse est étroitement encadrée, les réunions publiques interdites, et les organisations ouvrières tenues à distance. Paris, considérée comme instable, est placée sous étroite surveillance.

Sur le plan politique, Thiers installe une République conservatrice, fondée sur l’ordre, la propriété et l’autorité de l’État. L’épisode de la Commune devient un repoussoir, utilisé pour légitimer un pouvoir central fort et prudent, qui privilégie l’ordre à l’expérimentation politique.