Consolider la République (1879–1890)



La Troisième République naît en 1870 dans un contexte chaotique : défaite face à la Prusse, chute de l’Empire, proclamation improvisée d’un régime sans constitution claire. Pendant près d’une décennie, elle survit plus qu’elle ne s’impose. Monarchistes, bonapartistes et orléanistes dominent le parlement et occupent encore les postes-clés, espèrant un retour à la monarchie et empêchant l’enracinement du régime.

Mais l'année 1879 marque un tournant. Avec la démission du président Mac Mahon et l’arrivée de Jules Grévy, les républicains prennent enfin le contrôle de la présidence, du Sénat et de la Chambre des députés. Pour eux, la République ne doit plus être provisoire : elle doit s’ancrer dans les institutions, les esprits et le quotidien.  


L’épuration de la fonction publique 

Une administration peu alignée avec le nouveau régime

Quand les républicains prennent enfin le contrôle du pouvoir en 1879, ils héritent de l'administration de leurs prédécesseurs. La majorité des préfets, magistrats, recteurs ou officiers a été nommée sous la monarchie de Juillet ou le Second Empire. Beaucoup sont royalistes ou bonapartistes. Certains, sans être ouvertement hostiles, restent méfiants vis-à-vis d’un régime qu’ils jugent fragile, instable, voire illégitime.

Dans les provinces, ces fidélités anciennes se traduisent parfois par des actes : des préfets ralentissent l’exécution des directives ministérielles, des juges protègent les notables conservateurs, des recteurs bloquent la nomination d’enseignants trop engagés. Cette hostilité passive ou active inquiète les républicains. Pour eux, il est dangereux de gouverner avec une administration qui, dans le fond, ne soutient pas le régime.



Préfet d'Empire en uniforme

Une reprise en main nécessaire… mais politique

C’est dans ce climat que s’ouvre, à partir de 1879, une épuration des cadres administratifs. Le ministère de l’Intérieur, dirigé par des républicains modérés comme Ernest Constans, mène une campagne de remplacements : les préfets trop tièdes ou trop liés à l’ancien régime sont relevés. Les recteurs d’académie et les inspecteurs généraux, considérés comme obstacles à la laïcisation de l’enseignement, sont remplacés. Des magistrats sont déplacés, poussés à la retraite ou mis en disponibilité.

Cette politique de remaniement ne se cache pas. Elle est assumée par ses artisans comme un acte de salubrité républicaine : il s’agit, selon eux, de garantir que ceux qui appliquent les lois et instruisent les enfants soient en accord avec l’esprit du régime. La compétence seule ne suffit plus : on exige aussi la loyauté. Des militants républicains, souvent issus de la presse, de l’enseignement ou des milieux militants, sont promus à des postes clés. L’État devient ainsi un instrument de diffusion des valeurs républicaines, mais aussi un lieu de récompense politique.



Caricature : les opposants à la République se font payer par l'État, mais lui sont hostiles.

Une normalisation républicaine… ou une politisation durable ?

Cette reprise en main soulève vite des critiques. Les adversaires du régime y voient une purge partisane. Certains républicains modérés eux-mêmes s’interrogent : à trop vouloir remplacer les hommes, ne risque-t-on pas de compromettre la compétence

Pourt les défenseurs de la purge, l’État doit d’abord être fidèle à la République avant de prétendre à l’impartialité. Une fois cette loyauté garantie, ajoutent-ils, les règles de la méritocratie peuvent reprendre leurs droits.



Caricature : le ministre de la Justice émonde "l'arbre judiciaire"... Bon courage !

À la fin des années 1880, l’administration française a en effet changé de visage. Elle est plus jeune, et plus républicaine. L’épuration de 1879 contribue à stabiliser le régime. En assurant la fidélité de la haute fonction publique, les républicains sécurisent leur pouvoir à long terme. L’administration devient un relais du régime, à la fois dans l’application des lois et dans la diffusion d’une culture politique.

Mais cette stratégie a aussi ses effets pervers. En recrutant et promouvant sur des critères politiques, elle favorise une forme de clientélisme. Les carrières peuvent dépendre plus de l’alignement idéologique que des compétences. La frontière entre loyauté au régime et partisanerie devient floue.

Cette épuration révèle une tension durable entre l’idée d’un État au service de la nation, et celle d’un État au service d’un projet politique. Une tension fondatrice de la Troisième République.


L’école de Jules Ferry

L’école gratuite, laïque, obligatoire

Après avoir sécurisé l’administration, les républicains s’attaquent à un chantier plus profond encore : l’école. Car pour que la République survive, elle ne peut pas seulement compter sur des préfets fidèles et des juges dociles. Elle doit façonner les esprits, dès le plus jeune âge.  

Sous l’impulsion de Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, les lois de 1881 et 1882 transforment en profondeur l’école primaire : elle devient gratuite, laïque et obligatoire pour tous les enfants entre 6 et 13 ans. Cette réforme n’est pas une simple amélioration du système existant. C’est une refondation idéologique.



Jules Ferry

Gratuite, l’école cesse d’être un luxe pour les familles pauvres. Obligatoire, elle s’impose comme un devoir civique. Laïque, elle retire à l’Église son rôle central dans la formation morale des enfants. L’objectif est clair : remplacer le chrétien par le citoyen, le croyant obéissant par l’élève éclairé, rationnel et patriote.



Les symbols religieux sont enlevés des écoles.

Une école pour transmettre les valeurs de la République

Dans les nouvelles écoles communales, le programme est pensé comme un outil de formation politique. L’enseignement moral et civique y tient une place centrale. On y apprend la liberté, le respect des lois, la solidarité, le travail, l’amour de la patrie. En plus de promouvoir la méritocratie, l'école éduque de bons Français — et de bons républicains.

L’histoire joue un rôle clé : on enseigne la Révolution française comme un acte fondateur, on glorifie 1789, 1792, Valmy, la Déclaration des droits de l’homme. L’Empire et la monarchie sont abordés avec distance, voire avec hostilité, souvent au détriment des réalités historiques. L’école devient ainsi le lieu où se construit une mémoire collective républicaine.

Les maîtres, surnommés les "hussards noirs de la République" (selon l’expression célèbre de Charles Péguy), sont au cœur du dispositif. Souvent issus de milieux modestes, passés par les écoles normales, ils incarnent l’ascension sociale par l’instruction. Formés à la rigueur et à la discipline, ils enseignent avec austérité mais conviction. Leur autorité s’impose dans les villages : ils sont les missionnaires laïques du régime.



Un instituteur et sa classe.

Une école qui unifie, mais aussi qui impose

L’école républicaine ne se contente pas de transmettre des valeurs : elle unifie le territoire. En imposant la langue française comme seul idiome autorisé à l’école, elle marginalise les dialectes, les langues régionales, les identités locales. En Bretagne, en Corse, en Alsace, en Occitanie, on interdit aux enfants de parler leur langue à l’école. On leur apprend qu’être Français, c’est parler la langue de la République.

Ce processus d’unification culturelle est parfois brutal, mais efficace. En deux générations, l’école transforme la France paysanne, régionale et morcelée, en une nation homogène sur le plan linguistique et idéologique.

Ainsi, à travers l’école, la République ne se contente pas de former des individus instruits, et de promouvoir la méritocratie : elle façonne des citoyens dévoués, porteurs d’une même histoire, d’une même langue, d’un même idéal politique. L’éducation devient un outil de stabilité et d’adhésion au régime.



L'école de la République.

Imposer les symboles

Une République qui s’incarne dans l’espace public

Une fois l’administration purgée et l’école investie, les républicains s’attaquent à un autre chantier : rendre la République visible partout, dans les villes, les campagnes, les rituels et les objets du quotidien. Il s’agit de remplacer les anciens repères monarchiques ou religieux par un nouvel univers de signes. La République veut se faire reconnaître, voir, ressentir.

Le drapeau tricolore, la Marseillaise et la devise "Liberté, Égalité, Fraternité" deviennent les emblèmes officiels de l’État. En 1880, le 14 juillet est choisi comme fête nationale, en référence à la fois à la prise de la Bastille (1789) et à la fête de la Fédération (1790). Cette date n’est pas neutre : elle inscrit la République dans la continuité de la Révolution française et en fait l’héritière naturelle.



Monet : fête nationale du 30 juin 1878

Les mairies sont peu à peu décorées de bustes de Marianne, symbole d’une République laïque, rationnelle et universelle. Les écoles, les timbres, les pièces de monnaie, les sceaux officiels reprennent les codes républicains. Même dans les communes les plus reculées, le citoyen est désormais entouré de signes qui lui rappellent l’identité du régime.



Le buste de Marianne, symbol républicain repris sur les pièces, les timbres, les sceaux...

Une mémoire républicaine construite, et parfois imposée

Les républicains ne se contentent pas de redécorer l’espace public : ils réécrivent aussi la mémoire collective. Des rues sont rebaptisées, des monuments aux morts sont érigés, mais pas seulement pour les victimes de guerre : on célèbre les héros de la Révolution, les martyrs de la République, les grandes figures républicaines comme Gambetta, Danton, ou Victor Hugo.

Le Panthéon, ancien temple religieux devenu lieu de mémoire civique, est investi par le régime. En 1885, la panthéonisation de Victor Hugo donne lieu à une cérémonie d’une ampleur inédite. Le peuple est convié à rendre hommage non seulement à un écrivain, mais au défenseur de la république.



L'Arc de Triomphe, voilé pour les funérailles de Hugo.

Mais cette République "visible" n’est pas acceptée partout. Dans certaines campagnes conservatrices ou monarchistes, les bustes de Marianne sont contestés, les cérémonies boudées, les enseignants soupçonnés d’endoctrinement. Les symboles imposés peuvent aussi cristalliser les résistances. L’unité nationale reste une construction fragile.

Conclusion

À partir de 1879, les républicains cessent de défendre le régime comme une solution provisoire : ils décident d’en faire quelque chose de durable. Cela passe par des choix forts : remplacer les fonctionnaires jugés indésirables, former les enfants aux valeurs du régime, installer des symboles partout pour que la République s’impose non seulement par la loi, mais par l’habitude, la mémoire et l’émotion.

La stratégie est efficace. En dix ans, la République passe d’un régime contesté à une structure enracinée. Mais ce succès repose aussi sur des tensions et des ambiguïtés : une épuration politique qui questionne la neutralité de l’État, une école émancipatrice mais parfois autoritaire, des symboles mobilisateurs mais clivants.