À la fin du XIXe siècle, la République française, encore fragile, cherche à s’enraciner. Pour durer, elle ne peut pas seulement compter sur des institutions : elle se cherche une légitimité culturelle et historique. Autrement dit, un récit. Une histoire capable de donner du sens à la nation, de forger une mémoire commune et de transmettre des valeurs compatibles avec l’idéal républicain.
Ce récit ne tombe pas du ciel. Il est construit, pensé, rédigé, diffusé par deux figures centrales : Jules Michelet, l’historien romantique de la Révolution, et Ernest Lavisse, le pédagogue officiel de la République. À eux deux, ils élaborent ce qu’on appelle le "roman national", c’est-à-dire une version simplifiée, linéaire et héroïque de l’histoire de France, destinée à fonder l’unité nationale.
Mais ce roman national, s’il a contribué à ancrer la République dans les esprits, n’est pas sans limites. Il sélectionne, simplifie, occulte. Il forme des citoyens, mais aussi parfois des croyants républicains. Et dans un contexte de montée des nationalismes, il devient aussi un outil d’endoctrinement.
Deux voix fondatrices du récit national républicain
Michelet : la France comme épopée du peuple
Jules Michelet est l’un des premiers historiens à donner à l’histoire de France une dimension idéologique claire. Pour lui, l’histoire n’est pas neutre. Elle est engagée, lyrique, souvent mystique. Michelet exalte la Révolution, oppose la lumière de la République aux ténèbres de la monarchie et de l’Église. Il pose les bases d’un imaginaire historique républicain : une France issue de la lutte, promise à la liberté, guidée par le peuple.
Jules Michelet
Dans son récit, la Révolution de 1789 n’est pas un événement parmi d’autres, c’est l'aboutissement du "sens de l'histoire". Elle incarne la justice, la liberté, le progrès moral. À l’inverse, Michelet diabolise l’Ancien Régime. Les rois sont présentés comme des figures froides et éloignées du peuple, tandis que l’Église est décrite comme une force hostile à l’émancipation des hommes.
Au fond, Michelet cherche dans l’histoire un sens profond : l’avènement de la République est, pour lui, l’aboutissement logique d’un grand mouvement de libération. Cette lecture finaliste et morale de l’histoire, où la République représente la victoire de la justice, s’accorde parfaitement avec la vision du régime républicain, mais se fait parfois au détriment de la réalité historique, moins manichéenne et plus complexe.
Lavisse : l’histoire comme outil civique
Quelques décennies plus tard, Ernest Lavisse reprend ce récit et le met au service de l’école républicaine. Professeur à la Sorbonne, historien officiel du régime, il rédige les manuels scolaires de référence, utilisés massivement à partir des années 1880. Son style est simple, clair, accessible aux enfants. Son objectif est moins d’interpréter l’histoire que de la faire aimer.
Chez Lavisse, l’histoire devient un instrument d’éducation morale et civique. On y apprend que « nos ancêtres les Gaulois étaient braves », que la France s’est construite dans l’effort, la loyauté, le sacrifice. Le récit est structuré, linéaire : des origines à la Révolution, des rois à la République, tout mène vers l’idéal républicain.
Lavisse ne cherche pas à produire une histoire critique. Il veut former des enfants à être de bons français. Dans une République encore contestée. L’histoire devient un vecteur d’unité, de stabilité, de légitimation. Elle ne se discute pas : elle se transmet.
Le mythe des rois mérovingiens "fénéants", et l'image d'un Charlemagne qui encourage l'élève pauvre et travailleur, sont deux images historiquement incorrectes véhiculés par Lavisse.
Dans la première, il critique les premiers rois francs, dont les origines un peu trop rhénanes, paraissent suspectes dans le climat anti-allemand du siècle. Dans la seconde, il présente Charlemagne en souverain juste et éclairé, compatible avec les valeurs républicaines. Il utilise également cette image pour représenter la méritocratie, et motiver les enfants à bien travailler à l'école.
Un récit structuré au service de la République
Une histoire linéaire, claire, incarnée
Le roman national mis en place à la fin du XIXe siècle repose sur une narration simple, continue, et surtout lisible par tous. Il présente l’histoire de France comme une progression logique, une ascension : des origines antiques aux Lumières, de l’Ancien Régime à la Révolution, de l’Empire à la République. Ce récit donne à croire que la République est l’aboutissement naturel de l’histoire nationale.
Les manuels de Lavisse, largement diffusés à l’école, illustrent cette logique. On y passe sans rupture du "brave Gaulois" à Clovis, puis à Charlemagne, à Saint Louis, à Henri IV, avant d’atteindre enfin 1789, présenté comme l’éveil de la nation. L’histoire est rythmée par des figures héroïques : on apprend à admirer les vertus de Vercingétorix, le courage de Jeanne d’Arc, le bon sens d’Henri IV, l’éloquence de Danton.
Mais ce n’est pas un récit neutre : il trie, simplifie et oriente. Chaque figure, chaque événement est intégré dans une vision du passé construite pour légitimer le présent. L’histoire devient un roman pédagogique, avec ses héros, ses ennemis, ses leçons.
Si la république vante le courage des gaulois, elle glorifie aussi la civilisation, qui triomphe sur le désordre. Ici, elle reconnaît la supériorité romaine. Cette vision ancrera-t-elle la colonisation comme un idéal juste et naturel dans l'esprit des jeunes français ?
Une pédagogie civique et patriotique
Ce récit n’a pas pour seul but d’instruire. Il a une fonction politique claire : former des citoyens républicains. L’histoire enseignée dans les écoles devient un outil de morale laïque, chargée de transmettre les valeurs du régime : respect des lois, sens du devoir, goût de l’effort, attachement à la nation.
Dans les classes, l’instruction civique est inséparable de l’histoire. Le passé devient une série d’exemples : les enfants apprennent que les grands Français ont su se sacrifier pour leur patrie, défendre la justice, résister à la tyrannie. La Révolution française est enseignée comme un moment fondateur. On ne la discute pas, on l’admire. L’élève doit comprendre que la liberté est un héritage à défendre, et que la République est la forme la plus juste de gouvernement.
Critique des rois oisifs avec l'exemple de Henri III, dans un manuel Lavisse.
Une mémoire nationale pour unifier la France
À la fin du XIXe siècle, la France reste divisée : entre catholiques et laïques, entre républicains et monarchistes, entre patois et langue nationale, entre régions périphériques et centre politique. Le roman national vise à réduire ces fractures, en imposant une mémoire commune à tous les citoyens.
L’histoire enseignée gomme les conflits internes, les résistances, les tensions sociales. Elle remplace les traditions locales par un récit national centré sur Paris, la Révolution et la République. Elle impose le français comme langue de la nation. Elle remplace la religion par une morale laïque, inspirée de l’histoire républicaine. C’est une entreprise d’unification culturelle, presque de refondation identitaire.
Dans ce cadre, l’histoire devient une arme : elle stabilise le régime, désamorce les oppositions, forge une fidélité collective. En racontant le passé d’une seule voix, la République fabrique une nation plus homogène — du moins en apparence.
Les limites et les dérives du roman national républicain
Une histoire sélective et parfois caricaturale
Le roman national élaboré à la fin du XIXe siècle se veut clair et accessible, mais il repose sur une sélection rigide des faits. L’histoire enseignée est lisse, linéaire, édifiante. Elle évacue la complexité du passé, gomme les divisions internes, évite les sujets qui dérangent. Les conflits sociaux, les répressions politiques ou les débats idéologiques y sont largement absents.
L’Ancien Régime est souvent réduit à une caricature d’absolutisme, l’Église présentée comme obscurantiste, et la Révolution idéalisée. De même, la Terreur, les guerres civiles, ou les excès de la Révolution sont minimisés. Ce récit sacralise certains événements (1789, 1792, 1848) sans les interroger, et propose moins une histoire critique qu’une leçon de morale.
Une histoire utilisée comme instrument de contrôle
Dans ce contexte, l’histoire devient un outil de formatage idéologique. À l’école, elle n’est pas seulement enseignée pour comprendre le passé, mais pour fabriquer des citoyens obéissants et loyaux. Les élèves apprennent les grandes dates, les grands hommes, les grands principes, mais pas à remettre en cause les récits qu’on leur transmet.
L’autorité du maître, la rigueur du récit, la répétition des mêmes héros dans tout le pays donnent à l’histoire un pouvoir normatif. Elle construit ce que la République veut voir : des enfants qui aiment la France, vénèrent la liberté, respectent les lois. Mais cette fonction éducative devient aussi une forme de contrôle culturel, qui laisse peu de place à la diversité des mémoires ou des interprétations.
Promotion de "Hussards noirs" tout juste diplômés de l'école normale. Très souvent républicains convaincus, les instituteurs relayaient le roman national avec ferveur.
Ce n’est pas un hasard si cette histoire se généralise au moment où la République doit encore gagner la bataille des esprits face à l’Église, aux monarchistes, aux régionalismes. Le récit historique devient un moyen de verrouiller le consensus républicain, pas de susciter le débat.
Une mythologie héroïque dans la montée des nationalismes
Enfin, ce roman national, qui se veut universel et humaniste, est rattrapé par le contexte international. Après la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine, l’histoire enseignée en France prend un ton nationaliste et revanchard. L’Allemagne devient l’ennemi héréditaire. L’école forme désormais non seulement des citoyens, mais aussi des patriotes prêts à réparer l’humiliation.
Les manuels décrivent les guerres de l’histoire de France comme des luttes justes, menées pour défendre la liberté. L’armée est glorifiée, la frontière de l’Est sacralisée. Le récit de la France éternelle, menacée mais invincible, s’intensifie à mesure que la tension monte en Europe. L’école républicaine participe à la construction d’un imaginaire de la Revanche, préparant sans le dire la génération de 1914 à l’idée du combat nécessaire.
Tableau : "Où est l'Alsace" demande le maître. "Elle est en Allemagne, mais elle est à nous !" réponds l'élève.
Ce phénomène n’est pas isolé : dans toute l’Europe, les États-nations mobilisent l’histoire pour forger des identités combatives. Mais en France, cette tension entre universalité républicaine et nationalisme guerrier révèle une contradiction : l’histoire censée unir peut aussi nourrir l’affrontement.
Conclusion
À la fin du XIXe siècle, Michelet et Lavisse ont donné à la République un outil décisif : un récit historique puissant, structuré, valorisant, capable de légitimer le régime et de former les esprits.
- Michelet a fourni la vision : une France guidée par le peuple vers la liberté.
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Lavisse l’a rendue transmissible : une histoire claire, héroïque, enseignée à des millions d’enfants.
Ce roman national a joué un rôle essentiel dans l’unification culturelle de la France et dans la pérennisation de la République. Mais ce récit, parce qu’il simplifie et instrumentalise le passé, a aussi ses zones d’ombre. Il éduque autant qu’il conditionne, il rassemble autant qu’il exclut.
En donnant à la République une histoire fondatrice, ce récit lui a offert une colonne vertébrale. Mais en figeant cette histoire dans une vision manichéenne et orientée, il a soutenu la montée d'un nationalisme guerrier et revenchard. Le roman national a donc consolidé le régime républicain, mais a aussi, ouvertement, préparé les esprits au carnage de 1914.








