Le 22 décembre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, officier d’artillerie de confession juive, est condamné pour haute trahison par un conseil de guerre à huis clos. Il est accusé d’avoir livré des documents militaires à l’Allemagne. Rapidement, les preuves s’effondrent, mais la machine judiciaire et militaire refuse de reculer. Ce qui aurait pu rester une erreur judiciaire devient, en quelques années, une crise nationale majeure, qui bouleverse la Troisième République, divise la société française et mobilise l’opinion comme jamais auparavant.
L’affaire Dreyfus ne se résume pas à l’injustice faite à un homme. Elle est un révélateur profond des tensions de la France de la fin du XIXe siècle : antisémitisme, autoritarisme militaire, faiblesse des institutions, peur du déclin national, montée des nationalismes. Elle oppose deux visions de la République : l’une légaliste, universaliste, attachée à la vérité ; l’autre autoritaire, fermée, identitaire. Elle installe aussi durablement la figure de l’intellectuel engagé dans le débat public.
Pour en saisir toute la portée, il faut d’abord revenir au contexte politique, social et idéologique qui a rendu possible une telle affaire.
Les origines de l’affaire : contexte politique, militaire et antisémite
Une armée traumatisée et rigide après 1870
Depuis la défaite contre la Prusse en 1870, l’armée française est une institution obsédée par la revanche. Humiliée par la perte de l’Alsace-Lorraine, elle se replie sur elle-même, valorise la discipline, le secret et l’obéissance. Elle devient un corps fermé, méfiant envers les civils et les institutions républicaines, souvent dirigé par des officiers monarchistes ou nationalistes.
État-Major du général Boulanger
Dans ce contexte, toute atteinte à la sécurité militaire est perçue comme une menace majeure. L’état-major, attaché à son honneur et à son autonomie, ne supporte pas l’idée de reconnaître une erreur. Il préfère protéger l’institution plutôt que la vérité, ce qui jouera un rôle central dans l’affaire Dreyfus.
Un antisémitisme banal et structurant
La fin du XIXe siècle est marquée par une montée visible de l’antisémitisme en France. Si les juifs sont citoyens depuis la Révolution française, leur intégration reste précaire. Dans une société en crise — marquée par l’industrialisation, les tensions sociales et le nationalisme —, le juif devient un bouc émissaire commode.
La presse y contribue largement. En 1886, Édouard Drumont publie "La France juive", un succès de librairie violemment antisémite. Il fonde ensuite le quotidien "La Libre Parole", qui dénonce sans relâche les juifs dans l’armée, la finance, la presse. L’antisémitisme est à la fois religieux, racial et social : le juif est vu comme étranger, déloyal, cosmopolite, et menaçant l’unité nationale.
Caricature antisémite sur la couverture de "La Libre Parole"
Dreyfus, officier, polytechnicien, riche, juif et alsacien, réunit à lui seul tous les traits de l’ennemi intérieur, aux yeux des nationalistes et des conservateurs.
Une République encore fragile et divisée
En 1894, la Troisième République est installée mais reste institutionnellement instable et politiquement fragmentée. La vie parlementaire est marquée par l’instabilité ministérielle, les scandales (comme l’affaire de Panama), et les luttes entre républicains modérés, radicaux, monarchistes, catholiques et socialistes. Dans ce climat tendu, les institutions sont vulnérables aux pressions de l’opinion et des corps constitués.
L’affaire judiciaire : une mécanique de l’erreur et du mensonge (1894–1899)
L’arrestation de Dreyfus et un procès sans preuves (1894)
En septembre 1894, le contre-espionnage français intercepte un document manuscrit — le "bordereau" — retrouvé dans une corbeille de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Il contient une liste de documents militaires transmis à l’ennemi. L’état-major cherche immédiatement un suspect. Le choix se porte rapidement sur le capitaine Alfred Dreyfus, le seul officier juif de son rang affecté à l’État-major.
L’accusation repose sur des bases très fragiles. L’expertise graphologique du bordereau est incertaine, aucun témoin, aucun mobile sérieux. Mais l’armée veut un coupable : la culpabilité de Dreyfus est décidée avant même toute enquête sérieuse.
Le procès a lieu en décembre 1894, devant un conseil de guerre, à huis clos. Le dossier est vide, mais le climat est à la peur, au soupçon, et à l’antisémitisme. De plus, l’accusation présente aux juges, en secret et illégalement, un "dossier secret", contenant de fausses preuves, notamment une lettre falsifiée. Dreyfus est condamné à la déportation à perpétuité et envoyé à l’île du Diable, en Guyane. Il clame son innocence sans relâche.
Alfred Dreyfus est dégradé après sa condamnation.
La falsification des preuves et l’affaire Picquart (1896–1898)
En 1896, un tournant discret a lieu. Le nouveau chef du service de renseignement, le lieutenant-colonel Georges Picquart, découvre que le véritable auteur du bordereau est le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy, un officier en poste à Paris. Picquart alerte sa hiérarchie, mais loin d’ouvrir une enquête, l’état-major l’écarte discrètement, le mute en Tunisie, puis tente de le faire taire.
Pourquoi ce silence ? Parce que reconnaître l’innocence de Dreyfus, c’est reconnaître une erreur judiciaire et mettre en cause l’armée, la justice militaire, et plusieurs hauts responsables. Pour éviter le scandale, l’armée choisit de protéger le mensonge. Pire, le commandant Henry, agent du contre-espionnage, falsifie de nouveaux documents pour accabler Dreyfus et disculper Esterhazy.
Cette stratégie du silence commence à se fissurer lorsque des intellectuels, des parlementaires et des proches de Dreyfus s’emparent de l’affaire. Le journaliste Bernard Lazare publie dès 1896 un mémoire dénonçant les irrégularités du procès. Le frère d’Alfred, Mathieu Dreyfus, lance une campagne d’opinion. En janvier 1898, après l’acquittement d’Esterhazy par un conseil de guerre, malgré les preuves accablantes, l’affaire explose publiquement.
Esterhazy sort sous les acclamations, après son acquittement par le Conseil de Guerre.
L’affaire devient politique
Le 13 janvier 1898, l’écrivain Émile Zola publie dans le journal L’Aurore, dirigé par Georges Clemenceau, une lettre ouverte au président de la République, qu'il titre:
"J’accuse…!"
Il y dénonce les responsables de l’erreur judiciaire, nommément, et accuse l’armée d’avoir condamné un innocent en connaissance de cause.
La Une de l'Aurore, au matin du 13 janvier 1898
L’effet est immédiat : un immense scandale éclate. Zola est poursuivi en justice pour diffamation, condamné, puis s’exile à Londres. Mais le débat est désormais lancé. L’affaire Dreyfus entre dans l’arène politique et sociale. On ne discute plus seulement d’un capitaine injustement condamné, mais de la justice et de la vérité, des principes qui viennent d'être bafoués ouvertement. La raison d'État doit-elle primer sur la justice ? Une République qui défend le mensonge saurait-elle perdurer ?
Secouée par tout ces rebomdissements, la société françaisese divise en deux camps :
- Les dreyfusards, qui dénoncent l’injustice, l’antisémitisme, la raison d’État ;
- Les antidreyfusards, qui défendent l’armée, la nation, l’ordre établi, parfois avec virulence antisémite.
La presse se déchaîne, les manifestations se multiplient, les débats envahissent les cafés, les salons, les assemblées. La France se divise en deux, dans un affrontement qui dépasse largement le cas Dreyfus. L’affaire devient le miroir grossissant des contradictions de la République : entre démocratie et autoritarisme, justice et nationalisme, universalité et exclusion.
Caricature : dîner en famille, "Surtout, ne parlons pas de l'affaire Dreyfus !"
L’affaire comme révélateur des fractures françaises
Dreyfusards contre antidreyfusards : deux visions de la République
Dès 1898, l’affaire Dreyfus cesse d’être uniquement judiciaire : elle devient idéologique et symbolique. Deux camps se cristallisent, irréconciliables.
Les dreyfusards, minoritaires au départ, rassemblent des républicains modérés, des radicaux, des socialistes, des protestants, des libres-penseurs, des juifs, des universitaires. Pour eux, l’affaire révèle un scandale d’État, une trahison des principes républicains : la justice, l’égalité, la vérité. Ils défendent Dreyfus au nom du droit, de la morale et de la raison.
Les antidreyfusards, bien plus nombreux au début, regroupent les milieux catholiques, monarchistes, nationalistes, bonapartistes, une partie de l’armée et du clergé. Ils refusent la révision du procès, dénoncent une campagne menée "par les juifs, les francs-maçons et les étrangers", et considèrent toute critique de l’armée comme antinationale. Pour eux, l’affaire est une agression contre la France en tant que nation.
Cette opposition reflète une fracture politique plus large : le conflit entre une République libérale et universaliste, et une France conservatrice, autoritaire, traditionaliste.
Émile Zola pris à parti à la sortie de son procès.
L’opinion publique et les médias : naissance d’un débat national
L’affaire Dreyfus inaugure une nouvelle ère médiatique et politique en France. Jamais un fait judiciaire n’avait provoqué une telle mobilisation dans la presse, les rues, les assemblées, les salons. Chaque camp dispose de ses journaux, de ses meetings, de ses figures emblématiques.
La presse joue un rôle décisif : La Libre Parole (antisémite), Le Figaro (modéré), L’Aurore (dreyfusard), Le Petit Journal (populaire) informent, déforment, attisent. L’opinion se structure à travers une guerre de l’information, où se mêlent caricatures, pétitions, lettres ouvertes, éditoriaux.
C’est aussi la naissance d’un nouveau rôle social : l’intellectuel engagé. Des écrivains, des chercheurs, des artistes, prennent position dans l’espace public. Zola, mais aussi Clemenceau, Jaurès, Péguy, Lucien Herr… La vérité et la justice ne sont plus réservées aux magistrats ou aux politiques : elles deviennent une cause publique.
Antisémitisme, anticléricalisme, nationalisme : les passions françaises à vif
L’affaire agit comme un révélateur brutal des passions collectives refoulées. L’antisémitisme, déjà présent, explose : les juifs sont accusés d’être les responsables du scandale, les meneurs de la subversion, les agents d’une République "dégénérée". En plusieurs villes, des violences antijuives éclatent (à Alger, à Lyon, à Paris). L’image du "traître juif" hante la presse réactionnaire.
Un mannequin à l'effigie de Mathieu Dreyfus, le frère d'Alfred, est brûlé à Montmartre lors d'une manifestation.
Mais l’affaire renforce aussi l’anticléricalisme, notamment chez les dreyfusards. L’Église, par ses silences ou ses soutiens aux antidreyfusards, apparaît aux yeux de beaucoup comme un obstacle à la justice et à la République. Cette tension contribue à durcir le camp laïque, et prépare les lois de séparation de 1905.
Enfin, l’affaire nourrit un nationalisme nouveau, agressif, qui ne se fonde plus sur la liberté du peuple mais sur l’ordre, la discipline et l’identité. Pour les antidreyfusards, Dreyfus n’est pas un citoyen à défendre, mais un corps étranger dans la nation. La défense de l’armée devient le socle d’un patriotisme fermé, qui opposera longtemps République et armée, droits de l’homme et raison d’État.
Le dénouement et les héritages multiples de l’affaire
Le procès de Rennes et la grâce présidentielle (1899)
Après des années de mobilisation, l’État ne peut plus ignorer l’affaire. En 1899, Alfred Dreyfus est rapatrié de l’île du Diable pour être rejugé par un conseil de guerre à Rennes. Le procès se déroule dans une atmosphère délétère, sous forte pression de l’état-major et des antidreyfusards.
L'ouverture du second procès
Malgré des preuves solides de son innocence, et la reconnaissance publique des falsifications (le commandant Henry s’est suicidé en 1898 après avoir avoué ses mensonges), Dreyfus est de nouveau condamné, à dix ans de détention, avec circonstances atténuantes. Le verdict provoque l’indignation.
Pour apaiser la crise, le président Émile Loubet accorde une grâce, que Dreyfus accepte à contrecœur, sans reconnaissance de culpabilité. Il recouvre la liberté, mais n’est pas encore réhabilité.
La réhabilitation officielle (1906) et la réintégration
Il faut attendre 1906 pour que la Cour de cassation annule définitivement la condamnation de 1894. Dreyfus est reconnu innocent, réintégré dans l’armée avec le grade de commandant, et décoré de la Légion d’honneur. Picquart, son défenseur, est nommé ministre de la Guerre.
Le commandant Dreyfus (à gauche), réhabilité.
Cette réhabilitation est une victoire morale et politique pour le camp dreyfusard. Mais elle ne met pas fin aux tensions. L’armée, contrainte d’accepter la décision, conserve longtemps une hostilité sourde envers Dreyfus. Et dans une partie de la population, la conviction de sa culpabilité persiste.
L’affaire comme tournant politique et culturel
L’affaire Dreyfus transforme profondément la vie politique française. Elle renforce le camp républicain radical et laïque, au détriment des monarchistes et des cléricaux. Elle ouvre la voie à la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, portée par des hommes comme Combes et Clemenceau.
Elle marque aussi la montée en puissance des intellectuels dans la vie publique, inaugurant un modèle de citoyenneté active fondée sur l’engagement dans les grandes causes nationales.
Conclusion
L’affaire Dreyfus est bien plus qu’un scandale judiciaire : c’est un moment de vérité collective pour la République française. Elle révèle ses failles, ses hypocrisies, mais aussi sa capacité à se ressaisir.
En défendant Dreyfus, les dreyfusards ne défendaient pas seulement un homme, mais un principe : que la justice doit primer sur la raison d’État, que la vérité doit l’emporter sur l’institution, que la République doit être fidèle à ses propres lois. Mais l’affaire montre aussi à quel point la haine peut se frayer un chemin dans les institutions, et combien la République peut vaciller lorsque ses valeurs sont mal défendues. Antisémitisme, autoritarisme, culte de l’armée et complotisme s’y sont mêlés avec une violence rare.
Aujourd’hui encore, l’affaire Dreyfus reste un repère historique essentiel pour comprendre les tensions entre justice et pouvoir, vérité et propagande, droits individuels et intérêts collectifs. Elle nous rappelle qu’aucune démocratie n’est à l’abri du mensonge, mais qu'il suffit du courage de quelques-uns, qui refuseront de se taire, pour réparer l’injustice d'un État tout entier.










