À la fin du XIXe siècle, la France connaît une période de croissance économique soutenue, marquée par l’expansion du capitalisme, le développement des réseaux de transport, le rayonnement industriel et une confiance nouvelle dans le progrès. C’est l’époque des grandes expositions, des ingénieurs de génie, de la Bourse triomphante, des fortunes rapides. Le pays est républicain, libéral, et croit en la science et dans l’investissement.
C’est dans ce contexte qu’éclate, en 1892, un scandale financier et politique d’une ampleur inédite : le scandale de Panama. L’échec de ce projet d’envergure mondiale, qui s'effondre dans une faillite retentissante, ruine des milliers de souscripteurs. Pire, l’opinion découvre que des dizaines de parlementaires ont été achetés pour faire passer les lois autorisant les emprunts publics. Presse, finances et politique sont mêlées dans un système de corruption désormais visible.
Au-delà d’une opération mal gérée, le scandale de Panama révèle les zones d’ombre de la République opportuniste, son rapport ambigu à l’argent, à la morale, à la transparence. Pour comprendre cette affaire, il faut d’abord revenir au projet lui-même, à ses promesses, à son contexte, et à ce qu’il symbolisait pour la France de l’époque.
Un projet titanesque dans un climat d’enthousiasme industriel et financier
Le contexte économique et politique : l’essor du capitalisme spéculatif
La France des années 1880 vit une période de transformation économique rapide. Après les soubresauts politiques de la décennie précédente, la Troisième République s’affirme comme régime stable, et les milieux d’affaires retrouvent confiance. L’investissement dans les grands travaux (chemins de fer, ponts, tunnels, canaux) est considéré comme le moteur de la prospérité nationale.
Publicité : le train relie Paris à Boulogne en 4 heures, en 1889. La bourgeoisie de la capitale peut passer ses week-end sur la Manche.
La Bourse de Paris, déjà dynamique sous le Second Empire, devient l’une des plus puissantes du monde. En 1881, elle est la deuxième place financière mondiale, après Londres. Des centaines de milliers de petits épargnants s’y intéressent, séduits par la promesse de dividendes faciles. La spéculation boursière entre dans les habitudes des classes moyennes urbaines, soutenue par une presse financière peu régulée et souvent complice des grands financiers.
Dans ce climat économique effervescent, les grandes entreprises font appel à l’épargne publique pour financer des projets d’envergure. L’État républicain, soucieux de neutralité économique, ne supervise guère. Le mot d’ordre est la liberté d’entreprise. La croissance de l’empire colonial et la circulation internationale des capitaux renforcent l’idée que la France peut — et doit — conquérir le monde par la technique et l’investissement.
La bourse de Paris, vers 1900.
La figure de Lesseps et le rêve d’un canal interocéanique
Dans cette atmosphère d’optimisme, Ferdinand de Lesseps incarne l'image de l'entrepreneur à succès. En 1869, il a mené à bien la construction du canal de Suez, reliant la Méditerranée à la mer Rouge. Cette réussite technique et diplomatique lui a valu une immense popularité. Il est surnommé "le grand Français", membre de l’Académie, et célébré dans la presse.
Ferdinand de Lesseps
En 1879, Lesseps s’attaque à un projet encore plus ambitieux : percer l’isthme de Panama, en Amérique centrale, pour ouvrir une voie maritime entre l’Atlantique et le Pacifique. C’est un enjeu stratégique mondial : raccourcir les routes commerciales en évitant le contournement de l’Amérique du Sud. Le projet est jugée simple, économique et rapide. Il se révélera, très vite, bien plus complexe.
La création de la Compagnie et l’enthousiasme boursier
La Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama est fondée en 1880. Lesseps en prend la tête, entouré d’ingénieurs, de banquiers et de personnalités publiques. Le projet bénéficie d’un soutien massif dans la presse, d’un appui discret mais réel du gouvernement, et d’une forte demande de la part des investisseurs.
Les actions sont rapidement émises. Des campagnes publicitaires sont menées à grande échelle. Des bulletins de souscription sont distribués dans les journaux. Des brochures, affiches, discours exaltent la grandeur du projet. Le ton est au patriotisme financier : en souscrivant, on ne fait pas seulement un bon placement, on participe à un projet d'envergure qui fait rayonner la France.
Obligation émise par la "Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama". Une obligation est une dette que l'entreprise s'engage a rembourser plus tard, avec des interêts. Si l'entreprise se développe bien, le détenteur est remboursé, mais si elle fait faillite, l'obligation peut n'être jamais remboursée !
Plus de 800 000 épargnants français achètent des titres, souvent des petits porteurs, convaincus par la réputation de Lesseps et l’aura du canal de Suez. La Compagnie annonce un chantier de huit ans, pour un coût raisonnable. En réalité, les estimations sont très largement sous-évaluées, et les difficultés presque ignorées. Le projet est lancé, mais le rêve ne tardera pas à tourner au cauchemar.
Une entreprise mal engagée : erreurs techniques et gestion hasardeuse
Des conditions géographiques et sanitaires radicalement différentes de Suez
Le choix du site de Panama repose sur une comparaison trompeuse avec celui de Suez. À Suez, le terrain était plat, désertique, stable ; les travaux relevaient surtout du terrassement. À Panama, la situation est tout autre : l’isthme est densement boisé, accidenté, marécageux, avec des pluies torrentielles et des crues fréquentes.
Le canal, tel que conçu par Lesseps, devait traverser la cordillère centrale — un massif montagneux — en creusant un tranchée à ciel ouvert, sans écluses, jusqu’à 75 mètres de profondeur ! Cette ambition technique dépasse largement les capacités du génie civil de l’époque.
Le chantier
Mais surtout, le projet sous-estime totalement les risques sanitaires. La région est infestée de moustiques, vecteurs de la fièvre jaune et du paludisme. Les médecins ignorent encore le rôle des insectes dans la transmission des maladies, et les conditions d’hygiène sur les chantiers sont déplorables. Environ 20 000 ouvriers meurent entre 1881 et 1889, souvent enterrés sans nom, victimes du climat, de la maladie ou d’accidents.
Les compagnies recrutent des travailleurs venus de toute l’Amérique latine et des Antilles. Le taux de mortalité est si élevé qu’il faut renouveler la main-d’œuvre en permanence. La presse commence à parler de "cimetière des ouvriers", mais la Compagnie minimise les chiffres.
Cimetière français du canal de Panama. La plupart des travailleurs étaient des Antillais noirs, descendants d'esclaves, enterrés dans l'anonymat.
Un pilotage incompétent et désordonné
Ferdinand de Lesseps, malgré son aura, n’est ni ingénieur ni gestionnaire. Il refuse les mises en garde des techniciens, notamment de Gustave Eiffel, qui suggère un canal à écluses, plus réaliste compte tenu de la topographie. Lesseps persiste dans l’idée d’un canal à niveau, jusqu’à ce que l’évidence s’impose, trop tard.
L’organisation du chantier est chaotique, et les machines, venues d’Europe, ne résistent pas au climat tropical. Le matériel s’enlise, rouille, se casse. L’entretien est difficile, les routes impraticables, les entrepôts débordent de matériaux inutilisables.
La Compagnie, basée à Paris, ne comprend pas ce qui se passe sur place ou préfère l’ignorer. Les rapports alarmants sont étouffés, ou réécrits avant publication. Les financiers continuent de vanter le sérieux du projet, pour vendre des obligations, alors que les retards et les surcoûts s’accumulent.
En 1887, l’abandon du projet de canal à niveau est officiellement acté. On opte enfin pour un canal à écluses, ce que les ingénieurs réclamaient depuis le départ. Mais ce changement de cap arrive trop tard : la confiance des investisseurs est déjà très fragilisée, et la Compagnie est surendettée.
Des ingénieurs sur le chantier
Des signaux ignorés et une gestion opaque
Dès le milieu des années 1880, plusieurs signes montrent que le projet est en difficulté : retards de chantier, décès massifs, démissions dans l’encadrement technique, coûts multipliés par deux, puis par trois. Mais aucune alerte ne remonte vraiment au public, car les dirigeants ont tout intérêt à maintenir l’illusion.
La presse spécialisée, souvent financée par la Compagnie, continue de publier des articles optimistes. Les directeurs trafiquent les bilans, minimisent les pertes, et organisent de nouveaux appels de fonds sous des prétextes techniques.
La société a déjà englouti près de 1,3 milliard de francs, mais elle continue à lever des capitaux auprès du grand public. Les souscriptions sont renouvelées à plusieurs reprises, avec la complicité des milieux politiques. Les fonds ne suffisent pas à couvrir les dettes, mais permettent de retarder la faillite, en espérant qu’un retournement favorable se produise... Autant attendre un miracle !
Ce système d’auto-alimentation par emprunt devient une fuite en avant financière, annonciatrice d’une catastrophe. Pourtant, ni les pouvoirs publics, ni la Banque de France, ni le Parlement n’interviennent pour contrôler la situation. Le projet, devenu intouchable par son prestige et son aura, échappe à toute régulation.
Dessin : ferdinand de Lesseps sur l'hystme du Panama. Malgré les déboirs du projet, la figure de l'homme qui a creusé le canal de Suez continue de rassurer les investisseurs.
Une fuite en avant financière : spéculation, manipulations et corruption
Le financement par souscription publique : une mobilisation massive de l’épargne populaire
Dès sa création en 1880, la Compagnie universelle du canal de Panama choisit de financer le projet par l’épargne privée, en lançant des campagnes de souscription publique à grande échelle. Contrairement à Suez, où les principaux investisseurs étaient des banquiers et des États, Panama s’adresse directement au petit épargnant, aux classes moyennes, aux provinciaux, aux retraités.
Entre 1880 et 1888, six émissions d’actions et d’obligations sont lancées, avec un discours très agressif : le canal sera terminé en quelques années, les dividendes seront assurés, c’est un placement «sûr et patriotique». Les bulletins de souscription sont publiés dans les journaux ; les courtiers passent dans les campagnes. La Compagnie joue sur le prestige de Lesseps, sur le souvenir glorieux de Suez, et sur l’illusion que l’État soutient le projet.
Plus de 850 000 souscripteurs participent à l’opération, souvent avec de faibles montants. Le canal de Panama devient un produit financier de masse. Mais les sommes levées ne suffisent pas : les coûts explosent, les retours sont inexistants, les travaux ralentissent.
La Bourse de Paris : une place prospère, mais peu régulée
Dans les années 1880, la Bourse de Paris connaît un essor spectaculaire. Grâce à l’essor de la presse financière, au developpement industrielles et à l'expansion coloniale, elle devient un véritable moteur de l'économie française, mais aussi, en l’absence de régulation sérieuse, un lieu d’opacité et de manipulation.
Financiers parisiens
Les actions de la Compagnie de Panama y sont cotées, fortement valorisées au départ, puis maintenues artificiellement par des opérations de soutien orchestrées par les dirigeants et les maisons de courtage complices. Des banques comme la Banque de l’Union parisienne ou la Société générale participent aux levées de fonds sans examiner sérieusement la santé financière du projet.
La presse, souvent financée indirectement par les émissions obligataires, joue un rôle de relais enthousiaste, voire mensonger. Des journaux comme Le Temps ou Le Figaro publient des articles rassurants, tandis que les critiques — comme La Justice de Clemenceau — peinent à se faire entendre. Le croisement entre milieux financiers, politiques et médiatiques crée un écosystème favorable à la dissimulation.
La corruption politique : l’achat du silence parlementaire
À partir de 1887, la situation est critique. Pour organiser une ultime émission obligataire, la Compagnie doit obtenir l’autorisation législative d’émettre des titres avec remboursement différé. Mais au Parlement, l’hostilité monte. Le projet est perçu comme dangereux, coûteux, opaque. Pour convaincre les députés, la Compagnie choisit d'acheter des voix.
Plus de 150 députés, sénateurs et personnalités politiques reçoivent des pots-de-vin pour approuver les textes. Parmi les personnes compromises figurent des élus de premier plan, certains issus de la gauche républicaine, d’autres proches du gouvernement.
Le principal agent corrupteur est un financier aventurier, Cornelius Herz, bientôt relayé par Baron de Reinach et Arton, des hommes de réseaux et d’affaires. Ils tiennent la comptabilité occulte de la Compagnie, rédigent les listes de bénéficiaires, et assurent les transferts de fonds. Le système est d’une ampleur inédite : il implique des élus, des journalistes, des hauts fonctionnaires.
Le Baron de Reinach
En décembre 1888, grâce à cette intense campagne de corruption, la Compagnie est autorisée a émettre de nouvelles obligations. Mais dès février 1889, la Compagnie dépose le bilan. Les travaux s’arrêtent, les titres ne valent plus rien. Plus d’un milliard de francs ont disparu, les épargnants sont ruinés, mais personne ne comprend encore l’étendue de la manipulation.
Le scandale reste étouffé pendant trois ans. Ce n’est qu’en 1892, à la faveur d’une enquête sur Arton, que l’affaire éclate publiquement, et révèle un système de corruption à grande échelle, qui va ébranler la République.
Effondrement, révélations et crise politique : la République éclaboussée
La faillite brutale : des épargnants ruinés
Le 4 février 1889, la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama dépose officiellement son bilan. Les travaux sont à l’arrêt depuis des mois, les caisses sont vides, et les obligations ne valent plus rien. Près de 1,4 milliard de francs-or se sont évaporés dans le néant d’un chantier inachevé.
Les 850 000 épargnants, petits rentiers, fonctionnaires, commerçants, veuves, instituteurs — toute une partie de la classe moyenne — se retrouvent spoliés, sans recours. Et face à ce désastre, l’État se tait. Pas d’enquête. Pas d’indemnisation. Pas de coupables. Le scandale est étouffé dans les hautes sphères.
Pendant trois ans, la classe politique protège ses intérêts. Mais en 1892, un nom ressurgit : Jacques Arton, l’un des agents financiers de la Compagnie, retrouvé en fuite à Londres avec des documents compromettants. Ces papiers, remis à la justice, contiennent des listes de parlementaires achetés, des noms, des sommes, des dates.
C’est le début d’un séisme politique.
L'arrestation d'Arton
1892–1893 : la vérité éclate, la République tremble
L’affaire explose en plein cœur de la République. La presse, longtemps muette ou complice, s’en empare avec rage. Mais c’est La Libre Parole, le journal antisémite d’Édouard Drumont, qui mène la charge. Il instrumentalise l’affaire pour dénoncer une "république juive", ciblant notamment le financier de Reinach (de confession juive) retrouvé mort dans des conditions suspectes peu après la publication des premières révélations.
Le climat devient rapidement délirant : anticapitalisme, antisémitisme, antiparlementarisme se mêlent dans un même flot de colère populaire. Des figures politiques sont directement éclaboussées. Charles Floquet, ancien président du Conseil, est mis en cause. Georges Clemenceau, discrédité en raison de sa proximité avec Cornelius Herz, est battu aux élections législatives de 1893, rejeté comme complice du système.
Plus de 510 parlementaires sont interrogés, mais seul quelques uns sont condamnés. Le mal est fait : l’opinion ne croit plus en rien. Les députés sont vus comme des corrompus, la presse comme vénale, les banquiers comme des prédateurs. La République elle-même semble pourrie jusqu’à la moelle.
Caricature du Petit Journal : les députés se prosternent devant le Veau d'Or (l'argent), et trahissent les valeurs de la République.
Des procès ont lieu. Ferdinand de Lesseps est condamné à cinq ans de prison avec son fils aussi, mais ils ne purgeront pas leur peine. Gustave Eiffel, accusé à tort, est blanchi mais sort meurtri de l’affaire. Le procès d’Arton tourne au chaos : les complicités remontent trop haut.
La justice fait son travail, mais le peuple n’y croit plus. Le système a protégé les puissants, sacrifié les faibles et piétiné la vérité pendant des années.
Une déflagration politique et morale
Panama, c’est la preuve que les élites peuvent mentir, trahir, se protéger entre elles — au mépris du peuple et de la morale. Et cette révélation, dans la France républicaine de la fin du XIXe siècle, est un coup porté au cœur même du régime. La République, qui s'est construit dans un mythe d'opposition face à l'injustice de l'Ancien Régime, révèle à travers cette crise, sa propre élite, non plus nobiliaire, mais politico-financière.
L’affaire fracture durablement le régime. Elle ne provoque pas de révolution, mais elle laisse une méfiance irréversible envers la démocratie parlementaire. Elle accélère la montée de courants radicaux, antirépublicains, nationalistes. Les ligues antiparlementaires et réactionnaires, comme la Ligue des patriotes de Paul Déroulède, gagnent du terrain, notamment chez les petits commercants et artisants, cette petite bourgeoisie ruinée par la faillite. La figure du "politicien vendu" devient un lieu commun.
Paul Déroulède, figure de la droite nationaliste.
Surtout, le scandale donne une force nouvelle à l’antisémitisme politique. En désignant les banquiers juifs comme les boucs émissaires d’un système corrompu, des figures comme Drumont ouvrent un sillon : celui qui mènera, quelques années plus tard, à l’affaire Dreyfus, puis, dans les années 1930, à l'extrème droite organisée.
Caricature antisémite : Drumont terrasse "le juif", sous les traits du diable.
Conclusion
Le scandale de Panama n’est pas seulement une faillite financière colossale, ni un simple dossier de corruption parlementaire. Il est le symbole d’un moment de rupture morale, où les illusions du progrès, de la technique, du capitalisme moderne s’effondrent dans la boue d’un chantier abandonné, dans les fosses communes des ouvriers morts de fièvre, et dans les coulisses d’un Parlement acheté à coups d’enveloppes.
Il révèle la face sombre de la République opportuniste : celle où la transparence cède à la compromission, où la presse devient complice, où la finance fait la loi, et où le pouvoir politique préfère sauver son image que dire la vérité. Il a ouvert une crise de conscience collective dont la République ne s’est remise qu’au prix de luttes et de réformes.
Le scandale du Panama apparait comme un avertissement, toujours actuel, contre la fusion mortelle du pouvoir, de l’argent et du mépris du peuple.














