La bataille de Solférino


Le 24 juin 1859, la petite ville de Solférino, en Lombardie, devient le théâtre d’une des batailles les plus meurtrières du XIXe siècle. Elle oppose l’armée autrichienne à l’alliance franco-piémontaise, dans le cadre de la seconde guerre d’indépendance italienne. 

Mais Solférino ne se résume pas à un affrontement militaire. C’est une bataille décisive pour l’unité italienne, un moment de bascule diplomatique pour la France, et un choc humanitaire qui donnera naissance à la Croix-Rouge. Comprendre Solférino, c’est saisir comment une journée de guerre a provoqué des conséquences bien au-delà du champ de bataille.

Contexte : l’Italie au cœur des tensions européennes

Une Italie morcelée sous tutelle étrangère

En 1859, l’Italie n’existe pas encore comme État unifié. Elle est divisée en plusieurs royaumes, duchés et États, dont une grande partie est sous influence autrichienne, notamment la Lombardie et la Vénétie. Depuis le Congrès de Vienne (1815), l’Autriche est le gendarme de la péninsule, maintenant l’ordre conservateur.



La péninsule italienne en 1859

Face à cette domination, le royaume de Piémont-Sardaigne, dirigé par le roi Victor-Emmanuel II et son ministre Cavour, veut prendre la tête du mouvement d’unification italienne, le Risorgimento.



Victor-Emmanuel II

L’accord de Plombières : la France entre en jeu

Pour chasser l’Autriche, Cavour a besoin d’un soutien militaire. Il le trouve auprès de Napoléon III. En juillet 1858, les deux hommes concluent un accord secret à Plombières. La France s’engage à soutenir militairement le Piémont contre l’Autriche, en échange de la Savoie et de Nice.

Napoléon III, qui a passé plusieurs années en Italie, a fréquenté dans sa jeunesse les courants indépendantistes, qu'il continue de soutenir une fois au pouvoir.  Mais en dehors de cette affection,  l'accord s'appuie avant tout sur des réalités géopolitiques : la guerre est  une opportunité d’affaiblir l’Autriche, de renforcer l’influence française en Méditerranée, et de se poser en défenseur des peuples sans remettre en cause l’ordre monarchique.

Une guerre rapide, jusqu’à Solférino

L’Autriche, après des provocations, déclare la guerre au Piémont en avril 1859. La France entre immédiatement dans le conflit. Les premières batailles sont des succès franco-piémontais : Montebello, Magenta… Les troupes marchent sur la Lombardie.

Mais c’est à Solférino, en juin, que va se jouer l’affrontement décisif entre les forces franco-piémontaises et l’armée autrichienne.



Affrontements à Magenta

Le déroulement de la bataille : 24 juin 1859

Les forces en présence

La bataille de Solférino oppose près de 270 000 soldats : environ 150 000 Autrichiens sous les ordres de l’empereur François-Joseph, contre 120 000 Français menés par Napoléon III et 36 000 Piémontais dirigés par Victor-Emmanuel II.

Le terrain est accidenté, les collines autour de Solférino sont difficiles à manœuvrer. La chaleur est étouffante, et la coordination entre les alliés est imparfaite.



Napoléon III à Solférino

Une journée de chaos

La bataille dure plus de quinze heures, sur un front de 15 kilomètres. Il n’y a pas de plan d’ensemble : chaque camp lance ses troupes selon les circonstances, ce qui donne lieu à des combats confus, brutaux, presque aveugles.

Les affrontements sont particulièrement violents à Medole (au sud), Cavriana (au centre) et Solférino (au nord). La Garde impériale française joue un rôle décisif dans la prise de Solférino en fin de journée. Les Autrichiens battent en retraite.

C’est une victoire tactique pour la France et le Piémont, mais au prix de pertes énormes et d’une impression générale de carnage incontrôlé.



Assaut français

Un bilan humain effrayant

La bataille fait plus de 40 000 morts, blessés ou disparus. Les services de santé militaire sont totalement dépassés. Des milliers de soldats sont abandonnés sur le champ de bataille, sans soins, dans des conditions inhumaines.

Les conséquences : diplomatie, mémoire et humanité

Une victoire qui débouche sur la paix

Solférino, bien que victorieuse, traumatise Napoléon III. Il est choqué par l’ampleur des pertes et inquiet de la tournure politique que prend l’unité italienne. Il craint aussi que l’Allemagne ne s’en mêle.

Dès juillet, sans consulter ses alliés italiens, il signe un armistice avec l’empereur d’Autriche à Villafranca, avant que tout les objectifs de la guerre ne soient complétés. Avec cette paix précoce, la Vénétie reste aux mains des autrichiens ! Ce revirement laisse Cavour furieux et crée une frustration profonde du côté italien, qui auraient voulu libérer toute la péninsule. Mais malgré cela, le processus d’unification est lancé.



Garibaldi reçoit la nouvelle de l'armistice de Villafranca

La naissance de la Croix-Rouge

Henri Dunant, témoin du champ de bataille, publie en 1862 "Un souvenir de Solférino", un récit bouleversant appelant à la création d’un organisme neutre pour porter secours aux blessés, quelle que soit leur nationalité.

Ses idées mènent à la création de la Croix-Rouge (1863) et à la Première Convention de Genève (1864), qui pose les bases du droit humanitaire moderne.

Solférino devient ainsi le point de départ du mouvement humanitaire international.



Henri Dunant, fondateur de la Croix-Rouge

Un avertissement sur la guerre moderne

Solférino montre que la guerre change de nature : les armées sont plus grandes, les armes plus destructrices, mais la médecine et la logistique ne suivent pas. Ce déséquilibre entre puissance militaire et prise en charge des victimes annonce les horreurs des guerres à venir.

Conclusion

La bataille de Solférino est une victoire militaire, mais aussi un moment de rupture. Elle fait avancer la cause italienne, mais révèle les limites du projet français. Elle choque les contemporains par sa violence, et pousse à repenser la manière de faire la guerre.

Ce jour de juin 1859 reste dans l’histoire non seulement pour son enjeu géopolitique, mais parce qu’il marque la naissance d’une conscience humanitaire moderne. C’est ce mélange de stratégie, de souffrance et de mémoire qui donne à Solférino sa place unique dans l’histoire du XIXe siècle.