En 1536, un roi catholique écrit au sultan ottoman pour lui proposer une alliance militaire contre un autre souverain chrétien. Le pape est horrifié. L'Europe entière crie au scandale. Et François Ier, roi de France par la grâce de Dieu, s'en moque souverainement.
Ce qu'il vient de faire n'a pas de précédent dans l'histoire de la chrétienté occidentale. Il n'a pas seulement brisé un tabou — il a posé, sans vraiment le savoir, la première pierre de ce qu'on appellera des siècles plus tard la diplomatie moderne : l'idée que l'intérêt d'État n'a pas de religion.
L'ennemi de mon ennemi
Pour comprendre l'alliance franco-ottomane, il faut revenir sur le context géopolitique européen de cette première moitié du XVIème siècle.
L'Europe est alors dominé par un homme, un géant de l'histoire : Charles Quint. L'Empereur règne sur l'Espagne, Naples, l'Autriche, l'Allemagne, les Province-Unies, mais aussi sur une bonne partie du continent américain, qui est en train d'être découvert par les explorateurs espagnols.
Très catholique, Charles a une ambition : établir un empire chrétien universel entre l'Europe et l'Amérique. Mais son plan bouscule les interêts d'un autre géant : le roi de France François Ier.
La France de François Ier est encerclée par les possessions des Habsbourg
- L'Espagne au sud,
- Les Pays-Bas au nord,
- Le Saint-Empire au nord-est,
- L'Italie du Nord à l'est.
Charles Quint le premier empereur européen depuis Charlemagne, menace les interêts de la France, deuxième grande puissance du continent. De plus, il déteste personnellement François Ier. Une haine réciproque et tenace, qui survivra à tous leurs traités et à toutes leurs trêves.
Face à l'isolement, François cherche des alliés. Il courtise l'Angleterre et négocie avec les princes protestants allemands, avant que son regard ne se tourne vers l'est, vers Constantinople.
Soliman Ier — que ses sujets appellent Kanuni, le Législateur, et que l'Europe appellera le Magnifique — règne sur un empire qui s'étend de Vienne aux portes de la Perse, de la Hongrie aux côtes d'Afrique du Nord. Il a pris Belgrade en 1521, Rhodes en 1522, écrasé le royaume de Hongrie à Mohács en 1526, assiégé Vienne en 1529. C'est la puissance montante du monde méditerranéen, l'adversaire existentiel de Charles Quint sur le front oriental. Mais l'ennemi de mon ennemi est-il forcément mon ami ?
Une alliance contre-nature
Les premiers contacts diplomatiques entre Paris et Constantinople remontent aux années 1520. Mais c'est en 1536 que l'alliance prend une forme officielle avec la signature des Capitulations — un accord commercial et diplomatique qui accorde aux marchands français des privilèges extraordinaires dans l'Empire ottoman : exemption de taxes, droit de juger leurs propres ressortissants selon leurs propres lois, protection consulaire. La France devient la nation la plus favorisée dans les ports ottomans.
En échange, la coopération militaire s'organise. L'idée est simple : quand François attaque Charles Quint en Italie ou aux Pays-Bas, Soliman ouvre un second front en Hongrie ou en Méditerranée. Les armées des deux empires ne combattent jamais côte à côte — la chose serait trop scandaleuse même pour François — mais elles se coordonnent, se renseignent mutuellement, synchronisent leurs offensives pour empêcher Charles Quint de concentrer ses forces.
Cette coordination atteint son point culminant à l'été 1543.
La flotte ottomane, commandée par le grand amiral Khayr ad-Din Barberousse — un terrible pirate qui sème la terreur sur les côtes méditerranéennes — reçoit l'ordre de Soliman de rejoindre les forces françaises en Méditerranée occidentale pour attaquer les positions de Charles Quint en Italie. Barberousse arrive avec une flotte de cent dix galères et environ trente mille hommes. Ensemble, les flottes française et ottomane s'emparent de la ville de Nice, alors possession des Habsbourg.
Mais l'hivernage de la flotte ottomane est le moment qui va rester dans les mémoires — et dans les cauchemars de l'Europe chrétienne.
Barberousse et ses trente mille hommes doivent passer l'hiver quelque part avant de repartir vers la Méditerranée orientale. François Ier leur offre Toulon. La ville est la sienne, port militaire français sur la Méditerranée. Pour l'accueillir, il prend une décision qui va provoquer un tollé dans toute la chrétienté : il fait évacuer les habitants de Toulon, vide la cathédrale Sainte-Marie-Majeure de ses ornements chrétiens, et la transforme en mosquée pour les marins ottomans.
Pendant plusieurs mois, les muezzins appellent à la prière depuis les clochers d'une cathédrale française. Un marché aux esclaves s'installe dans le port : les prisonniers capturés lors des raids ottomans en Méditerranée sont vendus sur le sol français. L'ambassadeur impérial parle de "spectacle abominable". Le pape Paul III envoie des lettres incendiaires à Paris. L'Europe chrétienne est soufflée.
La coopération militaire produit des résultats mitigés. Les deux campagnes communes — Italie en 1536, Nice et Toulon en 1543 — n'aboutissent pas aux victoires décisives que François espérait. Charles Quint résiste et contre-attaque. La France ne sort pas de son étau. Mais elle tient, c'est peut-être déjà l'essentiel.
Le scandale qui a tout changé
La réaction de l'Europe au "scandale" franco-ottoman est à la mesure du choc.
Le pape Paul III réclame une croisade contre les Ottomans — et suggère que François Ier, qui les accueille dans ses ports, devrait en être la cible plutôt que le chef. La menace d'excommunication plane. Des pamphlets circulent dans toute l'Europe, comparant François à Judas, à l'Antéchrist, au traître suprême de la civilisation chrétienne. Charles Quint, ravi de l'aubaine propagandiste, se pose en seul vrai défenseur de la foi face au roi de France qui a vendu son âme aux infidèles.
François répond à ces attaques avec une élégance cynique qui force l'admiration. Il ne nie pas l'alliance. Il la justifie. Il rappelle que Charles Quint lui-même négocie en permanence avec les princes protestants allemands quand cela l'arrange. Il rappelle que la chrétienté n'a jamais été une unité politique — qu'il est roi de France avant d'être chrétien, et que la survie de la France est sa première obligation. C'est une réponse qui aurait semblé impensable un siècle plus tôt. Elle préfigure tout ce que la pensée politique européenne va construire pendant les deux siècles suivants.
Car c'est là l'héritage le plus profond de l'alliance franco-ottomane, celui qui dépasse largement ses résultats militaires immédiats. En traitant avec Soliman, François Ier pose un principe révolutionnaire : les alliances se font selon les intérêts, pas selon les appartenances. La religion, la culture, la civilisation commune ne sont pas des critères pertinents en politique étrangère. Ce qui compte, c'est le rapport de forces, l'équilibre des puissances, la survie de l'État.
Ce principe — scandaleux en 1536 — deviendra le fondement de la diplomatie européenne. Le traité de Westphalie en 1648, qui mettra fin à la guerre de Trente Ans et posera les bases du système des États-nations modernes, consacre exactement cette logique : chaque souverain est légitime chez lui, les alliances se font selon les intérêts, et la religion n'a plus vocation à gouverner les relations entre États. François et Soliman ont posé cette pierre sans le savoir, par nécessité plus que par conviction philosophique. Mais l'histoire retient les actes, pas les intentions.
L'alliance franco-ottomane durera, sous des formes diverses, jusqu'au XVIIIe siècle — plus de deux cents ans. Elle survivra à François Ier, mort en 1547, et à Soliman, mort en 1566. Elle deviendra une constante de la diplomatie française, un outil que les rois de France utiliseront régulièrement pour équilibrer la puissance des Habsbourg. Louis XIV la maintiendra. Richelieu la cultivera. Même Napoléon, dans ses rêves orientaux, en portera l'écho.
Conclusion — La modernité par le scandale
Il y a une façon commode de raconter l'alliance franco-ottomane : comme une curiosité historique, un épisode pittoresque de la Renaissance, l'histoire de muezzins sur des clochers français et de galères ottomanes dans un port de Provence. C'est une belle histoire. Mais c'est insuffisant.
Ce que François Ier et Soliman le Magnifique ont fait ensemble entre 1536 et leur mort respective, c'est inventer — sans en avoir conscience, sans vocabulaire pour le formuler — l'idée que la politique étrangère n'a pas de morale. Qu'un État n'a pas d'amis permanents, seulement des intérêts permanents. La formule est souvent attribuée à Palmerston, ministre britannique du XIXe siècle. Elle aurait pu être prononcée par François Ier en 1536, en réponse aux cris d'horreur du pape.
Cette idée a quelque chose de froid, peut-être même d'inquiétant. Elle dit que les solidarités de civilisation, de religion, de culture peuvent toujours être sacrifiées sur l'autel de la raison d'État. Elle dit que l'histoire n'est pas gouvernée par les valeurs mais par les rapports de forces.
Mais elle dit aussi autre chose. Elle dit que les ennemis déclarés peuvent coopérer, que les différences les plus abyssales — de langue, de religion, de culture, de vision du monde — n'empêchent pas deux hommes intelligents de trouver un intérêt commun et de le poursuivre ensemble. Que la diplomatie est toujours possible, même avec l'adversaire le plus improbable. Même — surtout — avec celui que le monde entier vous interdit de fréquenter.
En 1536, un roi et un sultan ont regardé leurs ennemis communs, puis se sont regardés l'un l'autre, et ont décidé que l'impensable était nécessaire. L'Europe ne leur a jamais vraiment pardonné. Et elle n'a jamais vraiment cessé de faire la même chose.
