Au lendemain de la libération, l'Europe est exangue. L'Allemagne Nazie s'est effondré après six ans d'une guerre d'une violence inouïe, mais, sur les ruines fumantes du continent, de nouvelles tensions émergent déjà.
À l'Ouest, des démocraties parlementaires voient le jour sur les territoires libérés par les américains. À l'Est, l'Armée Rouge ne semple pas pressée de rentrer à Moscou. Staline, à la tête d'une armée gigantesque de 10 millions de soldats et 20 000 chars, est en position de force, et il sait qu'il doit en profiter.
Quelques mois seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe se fracture entre deux empires irréconciliables. Elle deviendra le coeur battant de la Guerre Froide.
L'Est derrière le rideau de fer
La stratégie de Staline : se préparer à la prochaine guerre
En 1945, les cloches de la victoire sonnent sur un cimetière. Pour les nations d'Europe centrale, le constat est sanglant : elles ont survécu à la barbarie nazie pour s'éveiller sous la botte d'un nouvel occupant.
Joseph Staline, l'impitoyable dictateur de l'URSS, vient d'écraser Hitler au terme d'une lutte acharnée. Il a sacrifié près de 10 millions de soldats en quatre ans pour venir à bout du nazisme, ce qui fait de lui, pour une grande partie de l'opinion publique internationale, le véritable sauveur de l'Europe.
Staline applaudissant le défilé militaire de la victoire en 1945, sur la Place Rouge.
Pourtant, à peine la paix signée, une réalité s'impose très vite : Staline n'a pas libéré l'Europe centrale, il l'a conquise.
Le dictateur est lucide : si on l'acclame aujourd'hui comme le pourfendeur du nazisme, il sait que l'URSS, seul état soviétique de la planète, reste une anomalie aux yeux des élites occidentales, qui attendent la première occasion pour le faire tomber. Pour lui, la paix de 1945 n'est qu'une trêve avant l'inévitable agression du monde capitaliste.
Selon cette vision du monde, l'URSS doit être assez puissante pour décourager toute agression extérieur. Dans ce contexte, ne pas contrôler l'Europe centrale c'est prendre le risque de la laisser tomber sous influence occidentale et de la voir se retourner un jour contre Moscou !
La priorité immédiate de Staline, en 1945, est donc d'imposer des régimes communistes favorables à Moscou dans les pays occupés.
Carte : l'Ouest du continent libéré par les alliés et l'Est libéré par l'URSS. Staline cherche à vérouiller ces territoires.
La "Tactique du Salami"
L’URSS ne va pas imposer des dictatures communistes dès 1945. Pour ménager les opinions publiques occidentales, elle va couvrir ses prises de pouvoir brutales d'un relatif vernis démocratique.
Moscou commence par reconnaître les démocraties locales avant de les détruires, tranche après tranche : c’est la "tactique du salami".
Le communiste Hongrois Mátyás Rákosi, qui théorisera la "tactique du Salami" pour prendre le pouvoir en Hongrie.
Le protocole est toujours le même : après la tenue d'élections (parfois truquées), les partis communistes locaux (en étroite collaboration avec le Kremlin) acceptent en apparence de partager le pouvoir avec l'opposition dans des gouvernements de coalition, tout en s'assurant le contrôle des ministères clés : l'Intérieur, la Justice et la Défense.
Une fois qu'ils tiennent la police et les tribunaux, le piège se referme. Les partis d'opposition sont démantelés et leurs leaders condamnés dans des procès fantasques, accusés de collaboration avec les nazis ou de connivence avec les "capitalistes américains".
Milada Horáková, figure de la résistance tchèque pendant la guerre, déportée dans les camps de concentration nazis, défend la démocratie et l'indépendance Tchèque alors que le pays tombe sous la coupe de Moscou.
Elle sera condamnée pour "haute trahison" et exécutée en 1950.
Pour les opposants, le choix est binaire : la fuite ou le peloton d'exécution. La Pologne, la Roumanie et la Hongrie tombent ainsi l'une après l'autre sous des dictatures communistes, entre 1947 et 1948.
Le Coup de Prague
En février 1948, il ne reste qu'un obstacle : la Tchécoslovaquie. Contrairement à ses voisins, Prague disposait d'une culture démocratique profondément ancrée.
Le président Edvard Beneš et son ministre des Affaires étrangères, Jan Masaryk, tentaient de maintenir un équilibre entre Moscou et Washington pour préserver l'indépendance du pays. Mais un tel équilibre est impossible dans l'Europe bipolaire de 1948. Staline réclame la chute de la Tchécoslovaquie.
Les communistes tchèques, aux ordres de Moscou, lancent un coup de force en février. Des milliers de militants communistes défilent dans les rues de Prague et encerclent les bâtiments officiels.
Manifestation communiste à Prague
Le leader du Parti Communiste Tchèque, Klemen Gottwlad, menace d'appeler à l'aide l'Armée Rouge si le gouvernement ne cède pas aux attentes des manifestants, en donnant le pouvoir aux communistes.
Le président Beneš, vieux et malade, cède pour éviter un bain de sang. En cinq jours, la dernière démocratie d’Europe centrale s'effondre.
"La défenestration de Prague"
Quelques jours plus tard, Jan Masaryk, ministre des Affaires Étrangères et voix influente de l'opposition trouve la mort dans des circonstances troubles.
Le 10 mars 1948, son corps est retrouvé sur les pavé de Prague, en pyjama, sous la fenêtre de son bureau du palais Czernin. Il était l'une des dernière figure de l'opposition et de l'indépendance tchèque.
Jan Masaryk à l'ONU, en 1946.
Selon la version officielle du gouvernement, il se serait "suicidé par désespoir". L'enquête révélera plus tard des traces de lutte et des griffures sur le rebord de la fenêtre. Masaryk ne s'est pas suicidé ; on l'a défenestré pour le faire taire. Une plaisanterie commence à circuler dans les rues de Prague :
"Jan Masaryk était un homme très rangé, la preuve : il a fermé la fenêtre derrière lui en sautant !"
La conséquence : Le réveil de l'Occident
Le Coup de Prague agit comme un électrochoc en Occident. À Washington, on réalise que Staline ne s'arrêtera pas de lui-même. Quelle sera sa prochaine cible ? Athènes ? Rome ? Paris ? Jusqu'où progressera le communisme ?
Les démocraties comprennent l'ampleur de la menace : la survie de leur modèle libéral dépendra du rapport de force avec Moscou.
La Riposte de l’Ouest – L’Endiguement et le Mur de l'Argent
En 1947, l'Europe de l'Ouest est un cadavre en sursis. Les villes sont en ruines, la nourriture manque et le terrible hiver 1946-1947, l'un des plus froids du siècle, frappe durement le continent, alors en pleine pénurie de charbon.
Un bonhomme de neige, place de la Concorde. L'insouciance des parisiens fait presque oublier la violence de l'hiver 46-47, qui fera des milliers de morts d'hypothermie et de malnutrition, dans une Europe qui n'a plus de charbon pour se chauffer.
Partout face au dénuement, les partis communistes progressent dans les urnes. Pour Washington, le constat est simple : la misère est le terreau du communisme. Si l’Amérique ne réagit pas, la France et l’Italie tomberont dans l'escarcelle de Staline.
Maurice Thorez, chef du puissant Parti Communiste français et stalinien convaincu, reçoit ses ordres directement de Moscou.
Son parti deviendra le premier de France après les élections de 1946, récoltant plus de 28% des suffrages ! En Italie également, le communisme progresse dans les urnes : 20% en 1946.
Pour ne pas voir tout le continent passer sous girond communiste, les États-Unis vont déployer une stratégie en deux temps : une muraille politique et un déluge de dollars.
La Doctrine Truman : le "Containment"
Le 12 mars 1947, le président Harry Truman monte à la tribune du Congrès. Son discours est une véritable déclaration de guerre idéologique. Il définit le monde comme une arène où s'affrontent deux "modes de vie" :
- L'un fondé sur la liberté,
- L'autre sur la terreur et l'oppression.
Il déclare :
"Les États-Unis d'Amérique soutiendront les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement menées par des minorités armées ou par des pressions extérieures"
Truman énonce sa doctrine devant le Sénat américain.
L’Amérique ne cherchera pas à libérer la Pologne ou la Hongrie — elle n’en a ni les moyens, ni l'envie — mais elle ne cédera plus un pouce de terrain supplémentaire. Le communisme est traité comme une épidémie qu'il faut isoler derrière un cordon sanitaire. C’est la naissance de l’Endiguement (Containment). Le message envoyé au Kremlin est clair : là où l'URSS poussera, les États-Unis feront bloc.
Truman demande alors des centaines de millions de dollars pour soutenir la Grèce et la Turquie, deux pays où la pression soviétique se fait étouffante. Le duel entre Est et Ouest, entre communisme et capitalisme, entre démocratie et dictature, vient de commencer.
Militants communistes durant la guerre civile grecque
Le Plan Marshall : Le vaccin du capitalisme
La doctrine de Truman va être appuyé par la plus grande force dont dispose alors l'Amérique : le dollar !
En juin 1947, le général George Marshall, secrétaire d'État du gouvernement Truman, propose une aide financière sans précédent à tous les pays d'Europe, y compris l'URSS. L'aide américaine prend plusieurs formes :
- Prêts financiers ; envoie d'aide alimentaire et de matières premières (charbon, acier...) ; vente de machines (tracteurs ; locomotives ; machines-outils...).
Un paysan turc sur un tracteur de fabrication américaine John Deere
Derrière l'altruisme de façade se cache un calcul géopolitique d'une efficacité redoutable. En injectant 13 milliards de dollars (l'équivalent de 150 milliards aujourd'hui) dans les économies exsangues de l'Ouest, Washington stabilise les démocraties libérales et coupe l'herbe sous le pied des puissants partis communistes français et italiens.
Pour Staline, le Plan Marshall est une déclaration de guerre économique, un "impérialisme du dollar" visant à acheter l'allégeance de l'Europe. Sous la pression directe du Kremlin, les pays d'Europe de l'Est, pourtant intéressés par cette aide, sont contraints de la refuser : accepter le dollar américain, c'est trahir le camp socialiste.
Les bénéficiaires du Plan Marshall
Le Rideau de fer devient une réalité économique :
- L'Ouest se reconstruit à grande vitesse, dopé par la perfusion américaine,
-
L'Est continue de souffrir des pénurie sous la tutelle de Moscou.
L'Europe est désormais coupée en deux systèmes de consommation et de production irréconciliables.
L’Épreuve de Force – Le Blocus de Berlin (1948-1949)
Le Siège de Berlin : affamer Berlin-Ouest
En 1948, Berlin est une anomalie géographique qui insupporte Staline. La partie Ouest de l'ancienne capitale allemande est, selon les traités de 1945, occupée par les trois autres vainqueurs du Reich : Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France.
Ces trois nations occidentales disposent donc d'un pied à terre située à 160 kilomètres à l'intérieur de la zone d'occupation soviétique en Allemagne. C'est un "abcès" que le Kremlin veut crever pour parachever son contrôle sur l'Allemagne.
Carte : le partage de l'Allemagne après la conférence de Potsdam
Staline ne peut pas envoyer son armée sans risquer de déclencher une Troisième Guerre Mondiale. Pour contraindre les alliés à abandonner Berlin de leur plein gré, il décide alors d'asphyxier la ville.
Le 24 juin 1948, toutes les routes, les voies ferrées et les canaux reliant Berlin-Ouest à l'Allemagne occidentale sont coupés. Parallèlement, l'électricité, fournie par des centrales situées en zone soviétique, est coupée. Berlin-Ouest est plongé dans le noir.
Deux millions de Berlinois se retrouvent pris au piège, sans charbon pour le chauffage ni nourriture pour les magasins. Staline fait un pari cynique : la faim brisera la volonté des Berlinois et forcera les Alliés à abandonner.
Le Pont Aérien : Le défi de l'impossible
Face au blocus, le président Truman refuse de céder. Les alliés se retrouvent à devoir concilier prudence (pour ne pas provoquer une Troisième guerre mondiale) et fermeté (pour ne pas discréditer leur posture d'endiguement des avancées communiste en Europe). Hors de question d'user de la force contre Staline, mais pas question non plus de lui abandonner Berlin.
Pour les berlinois, le salut viendra des airs, car si Staline a bloqué les routes, il ne peut pas bloquer le ciel ! Américains et Britanniques vont mettre en place d'un Pont Aérien pour ravitailler la ville. C'est l'opération "Victuailles", le plus impressionnant ravitaillement aérien de l'histoire.
Des enfants attendent devant la piste de l'aéroport de Tempelhof. Certains pilotes leur envoyait du chocolat, ou des bonbons par la fenêtre de leur cockpit.
L'aviation américaine, qui bombardait Berlin il y a tout juste trois ans, va sauver la ville. Pendant onze mois, le ciel de Berlin ne va pas cesser de vrombir. Dans les trois couloirs aériens accordés par les Soviétiques, des avions-cargos déferlent 24 heures sur 24 pendant plus de 300 jours. C'est un véritable exploit logistique : à l'aéroport de Tempelhof, un avion atterrit toutes les 90 secondes.
On transporte tout : de la farine, des médicaments, mais surtout des tonnes de charbon pour faire tourner les usines et les chauffages. Grâce à ce ravitaillement, Berlin tient. Le plan de Staline est en train d'échouer.
Les avions-cargo américains sont déchargés à la chaîne.
Le Bilan : Un monde définitivement scindé
Ce bras de fer montre au monde la détermination de l'Ouest. En mai 1949, Staline, constatant l'échec de sa tentative d'étranglement, lève le blocus. Mais le mal est fait : entre Est et Ouest, la confiance est définitivement rompue.
À l'instar de Berlin, la division de l'Allemagne est définitivement actée en 1949 :
- À l'Ouest naît la RFA (République Fédérale d'Allemagne), ancrée dans le camp libéral ;
- À l'Est, la RDA (République Démocratique Allemande), satellite de Moscou.
Le pays devient le symbole criant d'une Europe fracturé entre deux modèles.
Carte : l'Europe en 1948. En rouge, le bloc communiste. En bleu, les pays membres de l'OTAN (la Grèce et la Turquie rejoindront en 1952 ; la RFA en 1955)
Conclusion : la rupture est consommée
La crise de Berlin pousse les démocraties à s'allier militairement contre la menace soviétique. Le 4 avril 1949, les États-Unis, le Canada et dix pays européens signent le traité de l'Atlantique Nord (OTAN).
Par l'article 5, les Étas-Unis s'engagent à défendre militairement tout pays membre qui serait attaqué. Le parapluie militaire américain est désormais déployé sur l'Europe de l'Ouest.
Signature du Traité de l'Atlantique Nord à la Maison Blanche.
Le verrouillage est terminé. En moins de deux ans, l'Europe est passé du chaos d'après-guerre à une structure bipolaire rigide.
- D'un côte, l'Europe de l'Ouest sous protectorat américain, économiquement dopé par le plan Marshall et militairement abritée par le parapluie américain.
- De l'autre, l'Europe de l'Est intégrée au système soviétique, et complètement soumise à Moscou.
Le continent n'est plus qu'une ligne de front, un territoire divisé entre deux empires armés jusqu'aux dents, séparés par un rideau de fer qui semble désormais indestructible.

















