À la fin des années 1970, le géant soviétique ressemble à un navire immense dont les moteurs se sont arrêtés en pleine mer : il impressionne encore par sa taille, mais il ne répond plus aux commandes. La "stagnation" de l'ère Brejnev a accouché d'une aristocratie bureaucratique atone et à d'une économie à bout de souffle.
L'Empire soviétique entre dans la décennie 1980 affaibli par plus d'une décennie de léthargie, et il s'apprête à recevoir trois coups qui se révèlerton fatals :
- Une guerre perdue dans les montagnes d'Afghanistan,
- L'effondrement des prix du pétrole qui faisait vivre le pays,
- L'onde de choc mondiale de la catastrophe de Tchernobyl.
Le réveil des crises
L'Afghanistan : le Vietnam Soviétique
Le 24 décembre 1979, les premières troupes soviétiques entrent en Afghanistan. Moscou envoie l'Armée rouge pour soutenir le régime communiste afghan, menacé par une guerilla islamique qui s'organise dans les montagnes.
La décision a été prise sans véritable analyse stratégique. On pense que l'affaire devrait être réglé en quelques semaines.
Soldats et chars soviétiques en Afghanistan. Les chars d'assaut, symbole de la puissance de l'Armée Rouge, se révèleront inadaptés au conflit assymétrique dans lequel s'engage l'URSS en Afghanistan.
En réalité, l'Afghanistan va devenir le Vietnam soviétique. L'Armée Rouge, entraînée pour une guerre de haute intensité contre l'OTAN dans les plaines européennes, n'est absolument pas préparée au theâtre afghan.
Face à eux, les moudjahidines, combattants islamistes soutenus par la CIA, mènent une guérilla religieuse avec une férocité et une connaissance du terrain que l'Armée rouge ne peut pas compenser par sa supériorité technologique.
La plus grande armée du monde s'enlise dans les montagnes afghanes.
Un moudjahidine teste un lance-missile Stinger fourni par l'aide américaine. Cette arme redoutable permettra aux afghans d'abattre des centaines d'hélicoptères soviétiques.
L'URSS va rester neuf ans en Afghanistan. 15 000 de ses soldats y resteront ; des dizaines de milliers reviendront amputés ou traumatisés ; des milliards seront engloutis ; mais les soviétiques ne parviendront jamais à écraser la rébellion afghane. La censure ne suffira pas à masquer l'ampleur du désastre.
Malgré les difficultés internes au système soviétique, Moscou se rassurait en pensant conserver la meilleure armée du monde. Le réveil est brutal. L'Empire n'a plus les moyens de ses ambitions.
Une colonne soviétique tombe dans une embuscade.
Le pétrole : la béquille qui se brise
Pendant toutes les années 1970, l'URSS a vécu à crédit, mais elle réussissait à dissimuler ses failles économiques derrière une manne exceptionnelle : le pétrole sibérien.
Quand le prix du baril s'envole après le choc pétrolier de 1973, les devises affluent à Moscou. L'URSS peut importer les technologies occidentales qu'elle ne sait pas produire, acheter les céréales dont elle manque et maintenir un niveau de vie suffisant pour honorer le contrat social avec sa population.
Les problèmes structurels de l'économie planifiée sont réels, mais ils sont temporairement couverts par l'argent du pétrole.
Réunion de l'OPEP (organisation des pays producteurs de pétrole) en 1973. C'est cette organisation qui décide d'augmenter les prix du baril dans les années 1970.
Dans les années 1980, cette béquille se brise. L'Arabie Saoudite décide d'augmenter brusquement sa production, faisant chuter durablement le cours de l'or noir.
Entre 1980 et 1986, le prix du baril de pétrole est divisé par trois. Pour le Kremlin, c'est une catastrophe absolue : les revenus s'évaporent au moment même où la Guerre d'Afghanistan coûte le plus cher.
Graphique : évolution du cours du pétrole
Les importations sont drastiquement réduites. Les rayons des magasins, déjà peu fournis, se vident davantage. Des villes entières manquent de produits de première nécessité (savon, sucre, viande...).
Le contrat social que Brejnev avait passé avec la population, "obéissez, et vous serez nourris", est en train de ne plus être honoré.
Rayon vide dans un grand magasin
Alors que l'Armée Rouge est empêtré dans un conflit en Afghanistan et que la chute du prix du pétrole provoque une crise économique majeur dans tout le pays, une troisième crise frappe le pays.
En 1986, un accident industriel majeur secoue l'Union Soviétique au point, peut-être, d'achever le géant blessé.
Tchernobyl : le mensonge qui explose
Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, à 1h23 du matin, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine soviétique, explose. C'est une catastrophe d'une ampleur que le monde n'avait encore jamais connue.
Le cœur du réacteur s'embrase et projette dans l'atmosphère une quantité de matières radioactives quatre cents fois supérieure à celle de la bombe d'Hiroshima.
Carte : la propagration des radiations
La gestion de la crise révèle un système basé sur le mensonge. Les cadres de la centrale minimisent la gravité de l'accident, parce qu'ils savent que la vérité leur coûterait leur poste.
Au dessus d'eux, les hauts responsables tentent d'étouffer une affaire qui révèlerait non seulement à la population, mais aussi au monde, l'incompétence de l'État Soviétique.
Le coeur du réactuer, à l'air libre.
Pendant trois jours, les autorités soviétiques ne disent rien. Elles laissent les 50 000 habitants de Pripyat, à trois kilomètres de la centrale, vivre normalement sous les retombées radioactives.
Ce n'est que lorsque la Suède détecte des niveaux anormalement hauts de radioactivité dans l'atmosphère que le Kremlin doit avouer l'accident, et faire évacuer la région.
L'URSS est humilié sur la scène internationale, et vient de briser le peu de confiance qu'avait encore la population dans le système.
Décontamination d'un camion
L'enquête révélera que l'explosion est dû à une combinaison fatale :
-
Des défauts de conception dissimulés pour faire des économies
- Une hiérarchie rigide où les techniciens n'osaient pas contredire leurs cadres par peur des sanctions.
Gorbatchev dira plus tard :
«Tchernobyl a été peut-être la vraie cause de l'effondrement de l'Union soviétique.»
Tchernobyl n'est pas seulement une catastrophe nucléaire.
C'est la métaphore parfaite d'un système qui dissimule ses problèmes jusqu'à ce qu'ils explosent ; qui sacrifie ses propres citoyens pour sauver les apparences ; et qui ment systématiquement, au point d'oublier lui-même où est la vérité.
Salle de pilotage d'une centrale nucléaire soviétique.
Lors de la construction des réacteurs soviétiques, l'État est passé outre plusieurs défauts de fabrication, pour faire des économies.
Par la suite, les autorités ont caché ces défauts pour ne pas "ternir l'image" de l'industrie soviétique. Les opérateurs ignoraient donc les défauts de leur propre réacteur, ce qui a été une des causes de l'accident !
Les réformes de Mikhaïl Gorbatchev
En 1985, le Parti Communiste porte à sa tête un homme d'un genre nouveau : Mikhaïl Gorbatchev. Comparé à ses prédécesseurs, il est relativement jeune (54 ans).
C'est un produit du système, choisi par la nomenklatura, mais il est lucide : il sait que sans réforme profonde, le système va s'effondrer de lui-même. Il pense pouvoir sauver le socialisme par deux grandes réformes : la Glasnost et la Perestroïka.
Mikhaïl Gorbatchev
La Perestroïka : La "Restructuration" économique
Gorbatchev comprend que l'économie planifiée est une impasse. Il tente d'introduire des éléments de capitalisme pour redonner du dynamisme : c'est la Perestroïka ("la reconstruction").
En 1987, Gorbatchev fait passer la "Loi sur l'entreprise d'État". On autorise certaines entreprises à fixer leurs propres prix et à garder une partie de leurs bénéfices pour investir.
Dans le même temps, apparaissent les "coopératives". Derrière ce nom très socialiste, ce sont en fait de petites entreprises privées (restaurants, ateliers), désormais tolérées par l'État.
La Pérestroïka cherche à faire une synthèse entre l'économie de marché et le système communiste soviétique, pensant offrir à l'URSS le meilleur des deux systèmes.
Gorbatchev à Washington, avec le président Reagan.
La reconnaissance des dysfonctionnements de l'économie planifiée communiste peut être vu comme la première capitulation de l'URSS dans son affrontement idéologique avec le capitalisme.
C'est un échec complet. L'économie soviétique fonctionne comme un bloc, de manière complètement centralisé, depuis près de 50 ans. En essayant de la modifier partiellement, Gorbatchev ne crée pas un système hybride efficace. Il crée du chaos.
Les entreprises partiellement libérées ne savent pas comment fonctionner dans un marché qu'elles n'ont jamais connu. Les fonctionnaires habitués à appliquer des directives n'ont aucune idée de comment prendre des décisions autonomes. Les prix, encore largement contrôlés par l'État, ne reflètent pas la réalité économique.
En fait, la Pérestroïka abandonne l'ancien système, sans que le nouveau ne soit complètement opérationel. Résultat :
- Les réseaux de distribution s'effondrent définitivement.
-
Les pénuries deviennent pires que sous Brejnev,
- Le rationnement fait son apparition.
Étale de boucher, vide.
La Glasnost : La "Transparence" politique
La "Glasnost" traduit généralement par "transparence" ou "ouverture", est la deuxième grande réforme de Gorbatchev. Tout simplement, il s'agit de mettre fin à la censure qui pèse sur la société soviétique.
Si la vérité reste dangereuse à dire, personne n'osera prendre d'initiative pour changer les choses. Gorbatchev pense que si les gens peuvent critiquer les dysfonctionnements, ils aideront à les corriger.
La glasnost libère une parole que des décennies de censure avaient comprimée. Les journaux soviétiques commencent à publier des articles dénoncant la corruption, l'alcoolisme, les accidents industriels, les crimes de l'ère stalinienne...
Congrès du Parti Communiste. Les dinosaures de la Nomenklatura sont-ils prêt à libérer un système qui leur a offert tant d'avantages ?
Des films longtemps interdits ressortent sur les écrans. Des livres jadis censurés circulent librement. À la télévision, des émissions de débat apparaissent. Pour beaucoup de Soviétiques, c'est une ivresse : pour la première fois, ils entendent s'exprimer la vérité sur l'état réel du pays.
Mais Gorbatchev a ouvert une boîte de Pandore. En libérant la parole, il espérait une critique "constructive". Il récolte une colère immense. En découvrant l'ampleur des mensonges et du retard de leur pays par rapport à l'Ouest, les Soviétiques ne veulent plus réformer le système : ils veulent en changer.
Conséquences de la Glasnost
Pour le citoyen soviétique moyen, la fin des années 1980 ressemble à une violente décompression. Depuis des décennies, on ne critiquait le pouvoir qu’à voix basse, entre amis de confiance, derrière des portes closes. Soudain, les murs tombent.
Mais cette libération de la parole s'accompagne d'un choc psychologique dévastateur : le traumatisme de la vérité. Les soviétiques découvrent brutalement l'ampleur des des mensonges du système.
- La défaite en Afghanistan ;
- Les mensonges de Tchernobyl ;
- Le retard par rapport à l'Occident ;
- La corruption.
C'est une perte totale de repères pour des gens qui avaient cru toute leur vie, malgré ses imperfections, en l'État communiste.
L'époque des conquêtes spaciales soviétiques des années 1950-1960, durant laquelle l'URSS avait incarné le progrès et l'avenir, semble bien loin à la fin des années 1980.
Le sentiment de fierté d'appartenir à une superpuissance protectrice s'évapore. On réalise que pendant soixante-dix ans, on a sacrifié son confort et sa liberté pour un système qui s'avère non seulement cruel et injuste, mais aussi technologiquement et matériellement très en retard sur l'Occident.
En fait, on réalise qu'on a perdu la Guerre Froide.
Cette colère est décuplée par la dégradation rapide des conditions matérielles. Plus les Soviétiques peuvent s'exprimer librement à la télévision, dans les journaux, plus les rayons des magasins se vident.
On peut désormais critiquer le Parti à haute voix, mais on doit faire la queue pendant des heures pour obtenir une motte de beurre ou des cigarettes.
Affiche : Lénine coiffé d'un casque sur lequel est écrit "Perestroïka". Cette Perestroïka qui échouera à sauver l'économie soviétique.
Cette déliquescence du quotidien entraîne une déstabilisation profonde de l'État, qui perd son autorité à une vitesse vertigineuse. Puisque le Kremlin a renoncé à utiliser la force, les citoyens et les administrations locales cessent tout simplement d'obéir. Les lois ne sont plus appliquées, les impôts ne sont plus payés au centre, les ordres se perdent dans un vide administratif.
Avec la libération de la parole, Gorbatchev espérait impulser une nouvelle dynamique en URSS. La réforme va se retourner violament contre le régime.
En abandonnant la repression au moment même où l'État ne peut plus assurer la sécurité materielle et alimentaire des citoyens, il brise le dernier lien qui maintenait uni le bloc soviétique : la peur.
L'agonie d’un colosse épuisé
L’histoire de la chute de l’URSS n’est pas celle d’une défaite militaire, c'est celle de l'échec d'un système. En remontant le fil des événements depuis l’éviction de Khrouchtchev en 1964, on comprend que la fin de l’empire n’a pas été brutale, mais préparée par des décennies de mauvais choix et de déni.
Le bilan d'une faillite inévitable
L’URSS a tenté de maintenir une illusion de puissance mondiale sur une base économique de plus en plus fragile, et une structure politique atone. Ce décalage a créé un pays à deux vitesses : d'un côté, des missiles de pointe et une influence planétaire ; de l'autre, des citoyens qui attendent des heures pour du pain et des dirigeants qui refusent toute réforme.
L’ère Brejnev a apporté la stabilité, mais c’était la stabilité d’un cimetière. En refusant de se moderniser par peur de perdre le contrôle, le Parti Communiste a laissé les problèmes s'accumuler jusqu'à ce qu'ils deviennent insolubles.
La leçon de l'Histoire
Quand Mikhaïl Gorbatchev arrive au pouvoir, il est déjà trop tard. Son échec démontre une vérité historique frappante : il est extrêmement dangereux pour un régime autoritaire de tenter de se réformer lorsqu'il est en position de faiblesse. En ouvrant la porte à la liberté de parole (Glasnost) sans pouvoir garantir la reprise économique (Perestroïka), il a brisé le seul pilier qui faisait encore tenir l'Union : la peur du bâton.
L'URSS finit ainsi par s'écrouler sous le poids de ses propres contradictions :
- Économiquement incapable de nourrir son peuple.
-
Technologiquement distancée par l'Occident.
- Moralement discréditée par ses mensonges (Tchernobyl) et ses échecs (Afghanistan).
En 1988, le décor est planté. Le système est à bout de souffle, le peuple n'a plus peur, et les pays satellites d'Europe de l'Est n'attendent qu'un signal pour briser leurs chaînes. L’engrenage est allé jusqu’à son terme : la machine soviétique s’est arrêtée de fonctionner.
Le glasnost et la perestroïka n'auront pas sauvé l'URSS, elles auront seulement accéléré sa fin. Non pas parce que Gorbatchev s'était trompé de diagnostic, mais parce que le système, arrivé à un certain stade de décomposition, ne pouvait plus être sauvé.
















