Les années Kennedy : la Paix (1963)



Le "téléphone rouge" : l'apprentissage de la survie

Le vertige

Le 28 octobre 1962, au lendemain de la résolution de la crise, un silence étrange s'installe sur Washington et Moscou. Le silence de deux hommes qui viennent de regarder dans le même abîme et qui en sont revenus changés.

Kennedy s'enferme dans le Bureau ovale. Khrouchtchev reçoit les félicitations de ses collaborateurs avec une froideur qui les déconcerte. Il sait, lui, ce que personne d'autre ne sait encore : à quel point le monde a frôlé la fin.

Ce que la crise de Cuba a produit, c'est une révélation partagée sur le danger réel d'une escalade nucléaire.

Le téléphone rouge

La première leçon que Kennedy et Khrouchtchev tirent de Cuba a été la difficulté de leur communication. Pendant les treize jours de la crise, les deux hommes ont communiqué principalement par télégrammes officiels acheminés via l'ambassade soviétique à Washington.

Un télégramme de Khrouchtchev mettait en moyenne six heures pour être chiffré à Moscou, transmis, déchiffré et traduit à Washington. La réponse de Kennedy prenait autant de temps dans l'autre sens. Douze heures pour un échange.

Dans une crise où chaque minute comptait, où les sous-marins prenaient des décisions autonomes dans les profondeurs de l'Atlantique, où des pilotes d'avions espions s'égaraient accidentellement dans l'espace aérien adverse, douze heures était une éternité.

La conclusion s'impose d'elle-même : il faut une ligne de communication directe et permanente entre les deux superpuissances. Non pas pour négocier — les diplomates sont là pour ça. Mais pour éviter que la prochaine crise ne dégénère à cause d'un télégramme mal traduit ou d'un délai de six heures au mauvais moment.



Champignon atomique

Le 20 juin 1963, les États-Unis et l'Union soviétique signent l'accord établissant la ligne directe Moscou-Washington. Elle entre en service le 30 août.

Pour la première fois dans l'histoire, deux nations qui se considèrent comme des ennemies existentielles acceptent officiellement qu'elles ont besoin de se parler pour survivre. 

C'est l'admission que l'autre camp n'est pas seulement un adversaire à vaincre, mais un partenaire de survie nécessaire, aussi paradoxal que cela puisse paraître.



Carte : l'Amérique et l'URSS

Le discours de l'Américan University : vers une nouvelle détente ?

Le 10 juin 1963, vingt jours avant la signature de l'accord sur la hotline, Kennedy prononce un discours à l'American University de Washington. Ce discours est l'un des textes les plus marquants de la Guerre froide.

Kennedy n'y parle pas de victoire, de force ou d'endiguement. Il parle de paix. Pas comme une idée abstraite ou un slogan électoral, mais comme une nécessité.

Il ne s'adresse pas à l'Amérique mais au Monde. Lui qui plus que tous a été frappé par la fragilité de la civilisation humaine à l'ère atomique, rappelle une réalité essentielle : l'Humanité partage la même planète, et les mêmes aspirations profondes.

«Notre lien commun le plus fondamental est que nous habitons tous cette petite planète. 

Nous respirons tous le même air. Nous chérissons tous l'avenir de nos enfants. Et nous sommes tous mortels.»



JFK prononce son discours à l'American University
La réaction de Khrouchtchev est stupéfiante. Il fait diffuser le discours intégralement sur les radios soviétiques et dans la presse d'État, quelque chose d'absolument sans précédent pour un discours d'un président américain. À Moscou, à Washington, à Paris, cette hymne à la paix résonne.

Le Traité de Moscou

Deux mois après le discours, le 5 août 1963, trois pays, les États-Unis, l'Union soviétique et le Royaume-Uni signent à Moscou le Traité d'interdiction partielle des essais nucléaires. 

Il interdit les essais nucléaires dans l'atmosphère, dans l'espace et sous l'eau. C'est le premier accord de contrôle des armements nucléaires de l'histoire.



JFK ratifie le traité

Kennedy sait que c'est insuffisant : la France et la Chine refusent de signer ; les essais souterrains continuent ; l'arsenalisation ne s'arrête pas.

Mais il sait aussi que c'est un commencement, que quelque chose a changé depuis octobre 1962, que la peur partagée peut produire, peut-être, de la sagesse partagée.

L'ombre du Vietnam

Un dernier dossier arrive sur le bureau de Kennedy en cet automne 1963. Un dossier qui grossit chaque semaine et que ses conseillers lui présentent avec une inquiétude croissante : le Vietnam.

Depuis 1961, Kennedy a envoyé au Sud-Vietnam environ 16 000 "conseillers militaires" américains (officiellement non combattants, officieusement engagés dans un conflit de guérilla contre les communistes du Nord). 



Un conseiller militaire américain entraîne un soldat sud-vietnamien

Le régime pro-américain de Ngo Dinh Diem, impopulaire et corrompu, vient d'être renversé par un coup d'État militaire en novembre 1963. Le Sud-Vietnam s'enfonce dans l'instabilité, tandis que le Nord-Vietnam appelle à l'unification du pays sous la dictature communiste.

Kennedy doute. L'Amérique doit-elle intervenir ? Le sénario ressemble beaucoup à celui de la Corée en 1950 mais le monde, sur la voie de la détente, a-t-il besoin d'une nouvelle Guerre de Corée ?



Le Vietnam divisé, comme la Corée, en deux états rivaux. 

Dans les semaines précédant Dallas, Kennedy dit à ses collaborateurs vouloir retirer les conseillers américains du Vietnam après sa réélection de 1964. Le 11 octobre, il ordonne le retrait de 1 000 d'entre eux d'ici fin 1963. C'est un signal. Peut-être le début d'une sortie.

Le débat historique est ouvert et ne se fermera jamais : Kennedy aurait-il escaladé au Vietnam comme Johnson l'a fait ? Ou aurait-il trouvé une porte de sortie ? Nous ne le saurons jamais car sa présidence va s'achever prématurement, le 22 novembre 1963.


Le glas de Dallas : le sang de la détente

Le 22 novembre 1963, John F. Kennedy arrive à Dallas pour une tournée politique de deux jours dans un État qu'il sait difficile. Les élections de 1964 approchent et il doit consolider sa base électorale dans les États conservateurs du sud, qu'il a fragilisé avec ses prises de positions sur les droits civiques.

Kennedy n'est pas enthousiaste. Il a d'autres choses en tête — le Vietnam, les négociations de désarmement, un discours qu'il prépare sur la politique étrangère... Mais il vient quand même.

Ce vendredi 22 novembre, il fait beau. Le cortège présidentiel traverse le centre-ville pour se rendre au Dallas Trad Mart, où JFK doit prononcer un discours et rencontrer des chefs d'entreprises. Le président descend Elm Street dans la Lincoln décapotable, saluant la foule qui s'est massée sur les trottoirs.



Kennedy traverse Dallas en voiture

Voyant le monde qui s'est déplacé pour le soutenir, la femme du gouverneur du Texas, Nellie Connally, se retourne pour lui dire : 

«Monsieur le Président, vous ne pourrez pas dire que Dallas ne vous aime pas !»

Sa femme Jackie est à côté de lui, dans un tailleur rose de chez Chanel. La voiture s'engage sur Dealey Plaza. Il est 12h30.

Trois coups de feu retentissent. Des cris. Le président s'effondre. La limousine accélère pour quitter les lieux, mais personne ne comprend encore ce qui s'est passé. À 13h00, Kennedy est déclaré mort à l'hôpital de Parkland Memorial. Il vient d'être assassiné.


Dans les heures qui suivent, le vice-président Lyndon B. Johnson (LBJ) prête serment comme 36e président des États-Unis à bord de l'Air Force One. À sa droite, Jacqueline Kennedy, le regard vide, encore sous le choc, dans son tailleur rose tâché du sang de son mari.



Le président LBJ prête serment à bord de l'AF1. Jacqueline Kennedy est toujours sous le choc. Le photographe a tout fait pour cacher le sang de son tailleur. 

On propose pourtant à la Première Dame de se changer, pour ne pas "choquer" l'opinion en apparaissant couverte de sang sur une photographie officielle, mais Jacky Kennedy est catégorique : 

«Je veux qu'ils voient ce qu'ils ont fait»

Mais d'ailleurs, qui sont "ils" ?

Lee Harvey Oswald et les questions sans réponse

À l'instant où la nouvelle de l'assassinat atteint Moscou, la panique s'empare du Kremlin. En cause : le profil du tireur présumé, Lee Harvey Oswald, qui est un militant communiste. 

Cet ancien Marine avait fait défection en URSS en 1959. Il y a vécu trois ans et s'était marié, avant de revenir aux États-Unis, où il militait dans les milieux communistes. Il est arrêté moins d'une heure après l'assassinat.



Lee Harvey Oswald

Khrouchtchev craint que la Maison-Blanche ne voie dans cet acte une opération des services secrets soviétiques. Si les "faucons" du Pentagone concluent à une main de Moscou derrière Oswald, la riposte nucléaire pourrait être déclenchée dans l'heure.

Dans un geste de transparence inédit, l'URSS transmet quasi immédiatement ses dossiers sur Oswald aux services américains pour prouver qu'il n'était qu'un élément instable et non un agent actionné.

Le tireur, lui, se mure dans le silence. Deux jours après son arrestation, le 24 novembre, il est abattu en direct devant les caméras de télévision, par un directeur de boite de nuit locale.



Oswald est assassiné avant son procès

L'enquête postérieure conclura qu'Oswald a agit seul, mais rapidement les questions s'accumulent : un homme isolé aurait-il réellement pu assassiner un président ?  Surtout, comment Oswald a-t-il pu être assassiné deux jours plus tard, au coeur même de l'Hôtel de Ville de Dallas, au milieu de tous ces policiers ? Aurait-on cherché à la faire taire ? 

Les théories du complot vont bon train, impliquant tour à tour la mafia, ou la CIA elle-même. Le fait est qu'en mourant, Oswlad emporte avec lui tout ses secrets. 

Khrouchtchev pleure son meilleur ennemi

Informé de la mort de son rival, Kroutchev s'effondre dans son bureau. Entre les deux hommes, malgré les menaces de Vienne et les missiles de Cuba, un profond respect s'était installée. Ils étaient les deux seuls êtres humains à avoir partagé le poids de l'apocalypse imminente.

Khrouchtchev ordonne que les drapeaux soviétiques soient mis en berne, une première pour un dirigeant capitaliste, et envoie son ministre des Affaires étrangères aux funérailles avec un message personnel pour la veuve Kennedy.



Jacqueline Kennedy quitte l'église avec ses deux enfants. Derrière elle, Robert Kennedy.

Le dirigeant soviétique sait que sa propre position au Politburo est désormais fragilisée : sans Kennedy pour valider sa politique de Détente, les partisans de la ligne dure à Moscou (menés par Brejnev) commencent déjà à préparer son éviction. 

Onze mois après Dallas, en octobre 1964, il est renversé par un coup de palais mené par Brejnev et Kossyguine.

Les deux hommes qui avaient inventé, ensemble et malgré eux, les premiers rudiments d'une cohexistence raisonné et d'une détente nucléaire, sont éliminés de la scène politique à quelques mois d'intervalle. La Guerre froide perd ses deux protagonistes les plus lucides.



Les cadres soviétiques votent la mise à l'écart de Kroutchev

Conclusion

Peu de président auront autant marqué l'imaginaire américain que John F. Kennedy. Jeune, idéaliste, charismatique, il a donné à l'Amérique un souffle nouveau, qui devait répondre au dynamisme soviétique des années Kroutchev.

Sa présidence de trois ans, écourté par son assassinat à Dallas, coïncide avec l'apogée de la Guerre Froide entre l'érection du mur de Berlin, l'entrée tonitruante des États-Unis dans la Course à l'Espace, et surtout la dangereuse crise de Cuba, qui manquera de déclencher l'apocalypse.

Après la Crise cubaine, sa relation privilégié avec Kroutchev laissera entrevoir la possibilité de raviver la "cohexistence pacifique" entre Est et Ouest. Ses discours pour la paix seront diffusés à Moscou, tandis que les deux superpuissances signeront le premier traité de régulation des armes nucléaires.

Son assassinat à Dallas, suivi de l'éviction de Kroutchev en URSS, marquent un tournant dans l'affrontement Est-Ouest. En disparaissant de la scène politique à quelques mois d'intervalle, ils laissent la place à une nouvelle génération de dirigeants, plus froids et plus lucides. La Guerre Froide durera encore près de trois décennies, mais elle change profondément de nature : ce n'est plus un combat de boxe chaotique et imprévisible, mais une partie d'échec jouée sur le long terme.

Les empires américains et soviétiques continuent à investir massivement dans l'armement, mais chacun se confine à sa sphère d'influence, en évitant de rencontrer frontalement les interêts de son adversaire. Si Kennedy et Kroutchev se sont fixés droit dans les yeux, à Vienne et à Cuba, leurs successeurs préfèreront détourner le regard pour ne plus risquer un face à face nucléaire. Fini l'audace et l'idéalisme : la Guerre Froide se stabilise.

En Amérique, l'élan de renouveau de la «Nouvelle Frontière» se perd rapidement dans le bourbier de la guerre du Vietnam, tandis que l'Union soviétique se fige dans la stagnation militaire de l'ère Brejnev. Le monde sort de cette période stabilisé par le béton et les missiles.